« Notre mission est la promotion de la littérature russe à l’étranger »

Depuis cinq ans déjà, la Russie soutient activement la traduction des auteurs russes en langues étrangères. Plus de 40 romans, nouvelles et essais ont déjà été publiés en français avec le concours de l’Institut de la traduction, basé à Moscou. Son directeur, Evgueni Reznitchenko, explique au Courrier de Russie comment l’institut sélectionne les projets qu’il soutient, et en quoi publier un jeune auteur peut être plus intéressant pour une maison d’édition qu’un grand nom.

Evgueni Reznitchenko, directeur de l'Institut de traduction à Moscou. Crédits : Archives personnelles
Evgueni Reznitchenko, directeur de l’Institut de traduction à Moscou. Crédits : Archives personnelles

Le Courrier de Russie : Sur quoi travaille l’Institut de la traduction ?

Evgueni Reznitchenko : Notre mission première est la promotion de la littérature russe contemporaine à l’étranger. Si nos classiques sont assez largement traduits, les auteurs actuels restent souvent méconnus dans les autres pays – et nous œuvrons à y remédier. Notamment en organisant, partout dans le monde, des manifestations visant à faire connaître la littérature russe contemporaine, mais aussi en soutenant des traducteurs et des éditeurs étrangers qui publient des auteurs russes.

LCDR : L’Union soviétique avait un important programme de soutien aux traducteurs. Peut-on dire que vous vous inscrivez dans la même lignée ?

E.R. : Oui et non. À l’époque soviétique, l’État embauchait des traducteurs étrangers, les faisait venir et travailler en URSS, puis publiait les ouvrages traduits et les envoyait de par le monde, aux sièges des partis communistes, qui devaient se charger de les distribuer. Mais en réalité, on ne sait pas ce qu’il est advenu de la plupart de ces milliers de livres. Aujourd’hui, nous travaillons tout à fait différemment : la Russie conclut avec des éditions étrangères des partenariats afin de mener des projets communs. Et chacun met la main à la pâte : nous finançons la traduction, et l’éditeur se charge d’assurer la publication et la promotion. Nous ne sommes plus la seule partie intéressée, comme autrefois. Dans la répartition des tâches actuelle, tous s’investissent, et chacun sort gagnant.

LCDR : Comment sélectionnez-vous les projets à soutenir ?

E.R. : Chaque année, entre le 1er octobre et le 31 décembre, des éditeurs du monde entier nous soumettent leurs intentions de publier des œuvres d’auteurs russes. Puis, notre Observatoire, composé de critiques littéraires et de chercheurs aussi éminents que Dmitri Bak, directeur du musée littéraire de Moscou, ou encore Viktor Moskvine, directeur de la Maison de la Russie à l’étranger, choisit les traductions que nous accompagnons.

Exposition Russie lectrice en 2015. Crédits : Musée littéraire de Moscou
Exposition Russie lectrice en 2015. Crédits : Musée littéraire de Moscou

LCDR : À quels critères une oeuvre doit-elle répondre pour intégrer cette sélection ?

E.R. : Nous privilégions les romans, et, entre un écrivain reconnu et un jeune auteur, nous choisirons plutôt le deuxième. Il est peu probable que nos experts sélectionnent un livre de Lioudmila Oulitskaïa ou Boris Akounine, par exemple – ces grands écrivains, forts de leur large notoriété à l’étranger, seront traduits avec ou sans notre aide. À l’inverse, les nouveaux noms ont besoin de notre soutien ! C’est cette volonté qui a présidé au choix, notamment, de Xénia Boukcha : l’excellent roman de cette jeune écrivain, L’Usine liberté, sera prochainement traduit en français avec notre concours.

Une oeuvre a aussi plus de chances d’être retenue si elle a déjà acquis une certaine notoriété en Russie et si elle a obtenu des prix littéraires. Enfin, nous privilégions des oeuvres soit jamais traduites, soit dont la traduction n’a pas été à la hauteur. Sur ce point, il faut savoir que de nombreux livres russes ont été traduits, mettons en arabe, depuis le français ou l’anglais. Dans un tel cas, nous soutenons une nouvelle traduction directement à partir du russe.

LCDR : L’Institut de la traduction compte-t-il aussi promouvoir des essais, de la littérature d’idées ?

E.R. : Oui, nous avons la ferme intention de soutenir la traduction de philosophes russes ayant marqué la culture mondiale, comme Sergueï Boulgakov, Vassili Rozanov, Pavel Florenski, Mikhaïl Bakhtine, Iouri Lotman ou Dmitri Likhatchev. Nous soutenons actuellement la traduction d’un livre de l’artiste russe Erick Boulatov. Nous souhaitons également promouvoir la littérature russe pour enfants, mais nous recevons malheureusement assez peu de demandes en ce sens.

“ Nous privilégions les petites maisons d’éditions ”

LCDR : Quelles maisons d’édition ont le plus de chances d’avoir votre soutien ?

E.R. : Nous privilégions des éditeurs ayant déjà publié des auteurs russes et/ou ayant tissé des liens solides avec des librairies, donc capables d’assurer une bonne distribution. Il n’est pas question, en effet, que les ouvrages traduits avec notre concours pourrissent dans des entrepôts ! Nous voulons qu’ils trouvent au plus vite un chemin vers leurs lecteurs.

Le choix du traducteur est aussi un critère essentiel. Nous soutiendrons avec d’autant plus d’énergie des personnes ayant déjà réalisé d’excellentes traductions du russe, reconnues dans le milieu. Par ailleurs, nous privilégions les petites maisons d’éditions, qui travaillent peut-être moins rapidement que les grands groupes mais font preuve d’une grande délicatesse dans leur travail, et produisent souvent des traductions de meilleure qualité.

LCDR : Combien d’œuvres soutenez-vous généralement chaque année ?

E.R. : En 2016, sur les 350 demandes d’éditeurs reçues au total, nous en avons soutenu 130, dont 25 en français. Évidemment, nous aimerions dire oui à tout le monde mais notre budget est limité, et un choix s’impose. En 2013, quand nous avons lancé ce programme de subventions, notre budget, accordé en roubles, équivalait à 2 millions d’euros. Mais il a fondu avec la crise, et s’élève aujourd’hui à 1,1 million d’euros. L’année dernière, la France nous a envoyé une trentaine de demandes – et presque toutes ont été soutenues. Nous avons des liens très étroits avec ce pays et ses éditeurs. Nous participons chaque année au Salon du livre de Paris – et ce sera aussi le cas en mars prochain, où la Russie sera l’invitée d’honneur.

Salon du livre de Paris en 2017. Crédits : William Alix - Salon du livre
Salon du livre de Paris en 2017. Crédits : William Alix – Salon du livre

LCDR : Des livres traduits avec votre concours vont-ils bientôt paraître en France ?

E.R. : Bien sûr : il s’agit des romans d’Alexeï Varlamov, Olga Slavnikova, Guzel Yakhina, Vladimir Charov, Alexandre Sneguiriev et Viktor Remizov, mais aussi de nouvelles traductions de Soljenitsyne et des œuvres de Teffi, ainsi qu’une biographie d’Ivan Tourgueniev, signée Boris Zaïtsev.

Mais ce n’est pas tout. Nous avons lancé avec la France un grand projet éditorial commun, baptisé « La bibliothèque russe en 100 volumes ». L’idée est de publier en français, dans les années à venir, cent oeuvres clés de la littérature russe, à partir d’une liste élaborée conjointement par nos experts russes et des spécialistes français, dont la grande traductrice de Gogol Anne Coldefy-Faucard. Les dix premiers titres ont déjà été arrêtés, et quelques-uns seront présentés au Salon du livre. Nous menons des projets similaires avec nos collègues britanniques, américains et chinois – mais chaque projet est unique. Les experts de chaque pays choisissent des oeuvres russes en fonction de leurs sensibilités. Sur le même modèle, l’État russe en finance la traduction, et les maisons d’éditions étrangères partenaires se chargent de la publication.

LCDR : Vous laissez-vous parfois guider, dans le choix des œuvres à soutenir, par des considérations politiques ?

E.R. : Jamais. Nous nous occupons des choses autrement importantes que la politique : de culture. Et je suis persuadé que l’incompatibilité culturelle n’existe pas. Il est toujours possible de trouver une clé, un code permettant de comprendre autrui – et les traducteurs le savent mieux que quiconque. Par nos projets, nous voulons transmettre un message très simple : nous sommes tous des humains. Nous nous intéressons à vous et nous espérons que, vous aussi, vous vous intéressez à nous. La culture doit surmonter la guerre. Si une guerre éclate sur un territoire relevant de la culture, c’est que les politiciens sont passés par là.

Les oeuvres russes traduites en français entre 2013 et 2016 avec le concours de l’Institut :
Édouard Kotcherguine, Le Baptême des barreaux, traduit par Julie Bouvard, Les éditions Noir sur Blanc, 2013.
Ludmila Petrouchevskaïa, Les nouveaux Robinsons, traduit par Macha Zonina et Aurore Touya, Christian Bourgeois Éditeur, 2013.
Marina Stepnova, Les femmes de Lazare, traduit par Bernard Kreise, Les Escales, 2014.
Marina Stepnova, Leçons d’Italie, traduit par Bernard Kreise, Les Escales, 2016.
Alexandre Béliaev, L’homme amphibie, traduit par Fabrice Gex, Éditions L’âge d’Homme, 2014.
Vladimir Lortchenkov, Camp de gitans, traduit par Raphaëlle Pache, Mirobole Éditions, 2015.
Sergueï Lebedev, La limite de l’oubli, traduit par Luba Jurgenson, Verdier, 2014.
Elena Tchijova, Le Temps des femmes, traduit par Marianne Gourg, Les éditions Noir sur Blanc, 2014.
Vladimir Maïakovski, Théâtre, traduit par Claude Frioux, Marianne Gourg et Irène Sokologorsky, Le Temps des Cerises éditions, 2013.
Gueorgui Efron, Journal (1939-1943), traduit par Simone Goblot, Éditions des Syrtes, 2014.
Alexeï Lossev, La joie pour l’éternité, Correspondance du Goulag, traduit par Luba Jurgenson, Éditions des Syrtes, 2014.
Nadejda Mandelstam, Sur Anna Akhmatova, traduit par Sophie Benech, Le Bruit du temps, 2013.
Tchinguiz Abdoullaïev, Dressé pour tuer, traduit par Robert Giraud, Éditions de l’Aube, 2015.
Elisabeth Alexandrova-Zorina, Un Homme de peu, traduit par Christine Mestre, Éditions de l’Aube, 2015.
Elisabeth Alexandrova-Zorina, La Poupée cassée, traduit par Christine Mestre, Éditions de l’Aube, 2016.
Alexandre Sneguiriev, Je ris parce que je t’aime, traduit par Nina Kehayan, Éditions de l’Aube, 2015.
NIkolaï Leskov, À couteaux tirés, traduit par Gérard Conio, Éditions des Syrtes, 2017.
Andreï Baldine, Le Prolongement du point, traduit par Françoise Lesourd, Verdier, 2015.
Vladimir Lipovetsky, L’Arche des enfants, traduit par Marilyne Fellous, Librairie Arthème Fayard, 2015.
Mariam Petrosyan, La Maison dans laquelle, traduit par Raphaelle O’brien, Monsieur Toussaint Louverture, 2016.
Maria Rybakova, Couteau tranchant pour un cœur tendre, traduit par Galia Ackerman, Le Ver à soie, 2016.
Victor Astafiev, La Joie du soldat, traduit par Anne Coldefy-Faucard, Motifs Éditions, 2015.
Vladimir Charov, Soyez comme des enfants, traduit par Paul Lequesne, Louison Éditions, 2016.
Olga Slavnikova, La Tête légère, traduit par Raphaëlle Pache, Mirobole Éditions, 2016.
Roman Sentchine, La zone d’inondation, traduit par Maud Mabillard, Les Éditions Noir sur Blanc, 2016.
Vladislav Otrochenko, L’Apologie du mensonge gratuit, traduit par Anne-Marie Tatsis-Botton, Verdier, 2016.
Anna Matveeva, Le Mystère Dyatlov, traduit par Véronique Patte, Presses de la Cité, 2015.
Boris Pilniak, La falaise de Nijni-Novgorod, traduit par Anne Coldefy-Faucard, L’Inventaire, 2017.
Albert Likhanov, Les derniers froids, traduit par Malie Morgan, Astrée Éditions, 2015
Zakhar Prilepine, L’Archipel des Solovki, traduit par Joëlle Dublanchet, Actes Sud, 2017.
Vadim Levental, Macha Regina, traduit par Christine Mestre, Nouvelles Éditions de l’Aube, 2017.
Valentin Pajetnov, L’Ours est mon maître, traduit par Yves Gautier, Éditions Transboréal, 2016.
Margarita Khemlin, L’Investigateur, traduit par Bernard Kreise, Les Éditions Noir sur Blanc, 2016.
Alexeï Varlamov, Alexandre ou la vie éclatée, traduit par Pierre Baccheretti, Motifs, 2016.
Vladimir Nabokov, Lettres à Vera, traduit par Laure Troubetzkoy, Librairie Arthème Fayard, 2017.
Marina Tsvetaeva, Poésie lyrique (1912-1941), traduit par Véronique Lossky, Éditions des Syrtes, 2015.
Aventuriers russes du temps de Pierre le Grand, récits traduits par Myriam d’Avezac-Odaysky, Éditions de l’Institut d’Études slaves, 2016.
Andreï Guelassimov, Les Dieux de la steppe, traduit par Michèle Kahn, Actes Sud, 2016.

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