Ce qu’il faut retenir de la visite du roi d’Arabie saoudite à Moscou

La visite du roi Salman à Moscou, la semaine dernière, a constitué la première venue officielle d’un dirigeant saoudien en Russie de l’histoire des relations entre les deux pays. Pour Igor Delanoë, directeur adjoint de l’Observatoire franco-russe et spécialiste du conflit syrien, les Saoudiens espéraient obtenir des Russes une atténuation de leur soutien à l’Iran, mais n’y sont pas parvenus.

Le Courrier de Russie : La Russie a toujours entretenu des relations compliquées avec l’Arabie saoudite. Dans le conflit syrien, Moscou, qui soutient Bachar al-Assad, critique lourdement l’appui fourni par Riyad à l’opposition. La visite du roi Salman signifie-t-elle que ces divergences sont surmontées ?

Igor Delanoë : Il reste des divergences entre les Russes et les Saoudiens. Mais cette visite intervient sur fond d’intensification des relations bilatérales, dans le contexte à la fois de la crise syrienne, dans laquelle les deux parties soutiennent effectivement des camps opposés, et de l’effondrement des prix du brut, qui affecte aussi bien le budget russe que le budget saoudien. Afin de tenter de limiter les dégâts, les Russes et les Saoudiens ont noué un dialogue beaucoup plus profond qu’auparavant – ils veulent coordonner leur production dans le cadre de l’OPEP + la Russie, en vue de stabiliser la chute des prix du pétrole. C’est autour de ces thématiques que les relations russo-saoudiennes se développent depuis deux ans.

LCDR : La coopération porte-t-elle ses fruits ?

I.D. : Concernant le volet énergétique et économique, il y a des résultats. L’accord OPEP+, signé en décembre 2016, a porté ses fruits : le prix du baril est aujourd’hui stabilisé autour de 50-55 dollars, alors qu’il était passé au-dessous des 30 dollars fin 2016. L’enjeu est désormais de savoir si cet accord sera prolongé, et dans quelles conditions. Il faudra attendre la fin de l’année pour le savoir.

En ce qui concerne la Syrie, les choses ont bien changé en deux ans, puisque depuis l’intervention militaire de la Russie, il n’est plus question du départ du président Assad, en tout cas pas comme préalable à la discussion politique. Sur le terrain militaire, le rapport de forces a aussi été totalement modifié par l’intervention russe. Les groupes d’opposition et les groupes terroristes qui pourraient être soutenus par l’Arabie saoudite sont en grande difficulté aujourd’hui, et ils ne peuvent plus peser de manière déterminante sur l’issue militaire du conflit. On va maintenant entrer dans la phase politique du règlement de la crise. Il est important pour les Saoudiens d’avoir voix au chapitre, et la meilleure façon d’y parvenir, c’est de discuter avec les Russes à Moscou.

LCDR : Le roi Salman a signé un accord préliminaire ouvrant la voie à l’achat de systèmes russes de défense antiaérienne S-400, ainsi que d’autres types d’armements. Ce marché aura-t-il réellement lieu ?

I.D. : En fait, l’histoire de ce contrat russo-saoudien de vente d’armes revient régulièrement depuis une dizaine d’années. Et son montant total serait plus proche des dix milliards de dollars que des trois milliards évoqués. Il semble que les Russes et les Saoudiens viennent de formaliser leur intention de travailler ensemble sur cette question. Mais pour savoir ce qu’il en est, il faudra attendre la fin du mois d’octobre et la réunion de la commission bilatérale russo-saoudienne pour la coopération militaro-technique, dans le cadre de laquelle seront discutées les modalités techniques et financières du contrat. C’est là que des difficultés peuvent apparaître, sachant que les Russes sont peu désireux de transférer à des pays étrangers des technologies aussi sensibles que le système de défense antiaérienne et antimissile S-400. Or, l’Arabie Saoudite souhaite constituer une base de défense indigène et localiser sur son territoire la production de matériel, dont le S-400. Je ne pense pas non plus que les Russes soient d’accord pour vendre à l’armée saoudienne du matériel susceptible d’être utilisé contre les populations au Yémen, compte tenu de la position de Moscou sur ce conflit, jusqu’à présent discrète et principalement focalisée sur le volet humanitaire.

Le roi d'Arabie saoudite et le président russe lors de la séance photo des journaliste. Crédits : Kremlin.ru
Le roi d’Arabie saoudite et le président russe lors de la séance photo des journalistes. Crédits : Kremlin.ru

LCDR : À l’issue de cette visite, peut-on parler d’un « réchauffement » dans les relations russo-saoudiennes ?

I.D. : Il y a en tout cas une diversification des sujets de discussion. Pour les Saoudiens, le principal problème, dans la région, est l’accroissement de l’influence de l’Iran en Irak, en Syrie et au Liban. Et vu de Riyad, une des meilleurs façons de régler ce problème est de discuter avec les Russes, qui y ont largement contribué.

Je ne m’attends pas à ce que les Russes remplacent les Américains dans l’environnement stratégique des Saoudiens. En revanche, la Russie a un rôle à jouer dans la stratégie de diversification géopolitique des Saoudiens, puisque Moscou contribue aussi au rapprochement entre Turcs et Iraniens via la plateforme d’Astana, un rapprochement qui n’est pas non plus du goût de Riyad.

Il faut donc s’attendre, à l’avenir, à des discussions plus soutenues au niveau des défis géopolitiques. Et sur le plan économique, on assistera peut-être à un accroissement des investissements saoudiens en Russie dans les années à venir, qui restent modestes – ce qui serait le signe d’un réchauffement plus important des relations.

LCDR : La Russie va-t-elle revoir ses relations avec Téhéran sous la pression de Riyad?

I.D. : Un des objectifs des Saoudiens était justement d’obtenir une atténuation du soutien russe à l’Iran, mais ils n’y sont pas parvenus. Moscou n’a pas intérêt à troquer Téhéran contre Riyad. Un renversement des alliances n’est pas à l’ordre du jour. Mais les Russes ne peuvent pas non plus ignorer les intérêts des Saoudiens, puisqu’ils auront besoin de la caution des pays arabes du Golfe pour tout accord politique qui pourrait être signé à Genève, voué sans cela à l’échec.

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