Anne Coldefy-Faucard : « Les objets de 1917 ne sont pas neutres »

À l’occasion du centenaire de la révolution d’Octobre, les éditions Nouveaux Angles et L’Inventaire coéditent un ouvrage signé Anne Coldefy-Faucard : Petit nécessaire de la révolution et de la contre-révolution. Le Courrier de Russie a rencontré l’auteur.

Extrait de l'ouvrage Petit nécessaire de la révolution et de la contre-révolution. Crédits : Nouveaux Angles et L’Inventaire
Extrait de l’ouvrage Petit nécessaire de la révolution et de la contre-révolution. Crédits : Nouveaux Angles et L’Inventaire

Le Courrier de Russie : Votre livre se présente sous la forme d’un catalogue, avec ses dix livrets-chapitres séparés. Pourquoi ce format ?

Anne Coldefy-Faucard : Je crois qu’il est possible de reconstituer certains moments, voire toute une époque, par leurs objets. Ce livre en forme de catalogue, c’est comme si, demain matin, vous pouviez commander des objets de 1917… Nous avons tenté de fabriquer un beau livre plein d’humour, autant dans le texte que dans la forme. C’est aussi une façon de dire des choses tragiques avec distance, sans pathos.

On aborde la plupart du temps la révolution sous l’angle de l’idéologie, de la politique, des partis et des différents mouvements lors de la guerre civile – et les objets de ce temps passent pour neutres. Mais ils ne le sont pas. Il m’a semblé que ce pouvait être un angle nouveau pour considérer cette période, permettant de mieux la comprendre, de s’en faire une image plus aisément visualisable. Tout se met en place entre 1917 et 1927 – c’est le moment à la fois de la guerre civile et de l’établissement de toutes les nouveautés qui caractériseront l’ère soviétique.

LCDR : Comment avez-vous choisi ces objets ?

A.C.-F. : Je m’intéresse depuis des années aux objets dans la littérature russe classique et contemporaine, j’aime beaucoup trouver ces détails, ces petites parties du paysage d’une époque. Je me suis aperçue, d’ailleurs, que les littératures française et anglaise du XIXème siècle ne contenaient pas les mêmes objets que la littérature russe, et surtout, qu’elles en contenaient plus. Chez les auteurs russes, ce sont toujours les mêmes objets qui reviennent aux mêmes moments.

La presse de l’époque révolutionnaire et sa littérature parlent des mêmes objets. J’ai constaté, à la lecture des mémoires, des carnets, des journaux et de la littérature de la période, que les objets changent entre 1917 et 1927. Certains disparaissent et d’autres surgissent, pour des raisons matérielles, liées à la pénurie notamment, ou idéologiques.

Extrait de l'ouvrage Petit nécessaire de la révolution et de la contre-révolution. Crédits : Nouveaux Angles et L’Inventaire
Extrait de l’ouvrage Petit nécessaire de la révolution et de la contre-révolution. Crédits : Nouveaux Angles et L’Inventaire

Très rapidement après 1917, par exemple, les icônes doivent disparaître des maisons, notamment des isbas de campagne. La propagande antireligieuse est très puissante. Mais les autorités savent qu’il y aura des résistances, notamment chez les personnes âgées. On donne donc aux enfants, à l’école, des affiches représentant les nouveaux dirigeants, pour qu’ils les apportent à leurs grands-parents afin de remplacer les icônes.

Ainsi, les bolchéviks et le pouvoir soviétique ont fait disparaître certains objets, trop liés à l’ancien régime, et, à l’inverse, en ont imposé de nouveaux. Parfois, seul le nom change : par exemple, on voit apparaître après la révolution la boudionovka, ce couvre-chef de l’Armée Rouge dont le nom vient de Boudionny, un commandant de la cavalerie rouge. En réalité, ce bonnet pointu avait été créé juste avant la révolution par le peintre Vasnetsov, mais l’armée de Nicolas II n’avait pas eu le temps de le porter. En arrivant au pouvoir, les bolcheviks en trouvent donc des stocks entiers – et ils décident de l’utiliser, mais en lui attribuant un nom « soviétique ».

Je me suis arrêtée en 1927, car ensuite, une nouvelle révolution commence – avec la collectivisation, l’industrialisation, etc. –, et donc, l’apparition, encore, de nouveaux objets.

LCDR : Quels sont les objets les plus emblématiques de la période révolutionnaire ?

A.C.-F. : Il y a le très bel exemple des semetchki, ces graines de tournesol salées à grignoter. Les soldats en ont toujours mangé, mais à partir de février 1917, ils le font ouvertement, en recrachant les enveloppes par terre, sans se soucier de leur hiérarchie. Et partout, dans la littérature et les journaux, on voit apparaître des scènes décrivant le sol des rues jonché de ces enveloppes de graines de tournesol. C’est une caractéristique de l’époque – et un signe de désobéissance : les soldats ne respectent plus les officiers, alors que le pays est en pleine guerre contre les Allemands… Ces semetchki, qui ne sont apparemment pas grand-chose, deviennent un détail qui en dit en réalité beaucoup. Pour poursuive sur cet exemple, les objets peuvent aussi, parfois, être détournés de leur fonction première. J’ai trouvé chez Soljenitsyne, dans La Roue rouge, la phrase suivante : Nous bombarderons les Allemands d’enveloppes de graines de tournesol. J’ai donc rangé les semetchki dans la section des armes.

Extrait de l'ouvrage Petit nécessaire de la révolution et de la contre-révolution. Crédits : Nouveaux Angles et L’Inventaire
Extrait de l’ouvrage Petit nécessaire de la révolution et de la contre-révolution. Crédits : Nouveaux Angles et L’Inventaire

Autre exemple, à la section Bagagerie, vous trouverez la bouilloire : en 1918, les trains ne fonctionnaient pas très bien, les gens pouvaient se retrouver bloqués en rase campagne, et alors, il était très utile d’avoir avec soi sa bouilloire pour se faire du thé. De fait, à cette période, la bouilloire sort de la maison pour devenir un attribut du voyage.

Extrait de l'ouvrage Petit nécessaire de la révolution et de la contre-révolution. Crédits : Nouveaux Angles et L’Inventaire
Extrait de l’ouvrage Petit nécessaire de la révolution et de la contre-révolution. Crédits : Nouveaux Angles et L’Inventaire

Par ailleurs, l’absence de certains objets en dit parfois aussi long que leur présence. L’année 1919 est marquée par une pénurie de bois et de charbon, qui prive les villes de chauffage. On voit alors apparaître la bourjouïka, qui est un appareil de chauffage, et les gens se mettent à brûler les meubles et tout ce qu’ils ont sous la main. Zamiatine, dans La Caverne, décrit son appartement de Saint-Pétersbourg en 1919 – il explique qu’il cherche de quoi alimenter le poêle et finit pas brûler ses livres. On retrouve les mêmes scènes, la même année, chez Pilniak, dans L’Année nue.

Extrait de l'ouvrage Petit nécessaire de la révolution et de la contre-révolution. Crédits : Nouveaux Angles et L’Inventaire
Extrait de l’ouvrage Petit nécessaire de la révolution et de la contre-révolution. Crédits : Nouveaux Angles et L’Inventaire

« Connaître ces objets, c’est mieux connaître l’époque elle-même »

LCDR : Quelle est l’importance de ces objets pour la connaissance de la période ?

A.C.-F. : Les manuels d’histoire généralement ignorent les objets, et c’est dommage. Connaître ces objets, c’est mieux connaître l’époque elle-même – et le projet des bolcheviks. Il y a encore cet exemple, dans le roman La Vache, écrit au début des années 1930 mais que son auteur, Guennadi Gor, a préféré garder dans ses tiroirs pendant toute la période stalinienne, et qui n’a été publié que récemment. Le roman décrit l’arrivée, en 1927, de la brosse à dents dans un village. L’intellectuel bolchévique qui l’apporte dit que les bedniaki, les paysans pauvres, se sont tout de suite adaptés à ce nouvel objet, alors que les paysans plus aisés ont résisté à la campagne hygiéniste des bolcheviks. Ce qui est évidemment un discours de propagande.

LCDR : Vous parlez aussi de la contre-révolution…

A.C.-F. : À partir de 1921, des objets de « luxe » reviennent dans la nourriture, les vêtements, la mode… Moscou, ville de marchands par excellence, affiche beaucoup plus son opulence que Petrograd. On y trouve des restaurants, des spectacles, des ateliers de couture, des modistes – le tout à des prix absolument faramineux pour l’époque. Mais les bolcheviks ferment les yeux, de crainte de provoquer une nouvelle révolution.

Dans la littérature de 1922-1925, le romantisme révolutionnaire, véritablement présent jusque-là, retombe. Plusieurs romans de cette période tournent notamment autour des bas de soie. On y voit de jeunes épouses quitter leurs maris révolutionnaires pour un ingénieur ou un tchékiste qui leur offre des bas de soie, du rouge à lèvres ou du parfum, à l’image d’un personnage de Pilniak, qui se fait plaquer par sa femme. Les bas reviennent aussi chez Zochtchenko : pour son héros, la définition d’une aristocrate, c’est une dent en or et des bas en fil d’Ecosse. Les bas de soie sont véritablement la marque de la contre-révolution.

Petit nécessaire de la révolution et de la contre-révolution, Catalogues 1917-1927, éditions Nouveaux Angles (Moscou) et L’Inventaire (Paris), 2017. Parution française en novembre.

2 commentaires

  1. Intéressant, mais ce sont davantage les objets d’avant la Révolution de 1917 qui m’intéressent. Tous les objets post-révolution industrielle fourmillaient également à l’époque tsariste ; ça aurait été plus qu’attrayant de les exhumer, d’autant plus qu’il y a des spécificités russes tout à fait cocasses.

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