Mathilde Kschessinska : la danseuse mythique qui trouble de nouveau l’imaginaire des Russes

Le futur tsar Nicolas II a-t-il réellement eu une liaison, avant son mariage, avec la danseuse d’origine polonaise Mathilde Kschessinska ? C’est ce qu’affirme le film controversé Matilda, du réalisateur russe Alexeï Outchitel, sorti le 26 octobre. Alors que les ultraorthodoxes continuent de protester, parfois violemment, contre cette « désacralisation » du dernier empereur de Russie, la revue historique Rodina s’est intéressée au destin de la Mathilde réelle – cette ballerine remarquable, ayant brillé sur les grandes scènes d’Europe et formé de nombreux danseurs étoiles.

Première de la classe

Les mémoires de Mathilde Kschessinska, écrites à la fin de sa vie, partent d’une légende. Un jour, un jeune rejeton de la famille noble des Krassinski fuit la Pologne et des parents qui en veulent à son immense fortune pour se réfugier pour Paris. Afin d’échapper aux tueurs à gage lancés à sa poursuite, il change son nom de famille en Kschessinski. Son fils Ian, surnommé « le rossignol à la voix d’or », chante à l’opéra de Varsovie et se fait également connaître comme acteur dramatique. Mort à 106 ans, ce dernier transmet à ses descendants, outre le gêne de la longévité, le goût de l’art. Son fils Félix, devenu danseur, brille sur la scène du Mariinsky. Marié sur le tard avec la ballerine Ioulia Dominskaïa, déjà mère de cinq enfants, il en a encore quatre avec elle – qui tous, excepté le premier, mort en bas âge, font carrière dans le ballet.

Y compris la benjamine, Mathilde – qu’à la maison, on surnomme Malietchka.

Le théâtre impérial Mariinsky au début du XXe siècle. Crédits : Wikimedia
Le théâtre impérial Mariinsky au début du XXe siècle. Crédits : Wikimedia

Ce tout petit bout de femme (elle mesurait 1 m53), distinguée, aux yeux immenses, a toujours séduit les uns et les autres par son tempérament ouvert et joyeux. Depuis son plus jeune âgé, elle adore danser, assistant volontiers aux répétitions de son père. Celui-ci lui fabrique d’ailleurs un théâtre de bois miniature, où la petite Mathilde et sa sœur Ioulia reproduisent des spectacles entiers. Les jeux se transforment bientôt en un travail ardu : les filles sont inscrites à l’académie de théâtre, où elles s’entraînent huit heures par jour. Mathilde acquiert aisément la science du ballet, arrivant rapidement parmi les premières de la classe. Au bout d’un an seulement, elle obtient un rôle dans le Don Quichotte de Léon Minkus. Puis, les rôles se multiplient, et les admirateurs avec eux…

Mathilde s’octroie des périodes de repos bien méritées dans la propriété familiale de Krasnitsy, près de Saint-Pétersbourg. Elle se remémorera toute sa vie, par la suite, les expéditions de cueillette de baies et les promenades en barque, mais aussi les grandes réceptions à la maison – son père, qui adorait recevoir, préparait lui-même pour ses hôtes des mets polonais exotiques. Lors d’une de ces soirées, la jeune coquette fait d’ailleurs échouer un mariage, tournant la tête du fiancé. Et comprend très tôt que plaire aux hommes est une affaire moins de beauté (Mathilde avait un nez trop long et des jambes courtes) que de vivacité, d’énergie, d’éclat dans les yeux et de rire sonore. Et, bien sûr, de talent.

La broche du souvenir

Mathilde s’épanche très peu, dans ses mémoires, sur son aventure avec l’héritier impérial, alors célibataire. Début 1894, Nicolas annonce ses fiançailles avec Alexandra, qui ont lieu en avril. Il se marie en novembre, déjà après son accession au trône. Mais on ne trouve pas une ligne, dans les souvenirs de la ballerine, destinés à un lectorat de masse, sur un quelconque amour-propre féminin froissé :

« Le sentiment du devoir et de la dignité était chez lui développé à un degré très élevé… Il était bon et simple dans les relations. Tous, toujours, tombaient sous son charme, et son regard et ses yeux extraordinaires conquéraient les cœurs » : voilà pour Nicolas II. Quant à Alexandra Fedorovna : « En elle, l’Héritier a trouvé une épouse ayant pleinement adopté la foi russe, les principes et les piliers du pouvoir impérial ; une femme d’esprit, de cœur, de grandes qualités d’âme et de devoir… »

Portrait de Nicolas II durant son règne. Crédits : Image d'archives
Portrait de Nicolas II durant son règne. Crédits : Image d’archives

Mathilde et Nicolas s’étaient séparés, dirions-nous aujourd’hui, de façon civilisée. Pour cette raison, le tsar a continué par la suite de la protéger, et pas seulement : à l’occasion des dix ans de carrière de la ballerine, Nicolas lui choisit un cadeau avec son épouse – une broche de saphir en forme de serpent. Le serpent symbolise la sagesse, et le saphir, la mémoire – Mathilde avait visiblement eu assez de sagesse pour ne pas fonder sa réussite sur ses souvenirs très personnels du passé…

Hélas, on n’a pas manqué de chercher à le faire à sa place – ses contemporains, d’abord, qui répandaient dans tout le pays des commérages mêlant les faits et l’invention ; ses descendants, ensuite, qui publièrent un peu plus d’un siècle plus tard des journaux intimes que la ballerine ne destinait pas le moins du monde à des regards étrangers.
Malheureusement – comme c’est trop souvent le cas – personne ne s’est jamais intéressé réellement, au-delà de la polémique et du scandale, à la personnalité de cette femme hors du commun et immense ballerine, qui s’est rendue célèbre non par ses aventures – certes retentissantes (notamment avec les grands-princes Sergueï Mikhaïlovitch, de qui elle a eu un fils, et Andreï Vladimirovitch) – mais par son talent et son travail acharné.

La petite valise

En 1896, elle obtient la position convoitée d’étoile et danse les premiers rôles de Casse-Noisettes et du Lac des cygnes. À l’expressivité de l’école russe, Mathilde apporte la technique virtuose de l’école italienne. Dans le même temps, elle s’attache à évincer les danseurs étrangers de la scène pétersbourgeoise et de promouvoir les jeunes talents locaux, notamment la géniale Anna Pavlova. Mathilde Kschessinska brille à Paris, Milan et dans sa Varsovie natale, où le journal polonais Gazeta Polska écrit notamment : « Sa danse, plurielle, scintille comme les multiples facettes du diamant : tantôt, elle se distingue par sa légèreté et sa douceur, tantôt, elle respire de feu et de passion – et, à la fois, elle est toujours gracieuse, ravissant le spectateur par une remarquable harmonie des mouvements. »

Mathilde Kschessinska dans son hôtel particulier en 1916. Crédits : Archives multimédia centrales de Saint-Pétersbourg
Mathilde Kschessinska dans son hôtel particulier en 1916. Crédits : Archives multimédia centrales de Saint-Pétersbourg

Après avoir quitté la troupe du Mariinsky, Mathilde se lance dans des tournées indépendantes, demandant 750 roubles par représentation – une petite fortune pour l’époque (en juillet 1914, un charpentier ou un menuisier gagnait entre 1 rouble 60 et 2 roubles par jour, et un manœuvre, entre 1 rouble et 1 rouble 50 ). Le clou de ses spectacles est le premier rôle du ballet Esmeralda, inspiré du roman de Victor Hugo, qu’elle danse pour la dernière fois juste après le début de la Première Guerre mondiale. Ce jour-là, elle est applaudie de façon particulièrement chaleureuse et se voit remettre, à la fin du spectacle, une énorme corbeille de fleurs. Le bruit court qu’elles viennent du tsar en personne, présent dans la salle.

Ni elle, ni lui ne se doutaient alors que ce serait leur dernière rencontre.

Mathilde Kschessinska dans le ballet Esmeralda. Crédits : Image d'archives
Mathilde Kschessinska dans le ballet Esmeralda. Crédits : Image d’archives

Pendant la guerre, Mathilde porte secours aux blessés : elle finance personnellement l’équipement de deux hôpitaux, fait installer les soldats dans les locaux du théâtre et, parfois, se déchaussant, danse pour eux directement dans leurs chambres de malades. Elle organise des réceptions pour ses amis en partance ou de retour du front – ses relations à la cour lui permettent d’obtenir diverses denrées rares et même du champagne, prohibé en ces temps de « loi sèche ». La dernière de ces soirées a lieu à la veille de la révolution de Février – après quoi la « courtisane du tsar » doit fuir sa maison, son fils sous le bras, n’emportant que ce qu’elle a sur elle, une petite valise de bijoux, et JB – son fox-terrier adoré.

Elle se réfugie chez sa fidèle femme de chambre, Lioudmila Rumyantseva, où son majordome, demeuré dans l’hôtel particulier, lui apporte par la suite, avec les quelques objets qu’il est parvenu à sauver, de tristes nouvelles. La résidence de Mathilde, après avoir été pillée par des soldats, a été réquisitionnée par les bolchéviques pour y installer leur état-major. La ballerine porte plainte, en vain – les anciennes lois ne sont plus en vigueur dans la nouvelle Russie. Mathilde fuit alors à Kislovodsk, où elle passera trois ans et demi – connaissant la faim, cachant ses bijoux dans un pied de lit, s’efforçant d’échapper aux tchékistes. Le grand-prince Sergueï Mikhaïlovitch l’accompagne à la gare de Koursk lors de son départ de Pétersbourg.

Une manifestation devant le palais de Mathilde Kschessinska en avril 1917. Crédits : russiainphoto.ru
Une manifestation devant le palais de Mathilde Kschessinska en avril 1917. Crédits : russiainphoto.ru

Elle apprendra son décès déjà installée à Paris, de la bouche du juge Sokolov (magistrat instructeur, sur commission de l’amiral blanc Koltchak, de l’enquête sur la mort de la famille impériale, ndlr), qui lui rend visite. Sergueï Mikhaïlovitch a été jeté, avec d’autres membres de la famille Romanov, dans un puits de mine près d’Alapaïevsk…

Les larmes d’une étoile

En 1921, à Paris, Mathilde épouse le grand-prince Andreï Vladimirovitch, « héritant » du nom de famille Romanovskaïa-Krassinskaïa. Alors que son époux fait de la politique en exil, soutenant les revendications de son frère au trône de Russie, son fils, qui ne souhaite pas travailler, profite de sa beauté pour se faire entretenir par des dames d’âge mûr – elles le surnomment « Vova le Russe ».

Quand les économies du couple s’épuisent, c’est Mathilde qui doit nourrir la famille. Elle ouvre alors à Paris, en 1929, un studio de ballet. Et renoue avec la gloire – les plus grandes ballerines du monde fréquentent son école, elle-même est invitée aux Congrès de la Fédération mondiale de ballet, les journalistes tentent de lui arracher ses secrets de jeunesse. Mathilde répond en toute franchise : deux heures de promenade et de l’exercice physique journaliers.

En 1936, à 64 ans, l’étoile exécute sur la scène du Covent Garden (Royal Opera House) de Londres une légendaire Danse russe qui lui vaut un triomphe. En 1940, elle fuit la guerre dans le sud de la France, où son fils est arrêté par la police secrète d’État (Gestapo), suspecté (non sans raison, apparemment) de faire partie de la Résistance. Mathilde fait jouer absolument tous ses liens, allant même voir le patron de la Gestapo en personne, le gruppenführer SS Heinrich Müller – et obtient finalement la libération de Vladimir. Avec la fin de la guerre, elle retrouve son ancienne vie – ponctuée de douloureux événements : les amis s’en vont, son époux décède en 1956. En 1958, alors qu’elle assiste à une représentation du Bolchoï en tournée à Paris, Mathilde se met à pleurer : son art tant aimé n’est pas mort, le ballet impérial est toujours vivant !

Elle meurt le 5 décembre 1971, quelques mois avant d’atteindre cent ans. Elle est enterrée au cimetière de Sainte-Geneviève-des-Bois auprès de son époux – rejointe, quelques années plus tard, par son fils, avec qui s’éteint la lignée des Kschessinski-Krassinski.

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La revue Rodina est un mensuel illustré de 160 pages, adressé à tous les passionnés d’Histoire. Publié depuis 1989, le mensuel poursuit la tradition de la revue éponyme, fondée à Saint-Pétersbourg en 1879. Dans chaque numéro, sous la plume d’historiens professionnels, d’archéologues et d’écrivains, Rodina revient sur des pages inconnues de l’histoire russe et propose un regard nouveau sur des personnages célèbres. Rodina fait partie du holding média Rossiïskaïa Gazeta.
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2 commentaires

  1. Le Tsar était un homme magnifique. Mathilde une merveille ! Rien de choquant de nos jours qu’il y ait eu une liaison avant le mariage de Nicolaï ! Tout au contraire. Moi à sa place, euh… Quelle femme !

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