Monsieur Dentelle

Volodga compte 6 500 dentelières et un seul dentelier. Le Courrier de Russie l’a rencontré.

À 71 ans, Guennadi Bodounov est une célébrité locale. « Personne d’autre ne tisse une dentelle aussi solide et raffinée à la fois », m’assure-t-on à la fabrique de dentelle de Vologda, en me montrant les rubans ajourés de sa fabrication, qui ornent chemises de nuit et literie.

« Dans ma famille, tout le monde savait faire de la dentelle, m’explique finalement l’artisan, lorsque je le rencontre dans son appartement, en périphérie de Vologda. Ma mère, ma grand-mère et ma tante faisaient partie d’un artel. Mais ce n’était qu’une occupation parmi d’autres, précise Guennadi. Il fallait allumer le poêle, préparer à manger… et trouver le temps de tisser. Tous les mois, des gens venaient au village acheter leurs ouvrages, et pour des sommes rondelettes. »

Le père de Guennadi savait tisser, lui aussi. « En fait, au village, tout le monde savait tout faire, constate-t-il. L’hiver, quand le travail des champs s’arrêtait, les voisins, hommes et femmes, se retrouvaient dans une isba, chacun avec son ouvrage. Certains tissaient des tapis, d’autres tricotaient des chaussettes… J’adorais regarder mes deux grands-mères tisser la dentelle. »

À 19 ans, à l’instar de la majorité des garçons du village, Guennadi part faire son service militaire au Kazakhstan, où il passe trois ans. De retour chez lui, souffrant du décalage horaire, il se met à faire de la dentelle pendant ses insomnies : « Je me réveillais très tôt. Et, pour me distraire, j’étudiais l’ouvrage de ma grand-mère en tentant de le reproduire. » La vieille femme commence par lui interdire de tisser. « Elle avait peur que je n’abîme les fils… , se souvient Guennadi. Ma mère, en revanche, était ravie : elle avait enfin quelqu’un à qui transmettre son art. »

Les outils d'un dentelier. Crédits : Rusina Shikhatova
Les outils d’un dentelier. Crédits : Rusina Shikhatova

« Сe n’est pas une occupation d’homme… »

Ainsi Guennadi s’est-il mis à faire de la dentelle à ses heures perdues, pour lui et ses proches. Sans pour autant vouloir en faire son métier, de crainte qu’on ne se moque de lui. « Après tout, ce n’est pas une occupation d’homme… », remarque-t-il.

Après des études d’électricien, le jeune homme rejoint, en 1960, les effectifs de l’usine à pain de Vologda. « J’y ai travaillé pendant 40 ans, et j’y ai rencontré celle qui est devenue ma femme », raconte Guennadi.

Si Faïna ne partage pas l’engouement de son mari pour la dentelle, elle estime qu’elle n’a pas à se plaindre : « C’est sa passion, commente-t-elle. Certains boivent, d’autres fument, mon mari, lui, tisse de la dentelle… » Pourtant, elle ne s’est toujours pas habituée au son quotidien des fuseaux qui s’entrechoquent : « À 6h du matin, il se lève pour tisser et je ne peux plus dormir. Mais gare à celui qui se mettrait en tête de le gêner dans son travail ! »

Faïna ne tisse pas. « Je ne suis pas d’ici, explique-t-elle. Je viens du Tatarstan, j’ai grandi près de Kazan. » Jeune, Faïna a vu un reportage télévisé sur la région de Vologda : « Les forêts, la neige, les plaquebières… toutes ces choses qui n’existaient pas chez moi. J’étais sous le charme », confie-t-elle. Et, dès la fin de ses études, elle a fait ses valises.

« Au début de notre vie commune, avec Guennadi, je portais aussi de la dentelle », se souvient-elle, jetant à son mari un regard éloquent. Faïna sort de son armoire des robes avec des cols en dentelle. « Je ne les mets plus, je les garde pour nos petites-filles, dit-elle. Et de toute façon, nous ne sortons pas beaucoup, si ce n’est au théâtre, une fois tous les deux ans. N’est-ce pas, Guennadi ? » Observant son mari, déjà confus, elle enfonce le clou : « Je ne vais quand même pas mettre ma dentelle pour faire mon potager à la datcha – ma seule distraction, à présent ! » Guennadi tente de disparaître dans son ouvrage.

Guennadi Bodounov a pris se retraite d'électricien pour se consacrer à la dentelle. Crédits : Rusina Shikhatova
Guennadi Bodounov a pris se retraite d’électricien pour se consacrer à la dentelle. Crédits : Rusina Shikhatova

« À la fabrique, on ne m’a pas cru »

Ce n’est qu’en 2007, après le décès de sa mère, que Guennadi, décidé à transformer son passe-temps en gagne-pain, est allé frapper aux portes de la fabrique de Vologda. L’accueil a été des plus froids. « Ils ne croyaient pas que je savais tisser », se souvient-il. L’électricien a dû passer des tests – on lui a soumis un col à tisser. Une épreuve « facile », dont Guennadi est sorti gagnant.

Il a rapidement rejoint les rangs des artisans de la fabrique, sans toutefois lâcher son métier d’électricien. « En fait, la dentelle et l’électricité, c’est pareil – les fils et les câbles, c’est de l’ingénierie de précision, tout ça », explique-t-il.

Le dentelier a fabriqué lui-même ses fuseaux avec des branches de chèvrefeuille. « Tout le monde imagine que les fuseaux à dentelle sont petits et arrondis, comme sur les tableaux des maîtres hollandais, mais chez nous, à Vologda, ils sont longs et fins, précise-t-il, avant d’ajouter, non sans fierté : J’utilise les miens depuis pas moins de 20 ans ! »

En une journée, Guennadi tisse 80 centimètres de dentelle. Il travaille chez lui, en écoutant la radio et en buvant du thé sucré. « C’est le travail que j’aime, tout simplement, confie-t-il. On ne gagne pas des mille et des cents : la fabrique ne paie que 800 roubles le mètre de dentelle (environ 11 euros). Certes, ils fournissent les fils. Mais 800 roubles, c’est peu, ça suffit à peine à faire une fois les courses. »

Guennadi a toujours décliné les invitations à participer à des foires et expositions. « J’ai peur qu’on se moque de moi, reconnaît-il, tristement. Je pourrais enseigner dans une école, par exemple, mais… » « Il est gêné, intervient Faïna. Et il ne sait pas diriger. »

Guennadi a fêté ses 71 ans en septembre, et, depuis la fin de l’été, il a pris sa retraite d’électricien. Désormais, il ne fait plus que « ce qu’il aime vraiment » : la datcha, les petits-enfants… et la dentelle. Au moins vingt mètres par mois.

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