Dans les coulisses du théâtre tzigane de Moscou

Moscou est un carrefour où des cultures diverses se côtoient, se heurtent, se mêlent et s’incorporent. Le théâtre Romen – unique théâtre musical et dramatique tzigane au monde – est l’un des derniers bastions de l’art tzigane russe. Le Courrier de Russie s’est rendu dans les coulisses de ce lieu, dont le prestige rayonne depuis plus de 80 ans.

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Façade du théâtre Romen à Moscou. Crédits : Jean Colet / LCDR

Sis au 32, Leningradski prospekt, non loin du centre, dans un immeuble de style stalinien impérial, le théâtre Romen a pour illustres voisins l’hôtel Sovietski et le restaurant Yar. S’il n’est probablement pas le théâtre le plus célèbre ni le plus couru de la capitale, il est unique en son genre : Romen est le seul théâtre musical et dramatique tzigane au monde.

Le théâtre Romen est né d’une décision politique. À la fin des années 1920, Ivan Rom-Lebedev, intellectuel et activiste tzigane, a suggéré au commissaire du peuple à l’éducation Anatoli Lounatcharski la création d’un théâtre tzigane, afin de préserver une culture nationale et de favoriser l’assimilation, la sédentarisation et l’éducation des peuples nomades. En octobre 1930, l’idée était définitivement approuvée par le commissariat. Le studio Indo-Romen, ancêtre du théâtre Romen, a vu le jour le 24 janvier 1931.

Quatre-vingt-six ans plus tard, le lieu semble n’avoir pas pris une ride. La façade et la décoration intérieure ont été soigneusement restaurées en 2005 : frontons délicats, murs crème et loges rose pastel. La scène est dotée d’une machinerie moderne. Le rideau se lève six jours par semaine, pour un répertoire proposant seize spectacles au total, la plupart « dépoussiérés ».

« Une danse de flamme »

En descendant l’escalier de métal attenant au côté gauche de la scène, on bascule dans un autre monde. Hommes en pantalon bouffant et femmes en longue jupe fleurie, de tous âges, la peau mate et les yeux noir de jais, passent au galop. Les acteurs fredonnent des mélodies. Le tempo exaltant de la guitare et du violon enveloppe et transporte. La magie tzigane opère.

Angela Lekareva, chorégraphe de 32 ans, corrige les mouvements hésitants d’une jeune danseuse. « Agite les épaules, plus fort ! Ondule des bras, plus vite ! Fais défiler tes doigts, l’un après l’autre ! N’oublie pas le regard et le sourire ! » Alexandre Roubentchik, responsable de la chorégraphie du théâtre, détaille les gestes de la danse tzigane au masculin : « D’abord, on claque les deux mains ensemble, puis le torse. Ensuite, on frappe rapidement les avant-bras, les cuisses, les talons, puis les jambes. Tout cela à un rythme effréné, avec la musique qui accompagne. La danse tzigane, ce n’est pas du ballet – c’est d’abord une danse de flamme ! »

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La jupe tzigane, longue et large, est idéale pour la danse. Crédits : Jean Colet / LCDR

Plus loin, les couloirs s’enchaînent. L’un d’eux est réservé aux costumes. Maria Maniouk, l’une des trois costumières du lieu, habille les actrices pour le spectacle du soir. Entre deux, elle fait fièrement l’article de son petit royaume : trois pièces fourmillant de costumes, de haut en bas, de droite à gauche. Dans le couloir, des étagères regorgent de chaussures, classées par nom de spectacle et surplombées d’une cinquantaine de chapeaux. « Chaque spectacle emploie en moyenne 30 acteurs. Dont chacun a besoin d’un costume au moins. Je vous laisse estimer le nombre total de costumes… Et tout n’est pas ici, on en a d’autres ailleurs ! »

La costumière ôte une jupe d’une penderie : « C’est la jupe typique de la Tzigane russe : avec ses couleurs vives, ses motifs floraux et tous ses volants, qui ornent le bas. Celle-ci en a cinq. Surtout, la jupe est longue et large – idéale pour la danse. »

La pièce d’en face abrite des centaines de costumes pour hommes : abondance de chemises larges fleuries à longues manches ballon et de pantalons bouffants. « Les Tziganes se comparent souvent à l’oiseau – les manches bouffantes et la coupe ample les aident à se sentir voler. Les pantalons bouffants, eux, sont confortables pour monter à cheval. Et bien sûr, les bottes ! Elles permettent de marcher longtemps et aisément sur tous les types de chemins… Vagabondage oblige ! »

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Répétition dans les décors. Crédits : Jean Colet / LCDR

La guitare est omniprésente. Rouslan Roumiantsev, 39 ans, fait vibrer ses cordes. Avec le violon, il s’agit des deux instruments majeurs et caractéristiques qui font le charme de la musique tzigane. Pour Rouslan, le secret de ce charme réside d’abord dans l’instrument même. « La guitare authentique de la musique tzigane russe est celle à sept cordes – pas celle à six, plus largement répandue. La sept cordes est aussi la guitare des musiques latino et arabe, sa sonorité est plus ample que celle de la six cordes, plus sèche. Sa valeur rythmique et le fait qu’on puisse l’emporter facilement avec soi en font l’instrument idéal de la musique tzigane, assure-t-il. Et de conclure : La musique tzigane russe puise ses inspirations dans la musique russe ancienne, dont les Russes eux-mêmes avaient oublié l’existence ! »

« La guitare, le chant et la danse sont les trois éléments indissociables qui constituent l’art tzigane. Sans guitare, pas de chansons. Et sans chant, pas de danse », résume Alexandre Roubentchik.

« C’est la chanson qui nous a retenus en Russie »

Pour les artistes, la porte du théâtre Romen ne semble pas si facile à ouvrir. « Il faut être de sang tzigane, évidemment ! », s’entend-on répondre spontanément en coulisses. Pourtant, aux dires de Nikolaï Slitchenko, directeur artistique du théâtre depuis 1977, c’est le « dévouement » qui prime, dans le chant, la danse ou le scénario – et la loi du sang peut faire « certaines exceptions ». Arsène Dartchiniantz, violoniste de 52 ans, est cette perle rare parmi les quelque soixante artistes tziganes du lieu : « Je suis un Azéri devenu tzigane ! explique-t-il. J’ai longtemps travaillé dans le milieu des Tziganes avant d’arriver ici. » Les recrues sont de tous les horizons géographiques – Belgorod, Tver ou Moscou – mais souvent issues de familles d’artistes.

Les membres de la troupe du théâtre Romen se définissent tous ou presque comme des « Tziganes russes ». « Dans ma famille, on parle russe. Mais quand on veut que personne d’autre ne nous comprenne, on parle tzigane ! », confie Zinaïda Ossipova, violoniste de 42 ans.

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Les membres de la troupe. Crédits : Jean Colet / LCDR

Nikolaï Slitchenko insiste : l’influence entre les cultures russe et tzigane est mutuelle. « Il suffit de relire les classiques russes : Tolstoï et son Protassov, dans Le Cadavre vivant, Gorki et son Makar Chudra, Pouchkine, Essénine… tous ces poètes ont été inspirés par le mode de vie des Tziganes. Et vice versa : les Tziganes sont arrivés en Russie il y a 500 ans, et j’ai le sentiment que si nous n’avions pas entendu les chansons populaires russes, nous n’aurions jamais eu l’idée de nous installer ici ! Je suis convaincu que c’est la chanson qui nous a retenus. On entend, dans les chants tziganes, les échos de l’âme russe et de ses chansons. De même, les chansons russes ont intégré des touches tziganes. Et bien sûr, la fameuse danse tzigane, sans laquelle une fête n’a de russe que le nom ! »

« Destin immémorial »

18 heures. Le spectacle Nous, Tziganes commence. La pièce, chantée et dansée, retrace le destin des Tziganes depuis la nuit des temps jusqu’à la Seconde Guerre mondiale, en s’arrêtant sur certains personnages littéraires, comme Esmeralda et Carmen. Monté pour la première fois dans les années 1970, le spectacle est devenu la marque de fabrique du théâtre Romen. En 1988, à l’époque soviétique, le directeur artistique Nikolaï Slitchenko l’a joué, avec sa troupe, sur des scènes parisiennes.

Et près d’un demi-siècle après sa création, l’enthousiasme du public est toujours au rendez-vous. Des « Bravo ! » et « Génial ! » jaillissent de la salle, les applaudissements se prolongent encore et encore. Mais le moment le plus fort reste l’interprétation par Nikolaï Slitchenko, à la fin du spectacle, des Yeux noirs, romance classique russe. Deux vieux messieurs, s’aidant de leurs cannes, montent difficilement le petit escalier qui relie le parterre et la scène pour offrir leurs bouquets à l’artiste émérite de Russie.

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Scène du spectacle Le Serment. Crédits : Jean Colet / LCDR

« J’ai vu ce spectacle il y a trente ans. Et je suis revenue aujourd’hui pour revoir Nikolaï Slitchenko ! À l’époque, je me souviens, la salle était pleine de spectateurs tziganes. Après la pièce, ils avaient chanté, dansé… C’était tout à fait une autre ambiance », regrette Aourika Vessiolkina, une spectatrice.

« J’apprécie le théâtre Romen aussi pour le grand professionnalisme de ses acteurs. Même face à une salle à moitié vide, ils jouent comme si elle était comble ! C’est ça qui me touche », confie une autre Moscovite habituée du théâtre, Ekaterina Kouzmina.

Certains critiques qualifient l’art tzigane contemporain de « démodé », et le public, effectivement, n’est pas toujours nombreux. D’ailleurs, aux dires de certains artistes, les salaires sont « modestes ». Beaucoup d’entre eux, comme l’acteur Nikolaï Lekarev, ont un deuxième emploi. « Je travaille aussi dans l’informatique. Il faut bien que je nourrisse ma femme et mes trois enfants, précise-t-il. Mais dès que je quitte la scène pour une semaine, quelque chose me manque, et me pousse à revenir. Je ne veux pas concevoir ma vie sans le théâtre Romen ! »

Le théâtre Romen en chiffres clés

514 places

200 employés, dont 60 acteurs, quatre guitaristes et deux violonistes

60 000 spectateurs par an (5 à 6 000 par mois en moyenne)

Source : Service de presse du théâtre

 

Comment se rendre au théâtre Romen ?
En métro : prendre la ligne verte jusqu’à la station Dynamo. À la sortie, suivre les panneaux indiquant « Teatr Romen », en direction de l’hôtel Sovietski. Les billets sont disponibles sur place ou en ligne sur www.teatr-romen.ru

1 commentaire

  1. J’y suis allé il y a un an. C’est super. Ça n’est pas démodé. C’est authentique. Et c’est beau. Je vais y retourner. Outre le plaisir d’une belle soirée sortant de la monotonie ennuyeuse des spectacles de variétés actuels, il y a la satisfaction d’aider le patrimoire humain. N’oublions ce que les Allemands ont fait aux Tziganes sous Hitler.

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