Kirill Serebrennikov et son centre Gogol dans la tourmente

Mardi 23 mai, le réalisateur et metteur en scène russe Kirill Serebrennikov, lauréat du Prix spécial du festival de Cannes en 2016 pour son Disciple, a subi une perquisition à son domicile et à son théâtre, le centre Gogol, à Moscou, dans le cadre d’une enquête pour détournement de fonds publics. Retour sur une journée mouvementée.

Kirill Serebrennikov
Kirill Serebrennikov. Crédits : Flickr

Visages masqués et armes au poing, une dizaine d’agents du Comité d’enquête, accompagnés d’OMON (forces russes anti-émeute), ont débarqué à 9 heures du matin au domicile de Kirill Serebrennikov, à Moscou, dans une véritable démonstration de force. La perquisition a duré six heures, au terme desquelles le metteur en scène a été conduit dans les locaux du Comité pour être interrogé.

Parallèlement, une opération analogue se déroulait au centre Gogol, où les enquêteurs ont interrompu une répétition, confisqué les téléphones des comédiens et forcé ces derniers à rester à l’intérieur du théâtre durant tout le temps de l’opération policière.

Le Comité d’enquête précise que ces perquisitions s’inscrivent dans le cadre d’une affaire pénale concernant le détournement de 200 millions de roubles (soit 3,1 millions d’euros) de fonds publics, entre 2011 et 2014, par des « individus non encore identifiés » travaillant pour l’administration du Studio 7, la troupe de théâtre créée en 2012 par Kirill Serebrennikov, qui a ensuite rejoint le centre Gogol.

Des perquisitions ont été également menées à « plusieurs autres adresses, dans différentes régions russes », a ajouté la porte-parole du Comité d’enquête moscovite, Ioulia Ivanova, sans fournir plus de détails. Des sources anonymes du site d’information Meduza au sein de la police assurent qu’au moins une quinzaine d’autres logements et bureaux ont été fouillés le même jour, dont les appartements d’autres employés du centre Gogol, les locaux du centre d’art contemporain Winzavod, où Studio 7 a présenté ses premiers spectacles, ainsi que les domiciles de plusieurs anciens fonctionnaires de la mairie de Moscou, responsables, à l’époque des faits, de l’affectation des fonds destinés à la culture.

L’ancien directeur général de Studio 7, Iouri Itine, et sa comptable en chef, Nina Masliaïeva, ont été placés en garde à vue, a indiqué le Comité d’enquête.

Des questions qui dérangent

Ces perquisitions ont provoqué l’indignation des milieux artistiques, qui dénoncent un moyen de pression arbitraire sur Serebrennikov, cet enfant terrible du cinéma et du théâtre russes, célèbre pour ses spectacles radicaux et interprétations osées d’œuvres classiques, lui ayant valu de devenir la « bête noire » du ministère russe de la culture.

Alexandre Gorchiline, comédien du centre Gogol, dit ainsi « avoir halluciné » en apprenant une nouvelle qui n’est finalement, selon lui, « pas surprenante ». « La pensée unique règne dans ce pays. Si tu essayes de réfléchir par toi-même et de comprendre ce qui se passe autour de toi, les autorités n’apprécient pas – et elles s’arrangent pour t’accuser de vol », estime Alexandre, qui a joué notamment dans Le Disciple, le film de Kirill Serebrennikov récompensé à Cannes.

« Il suffit de regarder Le Disciple, qui questionne et dénonce la place de la religion dans la société russe, pour comprendre que le travail de Kirill ne peut pas plaire aux autorités, affirme le comédien, pensif, avant de s’emporter : Quand je pense qu’il y a un an tout juste, nous étions sur la Croisette, à Cannes, pour représenter la Russie… Et aujourd’hui, on nous accuse d’avoir piqué du fric ! Qu’ils aillent se faire f*** ! Kirill a fait beaucoup plus pour son pays, ses compatriotes et moi personnellement, en tant que jeune acteur, que ce gouvernement ! »

En fin d’après-midi, près de 200 Moscovites avaient déjà répondu à l’appel des employés du théâtre de se rassembler devant le centre Gogol pour manifester leur soutien au réalisateur et à la troupe.

Près de 200 Moscovites se sont rassemblés devant le centre Gogol pour manifester leur soutien au réalisateur et à la troupe. Crédits : Manon Masset /LCDR

Parmi eux, Tatiana, étudiante à l’Académie russe des arts du théâtre de Moscou, amatrice des pièces de Serebrennikov : « Le centre Gogol est très actuel, en phase avec son temps. Les spectacles traitent de thèmes essentiels, que l’on n’a pas l’habitude d’aborder en Russie, notamment le sexe et la religion », estime la jeune femme.

« Je ne suis pas venue parce que c’est le centre Gogol mais simplement parce que c’est un théâtre qui est visé. Et que je soutiens la création artistique et la liberté d’expression », explique pour sa part Irina, 19 ans, étudiante en journalisme.

Faire rentrer dans le rang

Parmi les comédiens et les spectateurs réguliers du théâtre, plusieurs personnalités politiques de l’opposition, ainsi que des représentants des cercles culturels, avaient aussi fait le déplacement.

« Kirill Serebrennikov n’est pas juste un jeune réalisateur, il est la fierté de la Russie, un artiste qui représente son pays dans le monde », a notamment martelé le très populaire réalisateur et acteur Fiodor Bondartchouk, venu soutenir « son ami et son théâtre ».

Le politique Dmitri Goudkov, quant à lui, condamne la façon dont est conduite l’enquête : « Pour interroger un homme, il n’est pas nécessaire d’envoyer un groupe d’agents masqués et d’en faire un show !, estime-t-il. Ils pouvaient simplement le convoquer. »

Il dénonce la mise en place, par le pouvoir, d’un véritable système visant à écraser quiconque le critique, qu’il s’agisse d’un politicien, d’un activiste civil ou d’une figure de la culture. « Les autorités ont peur de la politisation de la société. Cette arrestation est un signal envoyé à la communauté artistique – pour qu’elle rentre dans le rang », conclut-il.

Svoboda N 7 Centre
La pièce originale Svoboda №7 en avril dernier au Centre Gogol. Crédits : Centre Gogol

Côté Kremlin, on a réagi promptement, en niant toute implication dans l’affaire. « Il ne faut rien politiser dans ce dossier, il n’y a aucune raison pour que le Kremlin en soit informé », a commenté le porte-parole du président russe, Dmitri Peskov, affirmant qu’il ne s’agissait que d’un soupçon de détournement de fonds publics, exprimé par le seul Comité d’enquête. « Il n’est question ni de politique, ni d’art, en l’occurrence », a-t-il répété.

Selon une source anonyme de Meduza au ministère russe de la culture, l’enquête aurait été ouverte en 2015, à la demande de la fondation Art sans frontières. Plusieurs institutions culturelles moscovites, dont le centre Gogol, avaient alors été examinées, suite à des plaintes de la fondation pour « langage grossier, propagande de l’immoralité et pornographie ».

Relâché le soir même, Kirill Serebrennikov a déclaré avoir été interrogé comme témoin, ne pas savoir si ce statut allait évoluer et devoir rester, pour l’heure, à la disposition de la Justice. Le centre Gogol a quant à lui rouvert en fin de journée, maintenant la représentation des Âmes mortes prévue pour le soir.

Connu et reconnu

Le centre Gogol a été ouvert en 2012 par Kirill Serebrennikov à la place de l’ancien théâtre Gogol, démantelé.

Conçu comme un laboratoire de la scène contemporaine, le lieu produit des spectacles de metteurs en scène russes et européens, projette des films interdits en Russie et organise des rencontres, expositions et débats sans tabous. Kirill Serebrennikov décrit lui-même le centre Gogol comme un authentique « espace de liberté ».

Selon un fonctionnement unique en Russie, le théâtre accueille quatre collectifs résidents, qui présentent chacun leurs projets, ainsi que des créations communes, pouvant être intégrés ensuite au répertoire.

Kirill Serebrennikov parvient ainsi à lancer une douzaine de premières chaque année et à organiser des spectacles sur d’autres scènes en Russie, y compris au Bolchoï, et à l’étranger. Ses mises en scène des Idiots et des Âmes mortes ont été présentées au festival d’Avignon en 2015 et 2016.

Il fait partie des rares réalisateurs russes connus à l’étranger, et notamment en France, où il a remporté le Prix spécial du festival de Cannes 2016 pour son film Le Disciple, adaptation de sa propre création au centre Gogol, d’après la pièce de Marius von Mayenburg. En 2015, son dernier film, Trahison, a été nommé au Grand prix du jury de la Mostra de Venise.

1 commentaire

  1. Le centre présente des créations à la limite de la décence, sans respect de la morale et de l’âme russe, qui peuvent dépraver certaines sensibilités et notamment la jeunesse et devenir un centre propagandiste à l’encontre d’une société déculturée à la recherche de sensations.
    En France. cet enseignement serait sous le contrôle STRICTE de la police gouvernementale.
    Détourner le fond en création contemporaine est plausible mais sans trouble à la décence et à la morale chrétienne.
    Ce qui dépasse est DÉLIT et condamnable.
    Les exemples cités ça et là de prix attribués ne sont pas le fond répété à huis-clos en studio ou au centre d’expression culturel russe, je le pense, selon mon analyse de l’article soulevé.
    Il y a de quoi s’inquiéter lorsque l’on fait donner l’âge des admirateurs, visiteurs privés ou intervenants.
    À mes yeux, cette équipe ne pourrait pas hors de la Russie travailler de la sorte.
    Il y a une forte présomption de politisation et autres propagandes.
    Le nom de la secte me revient, que cette troupe présente les ferments, c’est la secte de Jim JONES me semble-t-il.
    Je soutiens l’enquête, y compris la manière. En France, les interventions pour des soupçons délictueux, sont menés manu-militari. masqués et armés jusqu’aux dents.
    Le RESTE ou l’image qu’on s’en fait, ne sont qu’euphémisme et relève de la fiction.
    Bravo, la Russie de PRÉVENIR ET PRÉSERVER la société russe et surtout la JEUNESSE de pseudos activités culturelles maquillées, contre de VRAIS PRÉDATEURS voire PROPAGANDISTES à la solde d’ONG ou de mécènes dont nous n’ignorons plus les réelles motivations.
    Je respecte malgré tout les artistes russes en herbe en quête de succès y compris les précepteurs, que j’encourage bien sûr!
    Wilfred Pomare (Tahiti Polynesia).

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