Bloquera, bloquera pas : la saga de la messagerie Telegram en Russie

Dans la tourmente depuis mi-mai, l’application de messagerie cryptée Telegram était menacée de blocage par les autorités russes, qui l’accusaient de violation de la législation et de complicité avec les terroristes. Le 28 juin, à l’issue de plusieurs semaines de négociations, l’application et le Service fédéral du contrôle des communications ont finalement trouvé un accord. Telegram vivra. Enfin, pour le moment. Décryptage – en cinq épisodes.

Application Telegram
Telegram permet notamment de lancer des « tchats secrets », où les messages s’autodétruisent et disparaissent des serveurs après lecture par leurs destinataires. Crédits : Manon Masset / LCDR

S01e01 : Dans le collimateur

Lancée en 2013 par Pavel Dourov et son frère Nikolaï, deux farouches libertariens à l’origine du réseau social russe Vkontakte, Telegram est une application de messagerie qui permet à ses utilisateurs d’échanger des messages et de créer des chaînes de diffusion. L’app’ permet notamment de lancer des « tchats secrets » à la Mission Impossible, où les messages s’autodétruisent et disparaissent des serveurs après lecture par leurs destinataires.

Autant d’options qui ont valu à Telegram, outre un certain succès, d’être régulièrement – et plus précisément depuis les attentats de janvier 2015 en France – pointé du doigt par les services de sécurité de plusieurs pays. Ces derniers l’accusent de permettre aux membres des groupes terroristes de communiquer entre eux.

Le dernier accusateur en lice est justement la Russie, qui, depuis début mai, tente d’obliger la messagerie à se conformer à la loi nationale sur la protection des données personnelles.

Celle-ci oblige notamment les « organisateurs de diffusion d’information sur Internet » à s’enregistrer auprès du Service chargé de la surveillance des moyens de communication, Roskomnadzor, et à lui fournir des données sur leurs sociétés (pays d’enregistrement, adresse, identification fiscale, présentation, etc.). Depuis le 1er janvier 2017, les diffuseurs d’information sont également tenus de sauvegarder pendant un an sur le territoire russe les données concernant les correspondances écrites, téléphoniques et tous les autres types de communication entre leurs utilisateurs. Les services russes de sécurité doivent pouvoir avoir accès à ces données sur demande.

S01e02 : Le bras de fer

Ces contraintes n’étaient pas du goût de Pavel Dourov, qui a décidé de se lancer dans un véritable bras de fer avec Roskomnadzor en affirmant qu’« encore aucun gouvernement ou service de sécurité n’a jamais obtenu aucune de nos informations, et ça ne changera pas. »

Mais Roskomnadzor n’est pas du genre à baisser les bras à la première difficulté. Son tableau de chasse, rappelons-le, comprend des grands noms de la Toile, tels PornHub, LinkedIn ou encore Daily Motion.

Le directeur du service étatique, Alexandre Jarov, a d’ailleurs été très clair sur la question dans une lettre ouverte aux créateurs de Telegram, publiée le 23 juin, où il martelait que soit l’application fournirait ses données, soit elle serait bloquée. « Telegram sera bloqué en Russie jusqu’à ce que nous obtenions les informations requises. Le temps accordé par la loi à Roskomnadzor pour prendre cette décision est bientôt écoulé », prévenait-il alors.

Face au silence de l’équipe de Telegram, le service fédéral de sécurité (FSB) est entré à son tour en scène, accusant l’application d’avoir été utilisée par les terroristes lors des attentats dans le métro de Saint-Pétersbourg. Selon le service, les terroristes ont eu recours à Telegram « à chaque stade de la préparation de cette attaque » qui a fait 16 morts, revendiquée par un bataillon lié à Al-Qaïda. Le FSB est même allé plus loin, estimant que «  les membres les plus actifs des organisations terroristes internationales présents sur le territoire russe utilisent la messagerie Telegram », a dénoncé le service de sécurité dans un communiqué en date du 26 juin.

S01e03 : Compromis « à la russe »

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Pavel Dourov, à l’origine du réseau social Vkontakte et de la messagerie instantanée Telegram. Crédits : Wikimedia

Dès lors, la fin de Telegram en Russie était annoncée dans tous les médias du pays. Le site d’information RBK, citant des sources proches de l’agence de surveillance étatique, lui donnait moins d’une semaine. Parallèlement, les médias étatiques relataient en continu les liens entre Telegram et les terroristes.

Mais contre toute attente, après quelques jours de négociations, lettres ouvertes et messages sur Vkontakte interposés, Pavel Dourov et Alexandre Jarov sont parvenus à un accord. L’ « enfant terrible de l’Internet russe » [voir encadré] a finalement accepté de satisfaire à la première demande de l’agence et d’enregistrer son entreprise en Russie.

« Telegram a commencé à travailler dans le cadre juridique de la Fédération de Russie », s’est immédiatement félicité le directeur de Roskomnadzor.
Pour le consultant du Centre russe d’études politiques Oleg Demidov, interrogé par RBK, ce « compromis » est en réalité à l’avantage du créateur de Telegram. « Il [Pavel Dourov, ndlr] n’a fourni au gouvernement aucun code, ne lui a donné accès à aucune donnée sur ses utilisateurs ou leurs conversations. Il a simplement accepté d’enregistrer son application officiellement, comme le veut la loi russe. »

S01e04 : Le calme avant la tempête

Roskomnadzor n’en a toutefois pas fini avec Telegram, indique pour autant l’expert, persuadé que le compromis n’est que temporaire. Cet accord « a permis à l’agence étatique d’éliminer les tensions sociales avec Telegram, et à l’application de reporter un éventuel blocage », poursuit Oleg Demidov.

Ainsi, le conflit pourrait reprendre, selon l’expert, Pavel Dourov ayant bien prévenu qu’il ne ferait rien qui puisse porter atteinte à la vie privée de ses utilisateurs. « Nous ne nous conformerons à aucune autre loi qui ne serait pas compatible avec la protection de la vie privée et la politique de confidentialité de Telegram », a déclaré ce dernier le 28 juin, sur son compte Vkontakte.

Pavel Dourov veut avant tout parler d’une loi anti-terroriste adoptée en juillet 2016, qu’il juge « anticonstitutionnelle et techniquement irréalisable ». Comportant plusieurs amendements, cette loi est également surnommée dans les médias russes « paquet Iarovaïa », du nom de son auteure, la députée Irina Iarova.

Elle stipule que, dès juillet 2018, les opérateurs de télécommunications devront conserver les informations sur les communications entre leurs utilisateurs pendant trois ans, tous les enregistrements des appels et des messages échangés pendant six mois, ainsi, dans le cas des messages chiffrés, que les clés de cryptage permettant de les déchiffrer. Les services russes de sécurité devront pouvoir avoir accès à toutes ces données sur demande.

Selon Pavel Dourov, de son côté, souligne que les conversations sur Telegram sont impossibles à déchiffrer, les clés de cryptage se trouvant directement – et uniquement – contenues dans les téléphones des utilisateurs. Ni les autorités russes, ni les opérateurs de télécommunications, ni même les employés de Telegram ne peuvent donc y avoir accès. Ce qui garantit la confidentialité des conversations, si chère au fondateur de la messagerie.

Pour l’instant, Roskomnadzor ne s’est pas prononcé sur cet aspect. « Cela ne nous concerne plus. Notre objectif était d’intégrer Telegram au registre, nous l’avons fait », a indiqué à TASS le porte-parole de l’agence, Vadim Ampelonski.

S01e05 : Telegram et les autres

Pour le quotidien russe Vedomosti, cette tentative de blocage est une « démonstration de force » de la part de Roskomnadzor. « Il s’agit en réalité d’une première étape avant la grande offensive à l’encontre de tous les services en ligne permettant aux utilisateurs de communiquer anonymement », prévient le quotidien.

Telegram n’est en effet pas la seule messagerie à donner du fil à retordre aux autorités russes. En 2014, Roskomnadzor avait déjà exigé de Facebook, propriétaire de WhatsApp et Facebook Messenger, respectivement 30 millions et 5 millions d’utilisateurs en Russie, de fournir leurs données sur les échanges de ces derniers. Le géant ne l’a toujours pas fait. Pas plus que Google et Twitter, également sollicitées par l’agence dès 2014.

Dans le même temps, récemment, les utilisateurs russes ont été privés des messageries BlackBerry Messenger et Line, du tchat Vchat et du service de messagerie vocale Zello. Le réseau social professionnel LinkedIn a également été bloqué en Russie en novembre 2016, après avoir refusé de déplacer sur le territoire ses serveurs de stockage et de traitement des données personnelles de ses utilisateurs russes, conformément à la législation nationale.

Pour l’heure, en tout cas, Pavel Dourov peut remercier Roskomnadzor, qui a offert à Telegram une belle campagne de publicité gratuite. Sur fond de la menace de blocage, Telegram est devenue en quelques jours l’application gratuite la plus téléchargée de l’Apple Store russe, passant de 7e à la 1ère position.

Qui est Pavel Dourov ?

Surnommé l’ « enfant terrible de l’Internet russe », Pavel Dourov est un fervent défenseur des libertés individuelles et tient régulièrement tête aux autorités russes.

En 2007, il a créé avec son frère Nikolaï le premier réseau social russe, Vkontakte, qui compte aujourd’hui 410 millions d’utilisateurs. Dourov dénonce, dès 2011, des pressions du FSB sur la direction du réseau social pour faire bloquer les groupes d’oppositions russes puis, en 2013, pour obtenir les données personnelles des organisateurs du groupe « Euromaïdan ». Des injonctions des services de sécurité auxquelles que Pavel Dourov a toujours refusé de se plier.

Le génie du Web russe a finalement quitté le pays en 2014, puis revendu ses parts dans Vkontakte (12%) en 2015. Le réseau a alors été racheté par le groupe Mail.ru, dont l’actionnaire majoritaire est Alicher Ousmanov, propriétaire du groupe métallurgique Metalloinvest, de l’opérateur mobile Megafon et du principal quotidien national, Kommersant.

Depuis, les cas d’utilisateurs poursuivis pour partage de contenus jugés extrémistes se sont multipliés. Parmi de nombreux exemples, celui de l’ingénieur de la région de Tver Andreï Bubeev, condamné en mai 2016 à deux ans et trois mois de prison pour avoir partagé un montage photo sur l’ « annexion » de la péninsule de Crimée par la Russie.

Pour échapper à la surveillance du FSB, Pavel Dourov a créé en 2013 l’application de messagerie cryptée Telegram, basée à l’étranger.

Aujourd’hui, il n’a plus d’adresse fixe, vivant entre plusieurs capitales européennes et les États-Unis. À la tête d’une fortune évaluée à 950 millions de dollars, Pavel Dourov a rejoint en 2016 (135e place) le classement Forbes des hommes d’affaires les plus riches de Russie.