Pierre Ier de Russie, visiteur discret des Belges

« Saint-Pétersbourg », « Pierre Ier de Russie», « fenêtre sur l’Europe » : les formules mettent la puce à l’oreille, évoquant immédiatement les liens indissolubles qui unissent la Russie et l’Europe. Le 21 juin prochain, un événement unique marquera ce rapprochement historique : une statue à l’effigie de l’empereur de toutes les Russies sera érigée en Belgique, sur la place Saint-Pierre de Liège – en plein cœur de la ville.

Pierre Ier Alexis
Pierre le Grand interrogeant le tsarévitch Alexis. Tableau de Nikolaï Gay, 1871. Crédits : Wikimédia

À l’origine du projet, un homme : Valeri Dvoïnikov. D’origine russe et Liégeois d’adoption depuis plus de 20 ans, ce jeune et ambitieux employé de la commune s’efforce depuis quelques années de réunir les cultures belge et russe, par le biais de ses nombreuses activités politiques et artistiques. « En 2016, j’ai créé la fondation Pierre le Grand, afin d’insuffler un nouvel élan aux échanges russo-européens, malgré les relations actuelles difficiles », partage-t-il, un sourire optimiste aux lèvres. Mais pourquoi à Liège ? « La ville et sa province sont au carrefour de l’Europe, de par leur situation à la frontière entre la Belgique, les Pays-Bas, l’Allemagne et le Grand-Duché de Luxembourg », rappelle Dvoïnikov.

« Ce Russe aux mœurs étrangères »

Le tsar Pierre Ier, connu pour s’être inspiré de l’Occident afin de moderniser la Russie et en faire une grande puissance, était un hôte régulier des villes européennes. Il s’est rendu chez le prince de Liège il y a tout juste 300 ans, avant de rejoindre la ville voisine de Spa, célèbre pour ses eaux thermales.

« La nouvelle de l’arrivée du tsar ne réjouissait pas spécialement Joseph-Clément de Bavière, prince-évêque de la province de Liège, raconte Valeri Dvoïnikov. Au fur et à mesure que les sept bateaux de l’empereur s’approchaient de la ville par la Meuse, le prince belge prenait conscience des dépenses que le séjour de ce Russe aux mœurs étrangères et venu de si loin allait engendrer ! »

Cavalier de bronze Pierre Ier Statue
Le Cavalier de bronze. Crédits : DR

Cependant, comme le précise l’historien Albin Body dans son Essai historique sur les ouvrages peints dits boîtes de Spa, paru en 1872, « toutes les mesures ont été prises pour faire à Pierre Ier une réception digne de lui ». Le prince de Liège a offert au tsar un banquet splendide dans son palais, qui a réuni tous les notables de la région. « Vers la soirée et par un temps superbe un feu d’artifice fut tiré et la ville féériquement illuminée », raconte l’historien.

Cette étape de son périple européen, qui fit découvrir au tsar une grande partie de la Belgique actuelle (à l’époque Pays-Bas autrichiens), lui permit de raffermir sa santé, même si, aux dires des historiens du temps, il y consomma une quantité excessive d’eau minérale.

La source spadoise qui lui servit de remède, l’une des plus abondantes et des plus gazeuses de la ville de Spa, est devenue historique. En 1880, on y érigea un « Pouhon », grand bâtiment en forme de kiosque octogonal.

« Les 21 verres d’eau que buvait Pierre Ier lors de chacun de ses passages à la source n’ont pu lui faire que du bien durant ce séjour d’un mois ! », livre Dvoïnikov. Mais le tsar ne faisait pas que boire ! Ses journées étaient remplies de visites chez les artisans locaux, dégustations de fromages des bocages de la vallée de la Meuse, qui traverse les Ardennes belges, et balades à pied dans les alentours de Spa.

« Cette halte remarquable fut plutôt bien reçue par les habitants de la province qui tirèrent de nombreux feux d’artifice et fêtèrent dignement l’arrivée du monarque russe », poursuit Albin Body. Et en 2017, la proposition de commémorer le tricentenaire de cette visite a également reçu l’approbation quasi immédiate de la Ville et de la Province de Liège : « J’ai soumis mon projet à l’ex-gouverneur de la province, Michel Foret, il y a un an, et il a été plutôt ravi par l’idée. Par la suite, l’ambassade de Russie en Belgique nous a soutenus aussi », se souvient Valeri Dvoïnikov.

Liège 1
Vue panoramique de Liège. Crédits : Pierre Demasy

L’initiateur de la commémoration semble épanoui dans son rôle de président de la fondation Pierre le Grand, qui compte parmi ses membres d’honneur Arkady Arianoff, président de la Chambre de commerce belgo-luxembourgeoise pour la Russie et le Bélarus. « J’ai rapidement soutenu cette belle idée de rendre hommage à Pierre le Grand à Liège, confie ce dernier. Un des objectifs de la Chambre de commerce consiste à faire connaître les cultures des pays que nous promouvons et à renforcer les liens entre eux – chose que nos politiciens européens ne voient pas toujours comme une priorité », déplore le président.

« Un souverain debout avec la main sur le cœur »

La statue qui doit être inaugurée à Liège n’est pas le premier monument au monarque russe en Belgique.

À Bruxelles

Un buste de Pierre le Grand trône depuis déjà 163 ans à Bruxelles, dans le parc qui fait face au palais royal. Offert à la ville par le riche industriel russe Anatole Demidoff en 1854, le monument avait été inauguré à l’occasion des 140 ans de la visite du tsar dans la capitale belge.

Étrangement, Pierre le Grand n’a pas tant de monuments à son effigie à Saint-Pétersbourg même, qui lui doit pourtant sa fondation. On n’y compte que deux statues. La première est une version équestre, commandée par Catherine II au Français Falconet. Ce Cavalier de bronze, immortalisé dans le poème éponyme de Pouchkine, représente le tsar tenant les rênes de son cheval, qui débouche au galop au sommet d’un rocher. La deuxième a été réalisée deux siècles plus tard, par le sculpteur dissident Chemiakine : le tsar, étrangement disproportionné – doté d’une tête démesurément petite et de grandes mains aux longs doigts – trône sur un fauteuil. Pour le projet de la statue de Liège, les organisateurs ont évité toute excentricité : ils se sont adressés à un artiste russe de tradition classique vivant à l’étranger, pour souligner aussi le rayonnement de l’art russe par-delà les frontières.

Vu par Taratynov

« Nous avons confié la création du futur monument de Liège à Alexandre Taratynov, auteur du célèbre ensemble sculptural inspiré de La Ronde de nuit de Rembrandt, sur la place centrale d’Amsterdam », précise Dvoïnikov. « Au départ, il n’était question que d’un buste, mais la proposition du sculpteur de représenter un souverain debout, la main sur le cœur, partageant symboliquement son esprit progressiste avec l’Occident, nous a tous convaincus », ajoute Arkady Arianoff.

Après l’inauguration de la statue de bronze et une soirée de gala dans la ville de Spa, des réceptions officielles et une exposition seront organisées à Liège et dans la région , afin de mettre en valeur le renouveau de l’art russe actuel. « Nous avons envoyé une invitation au président Poutine. Il est le bienvenu !, lance Valeri Dvoïnikov, plein d’espoir. Nous souhaitons faire découvrir la culture russe aux Belges, et en l’occurrence aux Liégeois – petits et grands. Après tout, nous avons beaucoup à apprendre les uns des autres, ajoute-t-il, avant de conclure : L’empereur de toutes les Russies tentait précisément, par son action, de promouvoir l’échange et le dialogue entre l’Europe et la Russie – pourquoi ne pas continuer à mettre en œuvre ses belles intentions ? »

« Un tsar de Russie dans nos régions quasi sauvages »

Descendant des Romanov, Pierre le Grand (1672-1725) a visité les villes européennes en 1717, lors d’un long voyage effectué au bout de presque trente ans de règne en Russie. Si ce séjour du souverain en Europe de l’Ouest n’était pas le premier, il a profondément marqué les relations diplomatiques russo-européennes, ce dont témoignent les historiens belges et français de la période. « L’arrivée d’un Czar de Russie dans nos régions quasi sauvages avait réellement quelque chose de si extraordinaire que les Spadois ne purent d’abord croire à la nouvelle, raconte l’historien Albin Body dans son Pierre le Grand aux eaux de Spa. En effet, les chemins qui conduisaient au bourg de Spa étaient les moins praticables. Mais le conquérant que les Steppes du Nord et du Midi de son Empire n’avaient point arrêté se préoccupait peu d’obstacles aussi légers… » Albin Body est un chercheur de référence du XIXe siècle en Belgique, ayant accumulé une collection impressionnante de documents relatifs à l’histoire régionale.

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