Les travailleurs-poètes de la diaspora tadjike en Russie

Les 878 000 ressortissants tadjikistanais présents en Russie sont, dans leur écrasante majorité, des travailleurs immigrés. Mais il s’agit souvent, aussi, de représentants de l’élite intellectuelle, ayant quitté un pays qui ne leur offrait aucune perspective professionnelle. Certains de ces menuisiers, plombiers, ajusteurs et plâtriers qui se présentent à l’embauche sur les marchés russes ont étudié la littérature persane à l’école et ont l’amour de la poésie inscrit dans les gênes. Les groupes dédiés à la « poésie tadjike émigrée » sur les réseaux sociaux rassemblent des milliers d’abonnés, et les vers qui y sont publiés, respectant à la lettre les formes persanes classiques, chantent principalement la vie en Russie et le mal du pays. La revue Ogoniok a fait connaissance de certains de ces poètes.

« Les vers, c’est comme si on voulait hurler mais sans le pouvoir»

Adolatbek Roustambekov, 62 ans, poète tadjik. Crédits : Kommersant - Anatoli Jdanov
Adolatbek Roustambekov, 62 ans, poète tadjik. Crédits : Kommersant – Anatoli Jdanov

Adolatbek Roustambekov, 62 ans, originaire du village de Bidiz. En Russie depuis 18 ans.

Adolatbek vit dans le village d’Annino, dans la région de Vladimir. Il a construit de ses mains sa maison en bois, sur les fondations d’une ancienne isba détruite par un incendie. « Il a tout fabriqué lui-même, jusqu’au plus petit détail », dit sa femme avec tendresse. Le couple s’est installé ici il y a sept ans. Jusqu’alors, Adolatbek vivait avec des compatriotes dans la cave de l’usine dans laquelle il a travaillé à son arrivée. « Il n’y avait que deux lits pour tout le monde. Nous dormions chacun notre tour », se souvient-il. Aujourd’hui, Adolatbek gagne sa vie comme charpentier, électricien et soudeur. Le couple a quatre enfants, qui ont étudié en Russie et vivent à Moscou, et cinq petits-enfants.

Dans la grande véranda, conçue pour les étés longs et chauds du Sud, une étrange pierre est suspendue à une poutre sous le toit : elle semble réunir toutes les teintes d’un petit matin frais – le givre et le ciel bleu clair, éclatant. « Cette pierre vient des monts d’Azur, où j’ai grandi, raconte Adolatbek. Un jour, une expédition géologique de Leningrad a débarqué dans nos montagnes. J’avais 11 ans, c’était la première fois que je voyais un hélicoptère. Les scientifiques louaient une chambre dans notre maison. J’ai tellement été impressionné par cet hélicoptère que j’ai écrit un poème dessus. J’aime la poésie depuis toujours, enfant, je rêvais de devenir poète. »

Après avoir échoué cinq fois au concours d’entrée de la faculté de philologie de l’Université de Douchanbé, Adolatbek s’est finalement embauché dans un magasin. « Il y avait beaucoup d’argent à gagner dans le commerce. Je pouvais avoir tout ce que je voulais. Alors, j’ai commencé d’organiser des concerts de poésie. Je ne gagnais rien avec – j’y dépensais tout ce que je gagnais ! » Et puis, l’Union soviétique s’est effondrée, et le Tadjikistan a sombré dans la guerre civile. Adolatbek est parti en Russie avec son fils aîné, alors âgé de 18 ans. Il a fait venir le reste de sa famille dès qu’il a pu s’acheter une parcelle de terrain.

« J’ai écrit la plupart de mes poèmes en Russie, explique-t-il. Les vers, ça ne vient pas comme ça. C’est une telle douleur – comme si on voulait hurler mais sans le pouvoir. Les lignes me viennent brusquement. Alors, je lâche le travail et j’écris sur un bout de carton. Et je termine le poème la nuit. Ma femme me dit : Quel besoin as-tu de tout ça ? Tu ne vas pas dormir, et tu seras de mauvais poil toute la journée ! Mais en réalité, c’est tout le contraire : j’écris et après, je me sens plus léger. »

Adolatbek écrit en shughni, une des langues du Pamir. Le shughni n’ayant pas d’écriture, il transcrit ses vers en alphabet cyrillique et, pour les sons qui n’existent pas en russe, il invente des signes à lui. Il publie ses vers sur les réseaux sociaux. Dans son Pamir natal, Adolatbek est une célébrité. Quand il retourne voir sa famille, on l’invite à dire ses poèmes à la télévision. « Une fois, l’animateur m’a demandé : Mais pourquoi vous allez tous en Russie, on vous assassine là-bas. C’est vrai, un jour, quelqu’un m’a poussé sous un train. Je ne pouvais pas me relever, je l’ai seulement entendu dire : La prochaine fois, je te tue. Et puis, un autre homme m’a aidé à me sortir de là, et il a commencé à s’excuser pour ce qu’on m’avait fait. Je lui ai répondu : Mais vous, vous n’y êtes pour rien ! Des salopards, il y en partout. Un homme mauvais peut faire le mal si on lui en donne la possibilité. Au village où j’habite, tout le monde se comporte très bien avec moi. Je me suis fait des amis formidables. Le seul problème, c’est le travail qui manque. »

Viens, rivière, je veux ton eau glacée.
Tu es comme le fleuve Kawthar du paradis, et moi, je suis coincé en enfer.
Je suis loin des miens et froid comme la glace.
Viens avec le Bien, rivière, ma rivière.
Tu coules depuis ma contrée lointaine
Où sont maman et mon vieux père aveugle.
Où mes amis sont seuls sans ma chanson.
Viens avec le Bien, rivière, ma rivière.
Je me réchauffe ici au nom du Pays.
Il est comme le feu du foyer duquel s’approchent les mains gelées.
Mon cœur et mon âme se déchirent sans toi.
Viens avec le Bien, rivière, ma rivière.

«Je vivais pour mes enfants sans pouvoir les voir»

Goulraftor Djamchedova, 49 ans, poète tadjike. Crédits : Kommersant - Petr Kassine
Goulraftor Djamchedova, 49 ans, poète tadjike. Crédits : Kommersant – Petr Kassine

Goulraftor Djamchedova, 49 ans, originaire du village de Parched. En Russie depuis 17 ans.

Dans le quartier de Perovo, à Moscou, les gens appellent Goulia « la nôtre ». Elle travaille dans une pharmacie à la sortie du métro, et adresse à ses clients des « mon cher », « mon bon ».

« En ce moment, je travaille de neuf heures le matin à neuf heures le soir, ma collègue est malade, entame-t-elle, en véritable pipelette. Je suis debout toute la journée, même pour déjeuner. Un jour, une femme arrive et me dit : Mais je vois ta tête toute la journée ! J’en ai assez ! J’ai répondu : Ma très chère, si je pouvais, je m’allongerais ici et je m’endormirais. Mais alors, il n’y aurait plus personne pour travailler ! Maintenant, cette cliente est une habituée. »
Goulia a beaucoup d’habitués. Ils passent la tête à travers la porte de verre et jettent un œil : « C’est la nôtre qui est là ? Celle qui plaisante et rit tout le temps ? Avec qui on peut papoter ? »

Goulia est neurologue de formation, diplômée de l’Université de médecine de Douchanbé. « Bien sûr, je rêvais d’entrer en fac de philologie. Mon père enseigne la littérature tadjike. Mais j’ai fait médecine parce que maman était tout le temps malade. J’ai toujours adoré apprendre des poèmes par cœur. Peut-être que j’en ai trop appris, j’étais trop pleine de poèmes – alors, je me suis mise à en écrire moi-même ! »

Avant la guerre civile, Goulia travaillait dans une clinique de Douchanbé, mais quand le travail a manqué, elle a laissé ses trois fils à sa mère et est partie pour Moscou. Le plus jeune avait trois ans. « Nous sommes des milliers dans le même cas. Et, comme toutes les autres, en arrivant, j’ai travaillé comme peintre en bâtiment. Et puis, quand je suis tombée d’un escabeau de trois mètres et que je me suis cassé les bras et les jambes, j’ai été promue chef d’équipe. Une chute pour une ascension, en somme ! C’est juste que pendant un moment, je ne pouvais plus tenir moi-même le pinceau. » Goulia a travaillé dix ans sur des chantiers. Les trois premières années, elle n’a pas gagné assez pour rentrer chez elle, à Douchanbé, voir ses enfants. Finalement, elle a fait l’aller-retour, mais n’a plus pu repartir pendant encore cinq ans. « Mes enfants me manquaient énormément. Pendant deux ans, j’ai pleuré sans m’arrêter. Et puis, je me suis calmée. Parce qu’au moins, ils étaient nourris et habillés, j’ai pu leur payer des études supérieures. Je vivais pour eux sans pouvoir les voir. » Goulia a commencé d’écrire des poèmes il y a quatre ans. « Ils parlent presque tous d’amour. De quoi d’autre une femme pourrait-elle bien parler ? Attendre son prince sur un âne blanc – et écrire des vers là-dessus ! »

Pour trouver ce travail de pharmacienne, Goulia a passé un test et suivi une formation. « Oh, quel mal j’ai eu à mémoriser les noms des médicaments ! Mais j’ai réussi. Je me sens en sécurité en Russie. Ici, j’ai trouvé le repos. Je n’ai pas peur de travailler. » Depuis cinq ans, les trois fils de Goulia – et son petit-fils – vivent avec elle à Moscou. Et, récemment, elle a trouvé un maître : un poète et musicien iranien. « Je ne savais même pas que ça existait, des gens comme ça. Des hommes à qui vous pouvez faire à ce point confiance. C’est mon meilleur ami. Il me donne des conseils pour rendre mes poèmes meilleurs. Pendant 17 ans, j’ai été seule. Je n’ai jamais fait quoique ce soit dont je devrais avoir honte devant mes enfants. Mais il y a le temps de l’attente, le temps de la souffrance, et celui de l’amour. Tout vient en son temps. »

Je deviendrais le vent du matin,
Pour t’apporter des messages.
Je deviendrais un nuage de printemps
Pour baiser de pluie le toit de ta maison,
L’arôme d’une fleur, pour que tu me respires,
Pour t’envelopper des pieds à la tête.
Oiseau, je volerais vers ta contrée,
Coquelicot de la steppe, j’y pousserais.
Mon Seigneur, je vivrais en recluse
Dans la cour de ta demeure.
Je deviendrais un baume,
pour les blessures de ton âme.
Simplement demeurer ce sourire
sur tes lèvres douces.

« Dieu, ne me laisse pas vivre seul en terre étrangère »

Abdoumamad Bekmamadov, 50 ans, poète tadjik. Crédits : Kommersant.
Abdoumamad Bekmamadov, 50 ans, poète tadjik. Crédits : Kommersant.

Abdoumamad Bekmamadov, 50 ans, originaire du village de Bidiz. À Moscou depuis 18 ans.

« J’écris principalement des vers humoristiques, entame Abdoumamad, je réinterprète nos chansons traditionnelles tadjikes en mode joyeux. Souvent, je suis pris d’un tel cafard que je voudrais pleurer. Alors, j’attrape une feuille et un stylo, et j’écris. Et mon âme s’apaise. Dans mes vers, je vois les visages de mes proches, mon village natal, et je communique avec eux. En pensée, évidemment. N’allez pas penser que je perds la boule ! »

Au Tadjikistan, Abdoumamad a été comédien de théâtre pendant 14 ans. Il a tourné dans des films, fait des tournées avec un ensemble folklorique et joué du râbab, cet instrument à cordes traditionnel. Dans la guerre civile, il a perdu un frère. Le pays était en feu, et plus personne n’avait besoin de théâtre ni de musique. Abdoumamad est parti en Russie alors que son fils n’avait que trois jours. « Au début, j’ai transporté du ciment, bêché la terre, cassé des murs. Pendant les pauses, quand tous les autres allaient déjeuner, j’apprenais à faire de l’enduit. Mais même cette vie laborieuse à Moscou était plus douce que l’existence au Tadjikistan. Là-bas, c’était la guerre, alors qu’ici, on pouvait gagner de l’argent juste en transportant des sacs de ciment. J’ai rencontré des Russes très bien, ils m’ont tout appris. Pendant le déjeuner, ils sortaient tous une bouteille de vodka. En d’autres termes, ils m’ont aussi appris à boire… Je me disais, si je ne bois pas avec eux maintenant, je vais être viré ! »

Abdoumamad rentre chez lui une fois par an. À Moscou, ses vers satyriques ont fait de lui une véritable star de la diaspora. « Je publie mes poèmes sur Odnoklassniki et sur Facebook. Beaucoup de gens commentent et mettent des likes. » Abdoumamad est souvent invité comme tamada, maître de cérémonie, dans les mariages. Il dirige un ensemble musical de 13 personnes, de vieux amis, avec qui il jouait déjà au Tadjikistan. À Moscou, il a aussi reçu sa plus prestigieuse récompense théâtrale. Alors qu’ils cherchaient un lieu où répéter, avec son ensemble, un ami leur a suggéré le Teatr.Doc. Là-bas, un metteur en scène les a vus jouer, et a créé, à partir des vers d’Abdoumamad, la pièce Akyn-opéra – récompensée, en 2014, d’un Masque d’Or, le plus célèbre des prix théâtraux russes. « J’ai reçu ce Masque d’Or pour mon soutien à la culture musicale ethnique, dit le poète. Mais nous étions trois dans la pièce, et j’ai été le seul à être invité à la cérémonie. Je le regrette beaucoup. »

Ce dont Abdoumamad a le plus peur, en Russie, c’est de tomber malade. « Chez nous, dans les montagnes, l’air est très différent, sec. Mais ici, il est humide. Beaucoup de Tadjiks tombent malades en arrivant. » Sans assurance médicale, les secours ne se déplacent pas. Et les travailleurs immigrés n’ont pas les moyens de se payer des soins privés. Il y a deux ans, Abdoumamad et son frère se sont fait tabasser près d’une station de métro. Abdoumamad a passé un mois à l’hôpital, puis écrit un poème sur combien il est facile et effrayant de mourir en Russie. « Ces vers ont été pour moi les plus douloureux à écrire, raconte-t-il. Mais ce n’est pas mon poème préféré, c’est un autre, vraiment très drôle – sur le crédit. Un jour, un type de chez nous a pris un crédit, est parti et Russie et y a disparu sans nouvelles. Pendant deux ans, ni sa femme ni ses enfants n’ont plus entendu parler de lui. Tout le monde le cherchait. Et lui, il était ici, à faire la bombe et s’amuser, et finalement, il est retourné chez lui, sans un sou. Nous, les Tadjiks, il nous arrive des tas d’histoires de ce genre, à la fois amusantes et tristes. »

Regarde ce monde, mon frère !
À quoi nous sert-il ?
Si l’on ne peut pas rentrer chez soi
Auprès de ses parents, ses enfants, ses proches,
Si, dans la mélancolie et la solitude,
Tu restes ici un étranger,
Tu cherches du pain, du travail, un refuge,
Dans le cercle fermé de l’angoisse.
En larmes, je ne dors pas jusqu’au matin.
Dieu, ne me laisse pas.
Si je tombe malade, qui me trouvera un médecin ?
Dieu, aie pitié de moi, je ne suis pas ici pour toujours.
Ne me laisse pas vivre seul en terre étrangère,
Et, avant la mort, ne voir que la route.

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