Comment les discours de Lénine ont conquis les masses

En 1917, les bolchéviques n’ont pas fait que s’emparer de la Poste, du téléphone et du télégraphe, ils ont également conquis des millions de leurs concitoyens. Pourquoi les discours de Lénine et de ses compagnons d’armes étaient-ils si convaincants ? La revue Rodina a posé la question à Gueorgui Khazaguerov, docteur en philologie, professeur à l’Université fédérale du Sud et auteur d’essais sur l’art du discours.

Propos recueillis par Elena Iakovleva

Un piètre polémiste

Au sein des milieux scientifiques et intellectuels, Lénine était considéré par ses contemporains comme un piètre polémiste. Néanmoins, à sa mort, en 1924, des philologues russes célèbres de « l’école formelle », comme Chklovski, Eichenbaum ou Kazanski, ont fait l’éloge de la « langue de Lénine », tentant d’établir une parenté entre elle et l’avant-garde russe. Cependant, dès 1925, le poète Vladislav Khodassevitch publiait l’article « La langue de Lénine », qui reprochait aux formalistes leur « grande servilité », affirmant que leurs conclusions revenaient à dire que Lénine simplifiait tout.

Un discours simpliste

Khodassevitch décrit la rhétorique de Lénine de la façon suivante : « cinglante, polémique et de faible prix ». Dans ses interventions, le leader soviétique niait l’existence d’opposants avec qui il aurait pu dialoguer d’égal à égal. L’adversaire y était systématiquement caricaturé à l’extrême. Les discours des leaders gauchistes de l’époque étaient avant tout propagandistes – d’où une langue vulgaire, de piètre qualité. Jusque dans son style, Lénine s’adressait systématiquement aux « masses » : coiffé d’une casquette, debout sur un tank et usant d’un langage simpliste. Et les couches peu instruites de la société, électrisées, ne pouvaient pas ne pas prendre le parti de celui qui leur faisait le plus de promesses, dans la langue la plus primitive.

Des concepts vides de sens

Ce simplisme a joué un rôle majeur dans la victoire des bolchéviques. La langue de Lénine ou celle de Trotski servaient de canevas élémentaires pour élaborer des concepts réducteurs. Et le peuple lui-même s’est mis à répéter à l’envi le terme de « bourgeois » sans être capable de le définir, ou encore celui de « travailleur » dans le sens d’« ouvrier d’usine », niant par-là même que les banquiers, les musiciens, les peintres, les enseignants ou les militaires étaient, eux aussi, des travailleurs. La rhétorique bolchévique utilisait ad nauseam des étiquettes, dont le sens restait pour partie obscur. Celles-ci étaient largement diffusées, fixées dans le langage. Et cela a fonctionné. Les étiquettes ont remplacé, dans la conscience des gens, les notions complexes.

La bonne parole qui ne tolère pas la polémique

De Lénine à Brejnev, tous les dirigeants soviétiques, dans leurs discours, se positionnaient en maîtres. Ils propageaient une « bonne parole » qui ne pouvait être mise en cause. Si Lénine était un éducateur incisif, Staline était plus réfléchi, et son langage plus sophistiqué – mais ils parlaient tous « d’en haut », sermonnant plutôt que dialoguant.

Cependant, si les discours fonctionnaient aussi bien, c’est que les personnalités mêmes étaient mythifiées, déifiées. Dès l’abandon du culte de la personnalité, avec l’avènement de Khrouchtchev, le discours politique, lui aussi, a flanché. La rhétorique a commencé de faner, et la propagande, à être raillée. La population s’est mise à démonter les expressions et métaphores soviétiques. Si l’on répète inlassablement aux gens que Le communisme, c’est le pouvoir des Soviets plus l’électrification de tout le pays, ils pensent un temps que c’est vrai. Mais un beau jour, c’est précisément ce cliché qu’ils attaquent – et transforment en plaisanterie : Le communisme moins l’électrification de tout le pays, c’est le pouvoir des Soviets… À la fin de l’ère soviétique, les Russes inventaient calembour sur calembour. C’est d’ailleurs dans ce contexte que s’est épanoui l’art de l’acteur et chanteur Vladimir Vyssotski – à cette époque où les gens ont pris conscience que tous les slogans dont on les avait gavés n’étaient que des mots vides.

Traduit par Maïlis Destrée
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