Octobre 1917 : le Kremlin de Moscou sous les bombes

En octobre 1917, le Kremlin de Moscou a été le théâtre de combats acharnés entre les bolchéviques et les élèves des écoles militaires, fidèles au gouvernement provisoire. Le comité révolutionnaire a fait tirer sur la résidence impériale et sérieusement endommagé ses cathédrales, ses tours et ses palais. Les photos du désastre, prises pendant ces journées, ont été conservées dans le plus grand secret à la bibliothèque des chefs d’État soviétiques. Elles viennent d’être rendues publiques, dans un ouvrage édité par les musées du Kremlin à l’occasion du centenaire de la révolution. Le Courrier de Russie publie des extraits choisis et des photos.

Le Kremlin après les tirs d'artillerie de 1917 aux éditions des musées du Kremlin. Crédits : Musées du Kremlin
Le Kremlin après les tirs d’artillerie de 1917 aux éditions des musées du Kremlin. Crédits : Musées du Kremlin

Une forteresse au cœur de la ville

Le Kremlin avait l’importance stratégique d’une forteresse au cœur de la ville. Mais ce n’est pas seulement sa situation qui en faisait l’épicentre de la confrontation entre élèves-officiers et troupes de l’Armée rouge. En 1917, l’ancienne résidence des tsars renfermait des richesses colossales : outre ses trésors propres, le Kremlin avait recueilli tous les biens évacués depuis les palais impériaux de Petrograd. Enfin, les deux camps cherchaient à s’emparer de l’Arsenal de la citadelle, qui abritait tout l’entrepôt d’armes d’artillerie de Moscou.

Au début, le 25 octobre, les représentants des Soviets ont pris le contrôle des lieux. Un escadron du 193e régiment est entré dans le Kremlin, rejoint, au petit matin du 26, par trois camions de la Garde rouge. Le chef de l’arsenal, Lazarev, a reconnu l’autorité des bolchéviques et leur a remis 1 700 carabines et plusieurs caisses de munitions. Mais entre-temps, le Kremlin avait été encerclé par les détachements cosaquess et les élèves-officiers des académies Alexandrov et Alexeev. Les camions de la Garde rouge, dans l’impossibilité de quitter l’enceinte, se sont repliés sur la place du Sénat, au centre du Kremlin. Les bolchéviques ont disposé le long de la muraille des mitrailleuses pour se défendre, mais sans donner l’ordre d’ouvrir le feu – les deux camps évitaient l’affrontement armé. Ils sont finalement parvenus à s’entendre : l’escadron du 193e régiment devait quitter l’enceinte du Kremlin, et les élèves-officiers lever le siège à sa suite.

La tour Nikolskaia lors des combats annonçant la guerre civile. Crédits : Musées du Kremlin
La tour Nikolskaïa lors des combats annonçant la guerre civile. Crédits : Musées du Kremlin

Premiers affrontements

Et pourtant, le lendemain soir, le sang a coulé. Une patrouille d’élèves-officiers et un détachement de l’Armée rouge ont échangé des tirs sur la place Rouge. « Et ce fut le début de la guerre civile », écrivit par la suite le quotidien Utro Rossii (« Le matin de la Russie »).

Le lendemain matin, les cadets ont tiré trois obus sur les bolchéviques. Le premier a explosé au pied de cathédrale de la Dormition, en égratignant le soubassement et détruisant un morceau du banc de pierre situé devant la porte de l’église des Douze apôtres. Le deuxième est tombé sur le Bâtiment de la cavalerie, et le troisième sur le flanc de la colline du Kremlin qui fait face au Grand palais, mais aucun des deux n’a explosé.

Cathédrale de la Dormition depuis la place des cathédrales du Kremlin. Crédits : Musées du Kremlin
Cathédrale de la Dormition depuis la place des cathédrales du Kremlin. Crédits : Musées du Kremlin
L'église des douze apôtres après les tirs. Crédits : Musées du Kremlin
L’église des douze apôtres après les tirs. Crédits : Musées du Kremlin
Le monastère Tchoudov après les tirs d'artillerie. Le monastère a ensuite été détruit en 1929. Crédits : Musées du Kremlin
Le monastère Tchoudov après les tirs d’artillerie. Le monastère a ensuite été détruit en 1929. Crédits : Musées du Kremlin
Le palais Nikolaï après les combats. Le palais fut ensuite détruit en 1929. Crédits : Musées du Kremlin
Le palais Nikolaï après les combats. Le palais fut ensuite détruit en 1929. Crédits : Musées du Kremlin

Deux heures plus tard, les élèves officiers pénétraient dans la forteresse. À leur arrivée sur la place de la Trinité, plusieurs coups de feu ont retenti, mais il était difficile de déterminer d’où ils provenaient – de l’Arsenal, des caves ou des murs. Les cadets ont riposté. Cet échange de tirs dominé par la panique a fait des morts et des blessés dans les deux camps – parmi les soldats bolchéviques et chez les élèves officiers.

Quand les combats se sont apaisés, la place était jonchée de corps. En tout, les combats de la place de la Trinité ont fait environ cinquante victimes chez les bolchéviques et dix-huit parmi les élèves des écoles militaires. Les blessés ont été transportés vers les hôpitaux municipaux dans des voitures de la Croix rouge.

Ruines au monastère Tchoudov. Crédits : Musées du Kremlin
Ruines au monastère Tchoudov. Crédits : Musées du Kremlin

Accélération des combats

Les élèves officiers, après avoir repris le contrôle du Kremlin, ont arrêté les soldats bolchéviques qui restaient à l’intérieur et les ont enfermés dans le Palais à facettes et celui des Armures. Pour reprendre la citadelle, le Comité révolutionnaire militaire a alors décidé de recourir à l’artillerie. Les bolchéviques ont élaboré un plan de bombardement du Kremlin par des aéroplanes, censés décoller de la base de Khodynka, alors que les services de renseignement rapportaient que « les pilotes hésit[ai]ent jusqu’à un certain point ». Mais fort heureusement, ce plan n’a pas été mis à exécution.

Les premiers tirs sur le Kremlin ont retenti au matin du 31 octobre, depuis le monastère Andronnikov : de là, la batterie d’artillerie de l’Armée rouge, qui faisait route vers les casernes Kroutistski pour désarmer les cadets, a tiré quatre obus en direction de la tour Spasskaïa qui s’ouvrait à sa vue. Puis, elle a repris son chemin.

La tour Spasskaia après les tirs. Crédits : Musées du Kremlin
La tour Spasskaïa après les tirs. Crédits : Musées du Kremlin

Le Kremlin à portée de main

La destruction des casernes a été rapide, et dès l’après-midi, l’armée rouge recevait de la commissaire du peuple Rosalia Zemliatchka l’ordre de « tirer sur le Kremlin ». Le jardinet de l’église du Grand martyr Nikita sur la colline Chvivaïa (actuelles rues Verkhnyaya Radischevskaïa, Iaouzskaïa et Gontcharnaïa) a été choisi comme emplacement pour installer le canon lourd de six pouces. Ni les portes fermées de l’église ni les protestations de son gardien n’ont pu arrêter les soldats. « Les artilleurs étaient ravis de la position. On voyait véritablement le Kremlin à portée de main… On pouvait viser n’importe quelle cible en étant certain de ne pas la manquer.

C’est d’ailleurs précisément à son arme que le chef de la batterie d’artillerie Touliakov a imputé plus tard, dans ses mémoires, les principaux dommages causés à la tour Spasskaïa ainsi que la destruction du chapiteau de la tour Beklemishevskaïa : « La mitrailleuse des élèves-officiers a ébranlé la tour Spasskaïa… Un autre coup a retenti. Quand la poussière s’est dissipée, nous avons vu sur la tour une brèche béante… Après plusieurs tirs sur le palais Nikolaev, nous avons déplacé le feu vers la coupole du bâtiment du tribunal de district et la tour Spasskaïa. Un de nos projectiles, bien lancé, a explosé sur l’horloge de la tour. Puis nous avons dirigé nos deux canons sur la tour d’angle. En une salve des deux armes, la tour était abattue.

L'église Saint-Constantin et Sainte-Hélène ainsi que la tour Beklemichevskaia suite aux combats, le 3 novembre 1917. Crédits : Musées du Kremlin
L’église Saint-Constantin et Sainte-Hélène ainsi que la tour Beklemichevskaia suite aux combats, le 3 novembre 1917. Crédits : Musées du Kremlin

La capitulation

Les tirs d’artillerie ont écrasé la résistance des forces fidèles au Gouvernement provisoire.

Le soir même (le 2 novembre, ndlr), le Comité de sécurité publique a signé sa capitulation, qui impliquait sa propre liquidation et le désarmement des élèves-officiers et de la Garde blanche.

Entre temps, les bolchéviques avaient occupé le bâtiment de la Douma municipale et le Musée d’histoire. Les élèves-officiers se sont divisés en deux groupes : une partie d’entre eux sont restés au Kremlin, puis se sont rendus aux bolchéviques, et les autres, à 19 heures environ, sont partis pour l’académie Alexandrov par les portes Borovitski, même s’ils étaient nombreux à vouloir continuer à se battre.