À Tchoumka, les habitants refusent de quitter leur village inondé

Sur une île de la région de Khabarovsk, dans l’Extrême-Orient russe, se trouve un village pas comme les autres : Tchoumka. Entièrement submergés lors des inondations qui ont frappé l’est de la Russie en 2013, le village et ses maisons ont été jugés inhabitables. Bien que les habitants aient reçu en échange des appartements sur le continent, plusieurs dizaines d’entre eux ont décidé de rester sur cette île qu’aucune route ne dessert. La revue en ligne Takie Dela a rencontré ces irréductibles de Tchoumka et recueilli leurs histoires de vie, vibrantes et invraisemblables.

Victoria Mikicha, Takie Dela

« Nous sommes les pestiférés »

« S’il t’arrive un pépin, appelle-nous : la police ne viendra pas ! » Le petit Alik, blondinet vêtu d’une marinière, raconte comment son père, le matin même, a tiré une voiture coincée dans la neige sur le fleuve Amour à l’aide d’un câble. « La glace était aussi dure qu’un bocal ou une casserole épaisse ! »

Nikolaï Bourov, le grand-père d’Alik, était menuisier-charpentier et travaillait à la chaufferie du village. Lorsqu’un habitant avait besoin d’aide, c’est toujours lui qu’on appelait. Si quelqu’un se sentait mal, Nikolaï l’emmenait en ville sur son canot.

Mais lorsqu’il a fait lui-même un infarctus, le 26 décembre dernier, personne n’a été en mesure de conduire Nikolaï en ville. On a appelé les premiers secours, mais ils ont refusé de venir sur l’île. Nikolaï a finalement été chargé dans une voiture et transporté sur le fleuve gelé. Heureusement, une ambulance attendait sur l’autre rive.
Le 4 janvier, Nikolaï a quitté l’hôpital et est rentré chez lui dans un fauteuil roulant. Le 10, il mourait.

Les villageois ont demandé à la police de venir chercher le corps. Mais ils se sont entendu répondre : « Non, nous n’allons pas sur l’île. Il n’y a pas de route. »

Nikolaï Bourov était un habitant du village d’Oussouriïski. Situé sur la partie orientale de la Grande île d’Oussouri, le village est rattaché à la ville de Khabarovsk.

L’île est traversée par la frontière russo-chinoise. Alors que la Grande île d’Oussouri est une destination touristique très prisée des Chinois, aucune route ne la relie au continent russe.

En descendant la rue centrale du village en direction de l’Amour, on aperçoit un panneau rouge en fer-blanc sur lequel il est écrit « Interdiction de traverser sur la glace ». Malgré cela, entre décembre et mars, des gens traversent le fleuve à pied, en voiture ou en motoneige, pour rejoindre directement le centre de Khabarovsk.

Une deuxième route existe : via le pont. Mais après le pont, il faut encore rouler sur une jetée impraticable et à travers des champs couverts de congères en hiver et d’une boue épaisse au printemps.

Sergueï Kravtchouk, premier adjoint au maire de Khabarovsk en charge des questions économiques, a promis de me conduire sur l’île par le pont. Mais, le jour dit, il annule l’excursion :

— La neige est tombée.

— Comment les villageois font-ils pour se déplacer, alors ?

— Il n’y a pas de village là-bas, de quel village parlez-vous ? Vous avez compté le nombre de maisons qu’il y a, non ?

Selon un recensement effectué le 11 janvier 2017, le village est peuplé de 41 personnes.

« Nous sommes les pestiférés », affirment les habitants, en expliquant que l’ancien nom du village, Tchoumka [du russe tchouma : la peste, ndt], provient du cimetière de bétail qui se trouvait jadis sur ces terres. Selon une autre version, le lieu tire son nom du canal de Tchouma, qui longeait un centre de prévention de la peste. En 1955, Tchoumka a été rebaptisé en Oussouriïski. Mais les villageois refusent d’utiliser ce nom.

Il est impossible de savoir précisément combien de personnes vivent à Tchoumka. Certains ne viennent en effet que pour le week-end, d’autres vivent une semaine en ville et la suivante sur l’île. Les ouvriers du chantier naval arrivent sur l’île en mars, avant la débâcle des glaces, et repartent en novembre. Faut-il les inclure dans la population du village ? À notre demande, deux femmes ont effectué un recensement de mémoire. L’une dénombre 30 habitants, l’autre 46.

Le village de Tchoumka. Crédits : Ksenia Ivanova
Le village de Tchoumka. Crédits : Ksenia Ivanova

Pain bénit

Mi-mars. Vassili court sur l’Amour. La neige est poreuse, fragile. Pour ne pas traverser la glace, Vassili s’accroupit et bouge les jambes rapidement. Tous les deux mètres, la surface est fendue de crevasses d’une quinzaine de centimètres de large – au fond : les ténèbres. Vassili saute au-dessus de l’une d’elles et précise que le plus important est de ne pas tomber – autrement, vous êtes bon pour une cheville plâtrée et six mois de lit.

« Tu n’as pas peur, Vassili ? », lui demandai-je. « Ne crains rien ! me répond-il. La peur, c’est dans nos têtes ! »

Si Vassili Firsov traverse l’Amour en courant pour rejoindre Khabarovsk, c’est qu’il y possède un appartement, reçu des autorités régionales après les inondations de 2013. L’appartement étant de toute façon toujours vide, Vassili a décidé de le vendre pour donner l’argent à sa fille, afin qu’elle puisse s’offrir un logement là où elle le désire. Vassili, lui, vit à Tchoumka, et n’a pas la moindre intention d’en partir. C’est un autochtone, un « pestiféré ».

« Quand j’étais petit, Tchoumka était mon univers ! Et mon endroit préféré, c’était le fleuve !, se souvient l’homme. J’y courais toujours après l’école. Quand la glace avançait, je sautais sur un bloc et me laissais porter par le courant ! J’en ai reçu de ces taloches, après ! »

Enfant, Vassili rêvait de devenir clown. Il s’habillait, se déplaçait comme un clown. Ensuite, après avoir regardé le film Les Enfants du capitaine Grant, il a décidé de devenir pirate. Mais c’est surtout de la boulangerie du village qu’il partait à l’abordage. Par la fenêtre de l’école maternelle, après que sa mère l’avait déposé, il la regardait se diriger vers la boulangerie, puis il s’enfuyait, retrouvait sa mère – et ne revenait à l’école que lorsque celle-ci avait accepté de lui donner un morceau de croûte fraîche.

Plus tard, à l’époque de l’école, Vassili se faisait même de l’argent de poche grâce au pain tchoumkois. La boulangerie locale était réputée dans tout Khabarovsk, d’où l’on venait sur l’île rien que pour le pain. Mais les citadins, servis après les Tchoumkois, repartaient parfois les mains vides. Vassili et ses amis se tenaient alors près de l’entrée, et prenaient les commandes : en échange d’une pièce, les citadins recevaient leur pain sans devoir faire la queue. « Qu’il était croustillant, ce pain ! Je n’en ai jamais mangé de comparable ailleurs !, sourit Vassili, l’air rêveur. D’ailleurs, c’était la monnaie de Tchoumka. On allait à l’hôpital et à la mairie avec du pain. Pas besoin d’argent. Vous arriviez avec votre morceau de pain et on vous accueillait à bras ouverts ! »

Vassili a connu ses premières inondations à quatre ans, et les suivantes juste avant d’entrer au CP. Il se souvient que les hommes délibéraient sur les lieux où poser des ponts et installaient des sacs de sable autour de l’épicerie, le tout sans agitation ni panique : « Personne n’avait peur, tout le monde connaissait les risques de vivre dans un endroit entouré d’eau ! »

Vassili ne voit pas pourquoi il aurait peur de l’eau. Comment pourrait-on craindre un élément qui nous constitue pour une grande part, et au milieu duquel on a vécu toute sa vie ?

Après les inondations de 2013, qui ont détruit sa baraque en bois, Vassili a racheté à ses voisins la maison endommagée qu’il habite aujourd’hui.

Il l’a choisie pour sa situation, la plus élevée du village – après le déluge, l’eau ne lui arrivait qu’aux genoux. Les murs d’argile, de fumier et de chaume ont résisté à l’eau. Vassili a arraché la couche de chaux et enduit les murs et le plafond de mastic. On voit encore les traces de la spatule. À l’intérieur, les livres, nombreux, s’amoncellent en tas inégaux. Vassili explique n’en avoir acheté aucun : il les a tous récupérés à la bibliothèque du village, fermée dans les années 1990. Un des ouvrages a pour titre Règles de navigation sur les voies maritimes intérieures de la RSFSR.

« Vassili, les inondations t’ont-elles changé ? », demandai-je.

« Oui, j’ai bien plus confiance en moi aujourd’hui, répond-il. Je suis plus fort, mon courage et ma volonté se sont renforcés. La peur a disparu. Les inondations, c’est le monde qui nous entoure. Pour le comprendre, il faut d’abord se comprendre soi-même : qui suis-je ? Les légumes poussent parce qu’on les arrose, alors que moi, je suis une mauvaise herbe qui pousse même dans le désert. Pas besoin de m’arroser, je pousse tout seul. »

— Pourquoi ne déménages-tu pas en ville ?

— Comment faites-vous pour vivre dans ces fourmilières ? me demande Vassili, d’un air perplexe. Je ne supporte pas la ville, il est impossible d’y dormir. Il y a constamment du bruit, des travaux, des ivrognes, des cris, des bagarres ! C’est encore pire le soir – tu t’allonges pour te reposer et là encore : du bruit ! C’est épouvantable ! Tu n’imagines pas à quel point on est bien, ici. Quand tu veux, tu as le silence.

— À quoi ressemblait Tchoumka avant les inondations ?

— Elle était la même qu’aujourd’hui.

— Mais tout est détruit !

— Tout est détruit chez mes voisins, mais pas chez moi ! rétorque Vassili, en riant. Je n’ai fait qu’y gagner ! En force morale.

Vassili a travaillé 13 ans sur les chantiers navals. D’abord matelot mécanicien, il a ensuite été chef adjoint de la mise en cale sèche des bateaux : il dirigeait l’équipe qui réparait les carènes. Le salaire était bas et les responsabilités élevées : las, Vassili s’est finalement fait embaucher à la chaufferie.

Après les inondations de septembre 2013, les autorités de Khabarovsk n’avaient pas l’intention de réparer la chaufferie. Mais Vassili et d’autres villageois ont fait sécher les chaudières, relancé la chaufferie et rallumé le chauffage dans les maisons, remettant ainsi tout le village sur pied.

« Nous voulions que le village continue à vivre comme avant. Et nous y sommes arrivés ! »

Le village a tenu un an, puis, les maisons en brique de plain-pied et les baraques en bois, jugées inhabitables, ont été détruites en mars 2015. Les habitants de Tchoumka sont persuadés que ces démolitions ont profité à certains, et que les inondations ont été un prétexte pour anéantir Oussouriïski.

Et effectivement, Oussouriïski a été détruit. Mais Tchoumka est resté.

Vassili, indifférent, explique qu’il ne vote plus depuis longtemps. Plus précisément, depuis qu’on a retiré des bulletins la case « Contre tous » : « Voter est mon droit personnel. J’ai le droit de voter, n’est-ce pas ? Eh bien, ils m’ont privé de ce droit ! »

En revanche, personne n’a pu lui retirer le droit de choisir son lieu de résidence.

Je demande à Vassili s’il n’a pas peur que l’ambulance n’arrive pas, le jour où il devra aller à l’hôpital. Non, il n’a pas peur. Il mourra, tel est le destin, et de bonnes âmes l’enterreront.

« Je regrette tout, avoue-t-il. J’ai vécu dans un pays qui n’existe plus. Étudié dans une école qui n’existe plus. Le jour de la naissance de ma fille, j’avais planté un cerisier du Japon. Ça m’a fait beaucoup de peine de le voir détruit, lui aussi. »

Le potager qu’il avait planté a également disparu. Mais Vassili se promet d’en cultiver un nouveau au printemps.

Le matin, il se prépare, en grommelant, à aller en ville. Il sort de chez lui avec un sachet en plastique à la main. Côté cour, plusieurs longs clous dépassent de la palissade. À chacun d’eux, Vassili accroche une fine tranche de gras – pour les oiseaux. Au printemps, ces derniers, apprivoisés, débarrasseront le potager des parasites. Vassili enfonce le sachet entre deux planches de la barrière, puis s’en va courir sur l’Amour.

« Si tu tombes sous la glace, écarte immédiatement les bras et va vers l’avant. Il faut descendre à contre-courant pour que l’eau te frappe les jambes. Et elle te poussera naturellement vers la surface. Si tu suis le courant, il te tirera vers le fond. »

Vassili Firsov préfère vivre à Tchoumka plutôt qu'en ville. Crédits : Ksenia Ivanova
Vassili Firsov préfère vivre à Tchoumka plutôt qu’en ville. Crédits : Ksenia Ivanova

Passé emporté

Katerina et Mikhaïl Sidorov ont été témoins de la construction de Tchoumka, puis de sa destruction en un an. La famille de Katerina est arrivée sur l’île dans les années 1940. Par la suite, son père a accepté une mission de trois ans au Kamtchatka, où on lui promettait la fortune. Mais ni la mère de Katerina ni sa sœur n’ont pu s’habituer au climat. La famille a donc décidé de repartir. En bateau jusqu’à Vladivostok, puis en train, à la recherche d’un endroit où gagner leur vie.

« Le train s’arrête dans une ville, et tout le monde se précipite pour savoir à quoi ressemble la vie sur place. Il y a des appartements, mais pas de travail. Gare suivante : il y a du travail, mais nulle part où vivre. L’automne est déjà là, et nous, nous sommes revenus à la case départ – à Tchoumka. Nous connaissions l’endroit, nous sommes retournés dans notre baraque. »

La famille de Katerina est donc restée à Tchoumka. Ici, il y avait au moins le fleuve et ses poissons : on ne mourait donc pas de faim. Mais Tchoumka a toujours été frappé par les inondations. Dans les années 1950, par exemple, le village en subissait presque tous les ans. Pour sauver le bétail, les parents de Katerina allaient sur le continent et montaient sur la Colline des deux frères, où les pâturages étaient abondants. Ils y dressaient des tentes en attendant que le déluge s’apaise. Puis, ils rentraient chez eux et remettaient la maison en état avant les premières gelées. Ils pétrissaient de l’argile avec du chaume et de la sciure pour consolider les murs et les sols. Ils n’avaient pas de bottes. La petite Katerina, pieds nus sur l’argile glissante, aidait sa famille à retaper la maison. Comme tous les habitants du village, année après année.

Lorsqu’il prenait l’envie à un villageois de bâtir une maison, il évaluait quelle butte était la moins touchée par les inondations. D’autres constructions venaient bientôt s’élever à côté. Le chantier naval du village fournissait des emplois ; les habitants s’en sortaient tant bien que mal.

Pour que le sol tienne à Tchoumka, les villageois ont planté des peupliers, unique végétal importé sur l’île. Ici, on peut cueillir des tonnes d’aubépines et d’églantiers et, dans la forêt adjacente, on croise des renards, des tamias et des chiens viverrins.

Katerina se souvient des maisons en briques construites dans les années 1960. Celles-là même qui ont été rasées après les inondations. À l’époque, les époux Sidorov avaient déjà deux enfants. Les logements avaient été attribués par avance aux familles du village. Chaque jour, Katerina allait voir évoluer le chantier de sa future maison. Il n’y avait aucune machine, alors. Les charpentiers tchoumkois, formés sur le chantier naval, ont tout construit de leurs propres mains.

Katerina et Mikhaïl se sont préparés au déménagement : ils ont acheté un canapé, un vaisselier, une table ronde et une table de nuit. L’installation dans la nouvelle demeure a eu lieu à l’approche de l’hiver. Il faisait un froid de canard ! Les fenêtres givrées ne fermaient pas. Comme leur fille Olya faisait pipi au lit à cause du froid, ils l’emmitouflaient dans une couverture, la changeaient et la réchauffaient. Ils étaient jeunes – ce n’était pas la fin du monde.

Tchoumka a connu son âge d’or dans les années 1980. 1 500 personnes y vivaient alors, en totale autarcie. Le petit territoire leur offrait tout ce dont elles avaient besoin pour ne pas dépendre de la ville et des autorités. Le chantier naval nourrissait tout le monde. La chaufferie permettait de chauffer les maisons, et l’électricité provenait de moteurs diesel. Un bâtiment abritait l’école et le jardin d’enfants. Même les cercueils et les sculptures et monuments étaient fabriqués sur place.

Katerina Sidorov a connu l'âge d'or de Tchoumka, tout comme sa fin. Crédits : Ksenia Ivanova
Katerina Sidorova a connu l’âge d’or de Tchoumka, tout comme sa fin. Crédits : Ksenia Ivanova

Ainsi la vie du village s’est-elle poursuivie jusqu’en 2013.

« Cette année-là, le fleuve semblait calme, pourtant, se souvient Katerina. Mais ensuite, les inondations sont arrivées et le courant a tout emporté : les toilettes, les chiens et même le bétail. » Alors que lors des inondations précédentes, l’eau montait en général de 7 à 10 centimètres par jour, en 2013, le niveau augmentait quotidiennement de 50 centimètres.

Après que la quasi-totalité des logements de Tchoumka ont été jugés inhabitables, le 8 mars 2015, à 23h, le village a vu arriver les premiers bulldozers. Les habitants s’en souviennent encore avec émotion. À les en croire, des maisons qui auraient pu tenir un demi-siècle de plus ont alors été détruites à seule fin de rayer le village de la carte.

« Ça a été terrible, commente Mikhaïl Sidorov. Mes lèvres en tremblent encore, j’ai envie de pleurer. Parce qu’ils ont tout mis à sac et continuent de voler les débris. Ils viennent la nuit, cassent tout et emportent ce qui les intéresse ! Que pouvons-nous faire ? Quelqu’un a anéanti notre village, quelqu’un a envoyé des gens démolir nos maisons ! »

Aujourd’hui, le seul vestige de cette prospérité révolue est le bâtiment de l’école, soigneusement restauré après les inondations, aujourd’hui vide et protégé.

Parmi les maisons en briques de plain-pied, une seule n’a pas été rasée – pour la simple et bonne raison que sa locataire, Lioubov Souslova, s’est placée devant le bulldozer, l’obligeant à s’arrêter. L’intérieur ressemble à celui de n’importe quel logement abandonné : le plancher est saccagé, les planches arrachées, les divans et les armoires mi-en ruine, mi-couverts de saletés, tandis qu’une moisissure noire s’étend sur les murs et le plafond.

Katerina et Mikhaïl Sidorov affirment que, si on leur avait donné un logement sur le continent, ils auraient déménagé. Mais comment recommencer sa vie à 80 ans ? Si le village n’est plus, il leur reste la maison construite par les parents de Mikhaïl et dans laquelle eux-mêmes ont élevé leurs enfants et petits-enfants.

« La vie est passée à une vitesse folle ! s’exclame Katerina. Je n’arrive pas à croire que tout ait disparu ! Plus de village, plus de gens, plus de route, plus rien. »

« L’État indépendant de Tchoumka », titrait un article paru dans Tikhookeanskaïa zvezda [« L’étoile de l’océan Pacifique »], le principal journal de la région, dans les années 1980, à l’époque de l’âge d’or. Aujourd’hui, les près de 50 habitants du village ne peuvent plus compter que sur eux-mêmes : ils sont leurs propres autorités, SAMU, pompiers…

Un Dieu à amadouer

Anatoli Labourkine, un ami de Vassili Firsov, vit aussi sur l’île. Sa femme et son fils cadet habitent à Khabarovsk, dans l’appartement qu’ils ont obtenu après les inondations. Anatoli ne veut pas déménager. Il a construit lui-même sa maison à Tchoumka, après les inondations. Il dit avoir même réutilisé une poutre de son ancienne maison, détruite par les bulldozers.

Anatoli a appris dès l’enfance à pêcher et à communiquer avec le fleuve.

Pour que la pêche soit bonne, il fallait amadouer le dieu de l’eau : Podia.

C’est le nom que lui ont donné les Nanaïs, peuple autochtone de l’Amour – une tradition reprise par les Tchoumkois. Les gens d’ici vous le diront : toujours prendre une bouteille de vodka à bord, lorsqu’on part à la pêche. Avant de la boire et de se mettre à pêcher, il faut en donner un peu à Podia. Règle n° 2 : ne jamais prendre au fleuve plus que le nécessaire.

« Il ne faut pas plonger depuis la rive si tu ne sais pas ce qui se trouve dans l’eau. Et il ne faut pas faire ses besoins dans le fleuve, explique Anatoli. Quand j’étais gosse, lors d’une sortie de pêche, mon père m’a giflé pour avoir voulu me soulager dans l’Amour depuis le bateau : Et puis quoi encore ?! Va sur la rive ! Que je ne t’y reprenne pas ! Parce qu’avant, on ne jetait pas même un mégot dans le fleuve ! On ne crachait pas dans le fleuve ! »

En donnant aux Tchoumkois des appartements à Khabarovsk, la mairie pensait réaliser leur rêve le plus cher : quitter l’île pour s’installer en ville. Pour les autorités, c’était ça, le bonheur. Mais pour les villageois, c’était la prison.

C’est probablement le plus grand fleuve du monde qui sépare la conscience urbaine de l’adjoint au maire de Khabarovsk, Sergueï Kravtchouk, de celle, rurale, de Vassili, Katerina, Mikhaïl et Anatoli.

L’adjoint au maire, d’un seul coup de fil, peut faire venir immédiatement chez lui le livreur de pizza, le SAMU ou les pompiers. Mais pour les habitants de Tchoumka, même le corbillard ne se déplace pas.

Comme si le village n’existait pas pour les autorités de la ville, pour le reste du monde.

Ce n’est pas pour rien que les villageois s’appellent les « pestiférés ». Mais ils ont toujours surmonté l’adversité.

Aujourd’hui, alors que l’on entre dans le mois d’avril, c’est la débâcle sur l’Amour : le village de Tchoumka est totalement isolé du continent. En février, les habitants ont fait des provisions et congelé du pain. Dans un local non chauffé, ils en ont empilé une trentaine de miches, pour pouvoir les dégeler et les manger par la suite.

— Comment avez-vous échappé aux inondations ? demandai-je à Anatoli.

— Nous n’y avons pas échappé, nous avons continué à vivre comme avant, tout simplement !, répond-il. Pour beaucoup, les inondations sont une catastrophe, mais pour moi, c’est une aventure. Nous étions ici avec ma femme et notre fils aîné. Les poules étaient sur le toit, le générateur fonctionnait, on écoutait de la musique, on était totalement indépendants !, se souvient-il dans un rire, qui fait étinceler sa dent en or. Je me demande parfois de quoi je suis encore capable : après tout, je suis un survivant !

— Ne craignez-vous pas de nouveaux déluges ?

— Non. J’ai peur du feu, mais pas de l’eau… Un jour, quelqu’un m’a demandé : Et s’il y avait encore plus d’eau ? Et si ta maison était emportée par le courant ? J’ai répondu : Je m’accrocherai à une poutre et je nagerai là où le courant me portera ! Eh oui, sur l’eau, on peut toujours nager. Mais comment échapper au feu ?

174 km² de l’archipel de Khabarovsk appartiennent à la Russie.
176 km² de la partie occidentale se trouvent sur le territoire chinois. La partie chinoise de l’île, entièrement touristique, ne compte aucune résidence. C’est là que se trouve le point le plus oriental de la Chine, où le soleil se lève quelques secondes plus tôt qu’à Pékin.
L’archipel a été partagé entre la Russie et la Chine en 2008.
Le pont routier Oussou a été mis en exploitation le 12 septembre 2012. Il relie la partie continentale de la Chine à l’île via le canal de Kazakevitcheva.
La partie russe compte deux localités : le village d’Oussouriïski (Tchoumka), qui fait partie de la ville de Khabarovsk, et une ancienne garnison militaire faisant partie du village de Bytchika, situé sur le continent, et dépendant du district de Khabarovsk.
Il est très difficile de calculer le nombre exact d’habitants du village d’Oussouriïski : il y a les villageois permanents et ceux qui arrivent à la fin du mois de mars – au moment de ce que l’on appelle la « débâcle des glaces » – pour repartir début décembre. En période de navigation, s’ajoutent les résidents des datchas. Selon les chiffres officiels, 41 personnes vivaient dans le village en janvier 2017, tandis que 113 peuplaient l’ancienne garnison de Bytchika en décembre 2016.
Le pont routier reliant le continent à la partie russe de l’île a été mis en exploitation le 23 octobre 2013.

Traduit par Maïlis Destrée

Takie dela

Takie Dela est une revue en ligne qui se penche sur les principaux problèmes de la société russe et dresse des portraits de ceux qui œuvrent à les résoudre. La revue est publiée par la fondation caritative Noujna Pomochtch, spécialisée dans le développement des ONG et du volontariat en Russie.

1 commentaire

  1. bonjour,

    j’apprécie ces récits,d’une  » autre Russie », celle qui résiste,spontanément,à une normalisation,qui n’est plus celle,de l’URSS,et qui sombre,dans un oubli,total,de la part des autorités.Est-ce là une liberté ? Un droit? Ou un rejet,du nouvel ordre?
    En France,les  » sdf », ou autres groupes,sociaux,de misère ou d’oubli politique,de non droit, n’ ont pas voulu,descendre si bas,ils ne peuvent plus en sortir.En Russie,d’après ce récit,ils semblerait
    que les habitants de ce village,soient revenus,malgré un relogement plus  » confortable », cela ne ma paraît pas comparable,à la misère,contrainte de la France et de nombreux pays européens dits » riches ».

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