Le Tom Sawyer Fest au secours du centre historique de Samara

Désireux de protéger le centre historique de Samara, l’historien et journaliste Andreï Kotchetkov lance, en 2015, le Tom Sawyer Fest. Le jeune homme réunit des bénévoles afin de rénover les nombreuses vieilles maisons de bois du centre-ville. Depuis, le festival ne cesse de gagner en popularité et s’exporte déjà à travers toute la Russie. Andreï explique à la revue Rousski Reporter pourquoi il aime le Vieux Samara, la différence entre les « citadins » et les « habitants » et ce qui fait le succès de son festival.

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Les habitants s’investissent à fond dans la restauration de leur ville. Crédits : Tom Sawyer Fest / VK

Rousski Reporter : Comment tout a commencé ?

Andreï Kotchetkov : J’ai toujours adoré me promener. Un jour, quand j’étais petit, mon père m’a montré le centre historique de Samara. J’y ai découvert les chambranles, les façades et les sculptures des vieilles maisons. Je me suis pris d’affection pour cette partie de la ville parce qu’elle est humaine : elle n’oppresse pas l’homme par ses dimensions. On ne peut pas en dire autant des quartiers d’immeubles modernes. À l’instar de la Volga, le centre historique est un trait unique de l’identité samarienne. Privée de cette identité, la ville perdrait encore davantage de sa valeur auprès de ses habitants.

Il est important que le ciel soit visible depuis le centre. Nous vivons dans une ville avec un ciel magnifique, des couchers de soleil exceptionnels, des nuages qui forment parfois des tableaux incroyables, de nombreux jours de soleil, etc. Le ciel est essentiel pour nous. Or, en commençant à construire des immeubles dans une ville, on perd cet élément vital.

Avec ce festival, nous essayons de préserver notre sensation de vivre dans une ville antique. À Kazan, par exemple, le centre historique a été presque entièrement détruit, et les habitants s’accrochent aux rares îlots restants. À Samara, le problème est différent : nous avons de très nombreuses vieilles maisons de bois dont personne ne sait que faire. Les autorités les considèrent comme des logements vétustes et dangereux, dont il faut se débarrasser. Pour les grands promoteurs immobiliers, ce sont des « parcelles » vides, qu’ils convoitent comme un puits de pétrole et dont ils cherchent à chasser les autochtones le plus rapidement possible. Heureusement, une initiative citoyenne a vu le jour, et de petites entreprises souhaitent aujourd’hui vivre et se développer dans ce cadre historique.

« Le festival est une sorte de jeu »

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Andreï Kotchetkov devant le numéro 36 de la rue Lev Tolstoï, rénové dans le cadre du Tom Sawyer Fest. Crédits : Tom Sawyer Fest / VK

R.R. : Comment est apparu le Tom Sawyer Fest ?

A.K. : Le nom a été imaginé par l’urbaniste et mathématicien Andreï Tchernov. Nous avons longuement réfléchi à un moyen de restaurer ces maisons, passé des coups de fil dans différentes villes, etc. Finalement, en novembre – le pire mois de l’année à Samara –, nous nous sommes réunis et avons décidé qu’il était temps d’agir. Andreï a alors lancé : « Peignons au moins les palissades ! Créons un festival Tom Sawyer ! » Le projet a immédiatement pris forme dans mon esprit. Ce nom a été un excellent point de départ pour la suite : ce festival est une sorte de jeu, une aventure. Puis, des parallèles curieux ont commencé à émerger. Tom Sawyer, vous le savez, vivait dans la ville fictive de Saint-Petersburg, aux États-Unis. L’histoire se déroule sur le Mississippi – et nous, nous avons la Volga. Et même, à l’époque de Mark Twain, un bateau nommé Mississippi voguait sur la Volga…

R.R. : Autrement dit, tout a démarré avec de la peinture ?

A.K. : Exactement ! Nous voulions montrer à quoi peuvent ressembler ces maisons pour peu qu’on en prenne un minimum soin. Mais l’idée initiale a peu à peu évolué. Nous nous sommes demandé : À quoi bon repeindre ces façades, si c’est pour que le tout s’écaille dans trois ans ? Pourquoi ne pas faire en sorte que cela tienne dix ans ? Et, tant qu’à faire, pourquoi ne pas rénover en partie les maisons elles-mêmes ?

R.R. : Comment sélectionnez-vous les maisons que vous restaurez ?

A.K. : La première maison que nous avons rénovée, située au 34, rue Léon Tolstoï, nous l’avons choisie pour ses somptueuses sculptures. Malgré son état lamentable, nous avons vite compris qu’il serait assez facile de la remettre sur pied. Le 36, ça a été une autre paire de manches ! Mais en enlevant le stuc soviétique, nous avons mis au jour une maçonnerie italienne de briques rouges. C’est devenu notre bâtiment préféré, celui dont la transformation a été la plus impressionnante.

« Des gens prêts à défendre leurs valeurs »

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Pour certains, restaurer sa ville est une bonne façon de passer ses vacances. Crédits : Tom Sawyer Fest / VK

R.R. : Comment caractériseriez-vous vos bénévoles ?

A.K. : Ce sont des citadins dans le plein sens du terme. Des gens prêts à défendre leurs valeurs et à s’impliquer dans le développement de leur ville. Ils se différencient des habitants, pour qui la ville s’arrête au seuil de leur porte. Heureusement, de plus en plus de personnes comprennent aujourd’hui l’importance du centre historique de leur ville.

R.R. : Quels problèmes rencontrez-vous dans votre travail ?

A.K. : Au départ, nous pensions que nous allions débarquer chez les gens, rendre tout joli, et que tout le monde serait content. Mais Samara compte de nombreux logements communautaires. Plusieurs personnes aux intérêts différents, voire divergents, vivent souvent dans une même maison. Dans un premier temps, les gens ne comprenaient pas qui nous étions ni ce que nous faisions. Ils nous prenaient pour les services municipaux. L’été dernier, nous avons vécu une situation amusante, alors que des Français étaient venus nous prêter main forte. Nous venions d’arriver avec eux dans une maison quand une femme nous a sauté dessus, toute ébouriffée, en hurlant : « Votre gouverneur Merkouchkine m’a promis il y a quatre ans de tout retaper chez moi. Et rien ! Qu’est-ce que vous faites ici ? » Les Français étaient choqués. Il nous a fallu du temps pour lui faire comprendre que nous n’avions rien à voir avec la région ni la mairie ! La Ville fait constamment des promesses qu’elle ne tient pas. Ils ne font rien pendant des décennies, et la confiance des gens s’émousse.

« Le plus important, c’est d’imprégner le centre historique de culture »

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Le numéro 38 de la rue Lev Tolstoï, rénové dans le cadre du Tom Sawyer Fest. Crédits : Tom Sawyer Fest / VK

R.R. : Quel est l’aspect le plus difficile de votre projet ?

A.K. : Faire en sorte que l’endroit vive après notre départ. Que quelque chose d’autre que la façade change. J’espérais vraiment, après notre travail rue Léon Tolstoï, que de nouveaux commerces s’y installeraient. Et il y a un mois, deux cafés ont ouvert. Ce n’est pas seulement grâce à nous, bien sûr, mais nous avons du moins contribué à ce qu’il y ait plus de passage dans la rue. Nous avons attiré l’attention des gens. Aujourd’hui, des excursions sont organisées dans ces maisons – c’est quelque chose dont, autrefois, on n’aurait même pas rêvé. Rue Galaktionovskaïa, outre les visites touristiques, la designer Vera Zakrjevska s’est installée – et ses affaires décollent.

R.R. : Comment le festival a-t-il évolué en deux ans, depuis sa création ?

A.K. : L’année dernière, j’ai participé à Saint-Pétersbourg au forum Villes vivantes (Urbanfest), où j’ai eu la chance de m’entretenir avec Emir Kusturica.

Il a créé en Serbie le village de Küstendorf, où il a reconstitué l’architecture en bois traditionnelle du pays. Il m’a expliqué que le plus important, pour lui, était d’« imprégner le centre historique de culture ». Et j’ai compris que c’est ce qui nous manquait, à Samara. Nous avons donc commencé à organiser des concerts, des conférences et des projections cinéma en plein air. Et alors, le festival a changé de visage. Des expositions sont apparues, des sculptures. Près de la maison de Vera Zakrjevska, dont j’ai déjà parlé, dans une cour, il y avait un canapé à l’abandon. Ce n’est pas loin d’un magasin de vente d’alcool, Gorilka, et évidemment, le canapé était devenu un lieu de squat pour les ivrognes du quartier. Nous avons balancé le divan, installé des bancs et commencé à projeter des films – et l’histoire du lieu a changé. Les ivrognes ont cessé de venir car l’endroit ne leur convenait plus, avec toutes ses nouvelles animations, en permanence, et tous les visiteurs que celles-ci attiraient.

Pour en savoir plus, rendez-vous sur www.tsfest.ru

Bilan du Tom Sawyer Fest

En deux ans, les bénévoles du Tom Sawyer Fest ont rénové sept maisons du centre de Samara, dont ils ont repeint les façades, restauré les chambranles sculptés et refait les toits. Le projet a reçu l’aval de l’UNESCO et remporté une bourse octroyée par le président russe.

Cette année, le festival se déroule aussi à Kazan, Saratov, Tomsk, Kalouga et Bouzoulouk.

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