Ekaterinbourg : L’église-sur-l’Étang en eaux troubles

Le 8 avril dernier, à Ekaterinbourg, environ 1 500 personnes ont formé une chaîne humaine autour du bassin de l’Étang de la ville, pour protester contre la construction, dans ses eaux, d’une église et de son île artificielle. Décryptage d’un bras de fer entre autorités religieuses, politiques et habitants de cette ville au-delà de l’Oural.

Pendant 45 minutes, les manifestants ont enlacé le bassin main dans la main. Crédits : Dmitri Protasevitch

L’image est forte, symbolique et assez rare en Russie. Des centaines de gens de tous horizons – étudiants, enfants, retraités, hommes d’affaires, architectes, artistes et même quelques religieux – se tiennent par la main tout autour du bassin de l’Étang de la ville (Gorodskoï proud), à Ekaterinbourg.

Des promeneurs se joignent à l’action, enlaçant à leur tour le bassin. Après 45 minutes de piquet autour de leur étang bien-aimé, les protestataires se dispersent peu à peu. « Je me soucie de l’étang, et je suis venu avec tous ces autres gens pour le protéger de la barbarie. J’aime marcher ici et je ne veux aucune barrière, aucun trafic, aucune saleté en provenance d’un quelconque chantier de construction », a indiqué le poète Noum Blik, interrogé à la fin de l’action par le site d’information The Village.

À l’origine de ce rassemblement aux allures de flash mob : le Comité de l’Étang de la ville, un mouvement d’activistes de Ekaterinbourg créé en décembre 2016 pour empêcher la construction de l’église Sainte-Catherine sur leur bassin préféré.

L’association avait déjà organisé une action baptisée « Enlaçons l’étang » en février dernier, à laquelle avaient participé environ 200 personnes.

Le projet polémique

Projet actuel de la cathédrale Sainte-Catherine. Crédits : Diocèse d’Ekaterinbourg

Le conflit autour de l’église Sainte-Catherine remonte à 2010. À l’époque, le gouverneur de la région de Ekaterinbourg, Alexandre Micharine, avait proposé de reconstruire sur la place Trouda l’église Sainte-Catherine originelle, bâtie en 1723 et détruite par les bolchéviques en 1930.

La construction, qui devait remplacer un square abritant une fontaine baptisée Fleur de pierre, avait déjà provoqué une vague de protestations civile. En avril 2010, 4 000 personnes avaient manifesté contre le projet, soit l’un des rassemblements les plus importants de ces dernières années à Ekaterinbourg.

Le projet avait finalement été abandonné. Mais, six ans plus tard, le groupe de travail chargé du dossier par le gouverneur est revenu à la charge, proposant d’ériger l’église sur une île artificielle, bâtie sur l’étang de la ville. « Je pense que ce sera un beau cadeau pour le 300e anniversaire de la ville, en 2023 », déclarait en septembre 2016 le nouveau gouverneur, Evgueni Kouïvachev.

Du côté de l’Église orthodoxe, le métropolite de Ekaterinbourg, Kirill, a appelé, en décembre, à accélérer la réalisation du projet. « Il faut cesser de discuter, se retrousser les manches et lancer le chantier », a-t-il affirmé dans une interview au portail d’information 66.ru.

Conçu par l’architecte ekaterinbourgeois Mikhaïl Goroborodski, le projet sur l’étang de la ville prévoit la construction d’une église à quatre dômes, de la hauteur d’un immeuble de vingt étages, capable d’accueillir jusqu’à 2 000 fidèles. L’île elle-même devrait faire la taille d’un terrain de football.

Financée à hauteur d’un milliard de roubles par deux géants locaux de la métallurgie, UMMC et RMK, dirigés respectivement par Andreï Kozitsine et Igor Altouchkine, l’église Sainte-Catherine devrait voir le jour en 2023.

Quelque chose qui cloche

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Pour les opposants, si l’église voit le jour, elle va gâcher la vue panoramique sur la rivière Iset et détruire l’unité architecturale autour du bassin.Crédits : vetonet.ru

De nombreuses voix se sont toutefois élevées contre le projet, notamment parmi la communauté des architectes et des représentants de la culture.

L’église, si elle voit le jour, va inexorablement gâcher la vue panoramique sur la rivière Iset et détruire l’unité architecturale autour du bassin, estime ainsi Dmitri Moskovine, historien.

« L’étang est le seul site de l’époque de la fondation de la ville, en 1723, ayant survécu. Il nous reste quelques fragments de murs datant du 18e siècle, mais aucune construction n’a été préservée dans son intégralité », explique-t-il au Courrier de Russie.

L’ensemble architectural de l’étang de la ville a une valeur inestimable dans une région relativement pauvre en monuments historiques, insiste Dmitri Moskovine. « Si le bassin reste tel quel, sans ajout d’un quelconque élément extérieur, il pourrait intégrer la liste des biens protégés par l’UNESCO. Mais dans le cas contraire, le seul site qui pourra prétendre à cette protection internationale, dans tout l’Oural central, est le centre-ville de Nijni Taguil », poursuit-il.

Plusieurs architectes de Ekaterinbourg partagent l’inquiétude de Dmitri Moskovine sur l’unité architecturale de la ville. « Les berges du bassin sont occupées par des bâtiments de style constructiviste, et cette nouvelle église flamboyante, couleur or, risque de faire tache dans le paysage », alerte notamment l’architecte Elena Morozova, qui a introduit, début mars, une demande pour faire inscrire l’étang de la ville au patrimoine culturel régional.

Mikhaïl Goroborodski est, naturellement, persuadé du contraire. Pour lui, la ville, dans ce paysage de verre et de béton, a précisément besoin d’un « symbole reconnaissable et brillant », a-t-il affirmé dans une interview au Journal régional, en décembre dernier.

Des églises qui poussent comme des champignons

Mais au-delà de la question de l’emplacement, les protestataires s’interrogent sur la nécessité même de construire une nouvelle église dans le centre de Ekaterinbourg. « La ville compte déjà plusieurs grands lieux de culte, comme l’église de Tous-les-Saints, située à seulement 400 mètres de l’étang, et celle de l’Ascension, à 650 mètres », souligne Dmitri Moskovine.

Sachant que les églises existantes ont une capacité d’accueil largement suffisante. Elles ne sont bondées que deux fois par an : à Noël et à Pâques. « Mais ces jours-là, il y a tellement de monde qui va à l’église que ce n’est pas un bâtiment de plus qui résoudra le problème », estime l’activiste.

Sur ce dernier point, le métropolite Kirill semble parfaitement d’accord : ce n’est pas une église, mais vingt que le diocèse de Ekaterinbourg prévoit de construire dans la ville d’ici 2020, dont sept sont déjà en chantier. À cet effet, l’État a transféré à l’Église des terrains d’une superficie totale de 18 000 m2 pour la région, dont 3 000 m2 à Ekaterinbourg. « Les endroits ne manquent pas pour accueillir cette église Sainte-Catherine, assure par conséquent Sergueï Saniok, chercheur au sein de l’Académie de l’architecture de l’Oural. Les promoteurs en ont proposé dix, y compris dans la plaine inondable de l’étang, mais les autorités ont rejeté toutes ces options. »

Les opposants perdront-ils ce combat ? Pour l’heure, rien n’est sûr. Le ministère municipal de l’écologie n’a pas encore validé le projet d’île artificielle, et les défenseurs du bassin n’ont pas l’intention de baisser les bras. Ils préparent aujourd’hui une nouvelle action autour de l’étang et leur pétition contre la construction de l’église, lancée il y a un an, a déjà récolté près de 8 851 soutiens. Si elle atteint les 10 000 signatures, elle pourra être transmise à l’administration municipale. « Nous ne perdons pas espoir et nous nous battrons jusqu’au bout », conclut Dmitri Moskovine.

« Les manifestants ne sont que la partie visible de l’iceberg »

Le sociologue ekaterinbourgeois Alexandre Dolganov commente les protestations pour le média régional Ura.ru. Propos recueillis par Sergueï Demine

Les participants de cette action du 8 avril ne sont que la partie la plus informée et la plus active de la communauté des opposants à la construction de l’église sur le bassin. C’est la partie visible de l’iceberg, comme on dit. Bien sûr, on retrouve parmi eux des activistes « professionnels », je dirais : des militants, au fond, anti-gouvernementaux, qui s’opposent systématiquement à toute initiative de l’administration municipale ou de la région. Mais il y a aussi énormément de citadins tout à fait ordinaires, des gens qui n’ont rien contre le pouvoir en temps normal mais sont opposés à ce projet particulier, concret. En fait, de plus en plus de gens en ont assez de l’arrogance des autorités : le pouvoir, à la ville comme à la région, refuse tout dialogue civil, se fiche ouvertement de l’avis des citoyens sur des questions pourtant cruciales. Les autorités agissent en prétendant savoir ce qui rendra les gens heureux – mais les gens ne sont pas d’accord !

Par ailleurs, il faut se rappeler que Ekaterinbourg est une ville profondément laïque. Le travail, la science, le progrès, le développement industriel et l’esprit d’entreprise : voilà les valeurs fondatrices des habitants de notre ville – et non les valeurs traditionnelles incarnées par l’Église orthodoxe. Mais nos gouverneurs semblent se moquer éperdument de ce facteur identitaire – de cette histoire qui est la nôtre. Ils veulent tous, les uns après les autres, s’assurer le soutien de l’Église, très influente, et de la communauté orthodoxe, peu nombreuse mais très visible.

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