La Russie se reconstruit

Non, la société russe n’est pas passive. Elle bouillonne d’idées nouvelles et recherche en permanence des solutions aux problèmes auxquels elle est confrontée. Contrairement aux idées reçues, les Russes n’attendent pas, les bras croisés, que l’État satisfasse à leurs moindres besoins. Au contraire, ils ont compris il y a longtemps déjà qu’il valait mieux ne compter que sur eux-mêmes et leur entourage.

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À Samara, une poignée d’habitants repeignent d’anciens pavillons de bois typiques. Crédits : Alia Charipova

Et ils sont nombreux à s’organiser dans des projets communs, visant à reconstruire le pays de fond en comble. Ils aspirent à rendre la société plus humaine et plus solidaire, non par des révolutions et autres bouleversements, mais par un labeur quotidien, minutieux, qui peut paraître insignifiant mais s’avère en réalité absolument indispensable, et ô combien gratifiant.

Las de voir leur centre historique tomber peu à peu en ruine, en juin 2015, une poignée d’habitants de Samara retroussent leurs manches et vont dans les rues repeindre les anciens pavillons de bois typiques. Rapidement, des amis et amis d’amis les rejoignent et, deux ans plus tard, six villes russes participent déjà à ce Tom Sawyer Fest, festival de restauration historique ainsi baptisé en l’honneur du célèbre personnage de Mark Twain, qui, lui aussi, repeignait les murs pour égayer la vie. À Saratov, Kazan, Kalouga et Tomsk, mais aussi à Bouzoulouk, cette ville de la région d’Orenbourg célèbre pour son héritage en bois de style moderne, les habitants s’arment de pinceaux et de truelles et retapent les isbas délabrées, leur rendant leur charme authentique et leur beauté discrète. Grâce à ces efforts bénévoles, sept bâtiments historiques ont déjà été restaurés à Samara, et onze autres attendent leur tour. Certes, le travail ne fait que commencer, et la liste des maisons ayant besoin d’une cure de jouvence est encore longue – mais le premier pas, le plus déterminant, a été franchi. À Samara et ailleurs, les habitants s’approprient leurs villes – leurs lieux de vie – et s’en sentent responsables.

Mus par la même volonté d’agir, un prêtre et son épouse se sont lancés dans la restauration des églises de bois anciennes. Ces petits bijoux d’architecture russe traditionnelle, au nombre de 600 environ, sont dispersés sur la côte de la mer Blanche, autour d’Arkhanguelsk. D’une beauté fascinante, ils illuminent, tels des phares, le paysage diaphane du Nord. Les sauver de l’abandon et de la destruction – c’est l’objectif que s’est fixé Alexeï Iakovlev, réunissant autour de ce projet des centaines de bénévoles qui, depuis dix ans déjà, ne se demandent plus comment ils vont passer leurs vacances d’été : médecins, géologues, physiciens, chauffeurs et autres développeurs informatiques choisissent de devenir, pour quelques semaines, charpentiers, et de relever de ses ruines une chapelle, et de remonter à son sommet une croix orthodoxe. « Nous allons là où personne ne nous attend, là où les églises sont en piteux état et où personne ne s’en occupe. D’abord, les enfants viennent nous prêter main forte, puis ils sont rejoints par les adultes », confiait un jour le père Alexeï au portail Miloserdie.ru. 127 églises ont déjà été restaurées dans le cadre du projet Cause commune, 300 autres, déjà recensées, attendent leur tour.

Croyants ou sans religion, les Russes sont aujourd’hui nombreux à vouloir reconstruire ce qui a été détruit. Ils unissent leurs efforts dans de grands travaux, afin que la caserne Russie redevienne leur maison. Et ils veulent que cette maison soit heureuse, et que ses habitants, tout comme ses hôtes, ne s’y sentent plus jamais perdus ni délaissés. Ils sont tout aussi nombreux à s’investir dans l’aide aux plus démunis. Comme cette association pétersbourgeoise d’aide aux sans-abri, Notchlejka, ou ce mouvement de bénévoles qui recherchent les gens perdus dans la forêt, Liza Alert. Comme Liza Oleskina, encore, qui, en 2005 – alors étudiante en lettres à l’épaisse natte blonde –, décide d’aller passer tous ses week-ends, avec plusieurs de ses amis, dans des maisons de retraite. Les jeunes vont voir les vieux, ils chantent avec eux et écoutent leurs histoires de vie. Le contact s’établit et l’amitié naît. Quelques années plus tard, le mouvement devient l’une plus importantes fondations d’aide aux résidents des maisons de retraite : Starost v radost. L’association lance régulièrement des collectes de fonds afin d’offrir aux « mamies et papys » une vie confortable et digne. L’argent sert à acheter des lits et des matelas adaptés aux personnes handicapées, mais aussi à payer des gardes-malades supplémentaires, appelés en renfort auprès du personnel souvent insuffisant des maisons de retraite. Tous les étés, Liza Oleskina organise des chantiers et des camps de vacances dans des maisons de retraite partout en Russie, afin de créer des échanges et de retrouver les fils perdus. Bien sûr, l’État russe devrait se charger du soin de tous les vieux du pays – mais tant qu’il aura d’autres chats à fouetter, Liza va là où l’on a vraiment besoin d’elle et, avec ses petits bras, elle déplace des montagnes. Et voilà que la fondation ouvre des filiales dans toute la Russie – et que de plus en plus de personnes âgées abandonnées se sentent de moins en moins seules.

Ces quelques exemples ne sont pas uniques. Partout en Russie, les gens se sentent de plus en plus concernés par le sort de leur prochain et de leur maison, au sens large. Et, de plus en plus, ils se demandent ce qu’ils peuvent faire, à leur échelle, pour les autres. Et plutôt que de faire exploser le système, ils le changent de l’intérieur – par leur force, leur énergie et leur foi. Et le système finit par céder, les vieux carcans, peu à peu, tombent en poussière, et de nouvelles pousses, vigoureuses, éclosent à leur place.

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