Scandale au Bolchoï autour de l’annulation du ballet de Serebrennikov sur Noureev

Le 8 juillet dernier, le Bolchoï a annoncé l’annulation de l’une des premières les plus attendues de la saison : le ballet Noureev, consacré au danseur classique soviétique légendaire. Alors que le théâtre explique que la mise en scène du célèbre Kirill Serebrennikov n’était « pas prête », certains commentateurs soulignent que la pièce évoque l’homosexualité du danseur, ce qui aurait pu irriter les autorités. Décryptage.

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Pour la première fois dans son histoire récente, le Bolchoï a décidé de reporter une première. Crédits : Wikimedia

Faux départ

Pour la première fois dans son histoire récente, le Bolchoï a décidé de reporter une première. Et pas n’importe laquelle : celle du ballet Noureev, basé sur la vie du sulfureux danseur soviétique, qualifiée de « principal événement de la saison du ballet en Russie et peut-être dans le monde » par le quotidien russe Kommersant, à laquelle devaient assister des critiques venus de partout.

Le Bolchoï avait vu grand pour ce spectacle, invitant deux célébrités pour le monter : le metteur en scène Kirill Serebrennikov et le chorégraphe Iouri Possokhov. La musique avait été spécialement composée par Ilya Demutsky. Un trio qui se connaît bien, ayant déjà travaillé ensemble sur le ballet Un héros de notre temps, accueilli triomphalement au Bolchoï en 2015.

Mais à la surprise générale et sans la moindre explication, le théâtre a indiqué le 8 juillet, sur son site, remplacer les trois représentations prévues les 11, 12 et 13 juillet par le très classique ballet Don Quichote.

Au terme de trois jours de débats enflammés dans la presse et sur les réseaux sociaux russes, le directeur du lieu, Vladimir Ourine, a finalement évoqué, pour justifier cette décision de dernière minute, le « manque de préparation » de la troupe. À l’en croire, si Serebrennikov avait commencé à travailler sur la pièce dès février, la troupe du théâtre, en tournée au Japon en mai, n’avait, elle, commencé à répéter que vingt jours avant la première. « Ce n’est pas juste un ballet, c’est un ballet avec un chœur, des solistes d’opéra et des artistes de complément », a souligné le directeur.

Plus généralement, les dates des premières de Noureev interféraient avec un agenda chargé pour le théâtre – la troupe devait commencer dès le 15 juillet la préparation d’un spectacle de Boris Eifman et partir aux États-Unis. Au cours de sa conférence de presse, M. Ourine a annoncé que, « le programme de cette année [étant] complet », la première de Noureev serait reportée aux 4 et 5 mai 2018, avec des répétitions qui recommenceraient en avril 2018. Si le directeur du Bolchoï a assuré que cette décision avait été prise de façon collective, ni Serebrennikov ni Possokhov n’étaient présents face à la presse.

Dans le viseur des autorités

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La compagnie lors de la répétition générale du 8 juillet. Crédits : Page Facebook de Kirill Serebrennikov

Dans les cercles théâtraux, on a cependant du mal à avaler les explications de Vladimir Ourine. Plusieurs personnes ont notamment soutenu que la troupe était largement prête pour la première, criant au mensonge pur et simple de la part du directeur. La critique de ballet classique Anna Gordeeva a ainsi déclaré sur Facebook que « tous les artistes étaient en meilleure forme que pour certaines autres premières », tandis que la journaliste spécialisée de Kommersant, Tatiana Kouznetsova, écrivait que Possokhov était « content de tous les membres de la troupe ».

Où est donc le problème ? De nombreux commentateurs ont rapidement dénoncé une décision politique et une pression arbitraire du pouvoir sur Kirill Serebrennikov, actuellement dans le viseur de la justice russe. Le 23 mai dernier, son domicile et son théâtre, le centre Gogol, ont été perquisitionnés dans une affaire de détournement de fonds publics, qui a aussi valu à deux de ses proches collaborateurs d’être récemment arrêtés. Pourtant, depuis le début de ses déboires judiciaires, le metteur en scène avait toujours été soutenu par le directeur du Bolchoï.

Une pièce trop « gay » ?

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La photographie de Noureev par Richard Avedon qui a fait débat.

Quoi d’autre ? La personnalité de Rudolf Noureev lui-même. Ouvertement homosexuel, le danseur avait fui l’Union soviétique en 1961 pour trouver la gloire à l’Ouest. Connu pour son génie mais aussi pour ses excentricités, il est mort du sida à l’âge de 53 ans, en 1993.

Une source proche du ministère russe de la culture, citée par TASS, a affirmé le 10 juillet que la première aurait été annulée « sur ordre personnel du ministre Vladimir Medinski », choqué par un spectacle qui s’apparente à de la propagande des « valeurs sexuelles non traditionnelles ». « Dans la conception de Serebrennikov, la plupart des acteurs devaient jouer leur rôle nus, et le décor était une célèbre photographie de Noureev (de Richard Avedon, qui le représente intégralement nu) », indique l’interlocuteur de TASS. Selon Kommersant, des travestis devaient aussi danser dans l’une des scènes, alors que les chanteurs du chœur devaient être habillés en femme.

Le chorégraphe, Iouri Possokhov, avait lui-même déclaré que l’un des principaux thèmes du spectacle serait l’histoire d’amour que Noureev a entretenu, jusqu’à sa mort, avec le danseur danois Erik Bruhn. Le ministère de la culture a réfuté ces accusations, affirmant qu’il n’avait en aucune façon influencé la décision du directeur Ourine ni exercé de pression sur le Bolchoï, mais qu’il « soutenait » toutefois ce choix. Le responsable du théâtre, pour sa part, parle de « provocation », affirmant n’avoir « jamais reçu aucun coup de fil de la sorte ».

Le directeur sur la sellette

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Le directeur du Bolchoï, Vladimir Ourine, lors d’une rencontre avec Vladimir Poutine en novembre 2013. Crédits : Kremlin.ru

Dans les milieux artistiques moscovites, on suppose aussi que la décision pourrait venir du directeur lui-même. Pour Tatiana Kouznetsova, Ourine aurait eu peur de perdre son poste en cas de scandale. « Ourine pourrait avoir annulé la première afin de ne pas trahir la confiance du président russe, qui attend du ballet beauté et paix – et non provocation », écrit la critique dans un billet pour Kommersant.

En février dernier, Vladimir Poutine a effectivement prolongé de cinq ans le mandat de Vladimir Ourine, alors que des rumeurs circulaient sur une retraite anticipée au profit du très ambitieux Nikolaï Tsiskaridzé, directeur de l’Académie de ballet Vaganova de Saint-Pétersbourg, qui vise depuis longtemps la direction du théâtre moscovite.

Serebrennikov, pour sa part, se contente d’évoquer une « décision du théâtre », sans plus de commentaire, alors que Iouri Possokhov a préféré garder le silence.

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