Les mémoires de Vera Figner : genèse de l’« avant-garde révolutionnaire »

Les éditions du Mercure de France ont republié en 2017 la traduction de Victor Serge (1929) du premier tome des Mémoires d’une révolutionnaire, de Vera Figner. Pour un musée de la révolution d’Octobre.

À la parution en Russie du premier tome de ses mémoires, en 1921, Vera Figner, à près de 70 ans, est la dernière survivante de sa génération de révolutionnaires – les premiers terroristes. À l’époque où la révolution nouvelle a vaincu et s’installe, rouge, conquérante, la militante retrace l’histoire d’une révolte d’avant-hier violemment anéantie mais qui a créé le terreau des bouleversements de 1905.

Pour les bolcheviks, Vera Figner est à la fois une icône et une épine potentielle dans le pied, consciente plus que quiconque des vices de la théorie selon laquelle la fin justifie les moyens, victime plus que quiconque de la répression gouvernementale. D’ailleurs, après 20 ans d’enfermement à Schlusselbourg, cette prison réservée aux politiques devenue le symbole de l’arbitraire et de la violence des bagnes tsaristes, Figner n’a plus la force que d’écrire. Lénine la respecte et l’honore mais s’arrange de sa position de biographe des militants d’hier, de sainte révolutionnaire à l’écart de l’action. Staline même n’osera pas toucher à Vera Figner, qui meurt de sa belle mort à Moscou, en 1942.

« La cruelle désillusion des privilégiés »

Vera Figner, sincèrement et rigoureusement, sans rien cacher des faiblesses et des erreurs de son organisation, des doutes internes de ses camarades de lutte ni de leurs dissensions idéologiques, relate l’histoire d’une génération qui, avec les mouvements Terre et Liberté puis La Volonté du peuple, incarne véritablement la genèse de la révolution de 1917 – avec les expériences et les tâtonnements, avec les possibles avortés. Issus majoritairement de la petite noblesse, initiés aux idées socialistes à Genève ou Paris, inspirés par l’expérience de la Commune et l’insurrection polonaise, ces militants sont les premiers à inscrire « le peuple » dans leur lutte contre l’autocratie russe. Ils sont aussi les premiers à rejeter la pâle copie de l’expérience européenne, à vouloir prendre en compte la spécificité du développement historique de la Russie. C’est la génération qui décida ainsi d’ « aller au peuple » dans les campagnes russes, en devenant médecins, instituteurs ou employés de l’administration, afin de diffuser les idées socialistes auprès de masses paysannes politiquement affranchies par l’abolition du servage en 1881 mais en pratique dépossédées, incapables de racheter leurs terres aux gros propriétaires terriens, subissant un nouvel esclavage économique.

Mais ce qui saute aux yeux dans ces lignes, en réalité, c’est le grand échec de ce mouvement, la cruelle désillusion de ces privilégiés remplis de bonnes intentions quand ils se retrouvent au contact réel du peuple souffrant, « misérable ». Là semble prendre racine le divorce, le fossé qui séparera dès lors – et pour les siècles des siècles – les intellectuels russes de leurs compatriotes « simples ». Car ce « peuple » qu’ils n’avaient jusqu’alors croisé que dans la littérature refuse de se plier à la représentation qu’ils s’en font. Les paysans, s’ils peuvent haïr tel ou tel exploiteur foncier ou fonctionnaire corrompu, ont l’amour du tsar chevillé au corps, la foi orthodoxe pour oxygène. La conversion des campagnes au socialisme à l’occidentale apparaît rapidement à de nombreux représentants du mouvement comme une tâche de trop longue haleine, voire condamnée. Ils se mettent, sinon à mépriser le vaste monde rural, du moins à l’écarter, optant pour une propagande ciblée auprès des étudiants et des ouvriers des usines nouvelles. Surtout, face à cet échec idéologique mais aussi à la répression policière brutale dont ils sont l’objet, ils choisissent la voie de la lutte politique spectaculaire et des actions d’éclat – celle des attentats terroristes contre les représentants du pouvoir.

« Caste révolutionnaire isolée »

Les mémoires de Vera Figner dépeignent ainsi une véritable « caste révolutionnaire » isolée, éloignée du quotidien du peuple qu’elle prétend servir, qui se nourrit d’elle-même et de son propre sacrifice. L’engagement de ces hommes et de ces femmes – logées exactement à la même enseigne, assumant les mêmes responsabilités et exécutant les mêmes tâches – est indéniablement radical, ils placent véritablement la cause et la lutte au-dessus de leurs intérêts personnels et même de leurs vies. Mais, se surprend-on à se demander, pour qui ? Symboliquement, Vera Figner oppose dans ses réflexions « la société » au « peuple », dont il s’agit, finalement, de faire le bonheur contre son gré. Au fil des pages et d’une évolution vers le terrorisme que la militante décrit comme inéluctable, dans l’écriture même, l’action prend le pas sur les idées : dans la clandestinité et la fuite, dans la recherche de financement, le recrutement, la préparation des attentats et l’organisation des conditions de vie des militants, on se pose de moins en moins la question du sens et de la théorie, de l’objectif ultime.

Ainsi, la période que retrace ce premier tome des Mémoires d’une révolutionnaire semble marquer un tournant. Avec l’assassinat du tsar Alexandre II en 1881, la révolution russe a définitivement emprunté la voie d’un Parti d’avant-garde plutôt que celle de la révolte massive et par le bas ; elle a choisi, au sein de tous les possibles de l’idée socialiste, le communisme plutôt que l’anarchisme, l’intermédiaire d’une organisation supérieure plutôt que l’autogestion.

La traduction de Victor Serge des Mémoires d’une révolutionnaire est reparue en mars 2017 aux éditions du Mercure de France (Gallimard), dans la collection Le Temps retrouvé. 320 pages.