Russe interdit : en Ukraine, un projet de loi contre l’usage du russe dans le domaine public

Le parlement ukrainien examine actuellement un projet de loi assimilant le fait de vouloir une Ukraine multilingue à une tentative de coup d’État. Et ce dans un pays dont au moins un tiers des habitants déclare avoir le russe pour langue maternelle. Pourquoi Kiev s’acharne-t-elle à réduire l’emploi du russe au strict cadre familial ? Iouri Tkatchev, journaliste d’Odessa, a tenté de comprendre.

manifestation contre la russification ukraine
Manifestation à Kiev en novembre 2016 contre la russification de l’Ukraine. « Parlons ukrainien afin que la Russie ne vienne pas chez nous sous prétexte de la défense des russophones », dit la pancarte. Crédits : Zuma/TASS

On trouvera difficilement, dans la politique ukrainienne, un sujet plus scandaleux, plus douloureux et à la fois plus juteux que la célèbre question linguistique. Le thème a commencé à déchaîner les passions dès l’année 1993, quand Leonid Kravtchouk, alors seulement candidat à la présidence, a adressé son discours devenu légendaire « Aux compatriotes russes » : il y promettait qu’« une ukrainisation forcée des Russes ne sera[it] en aucun cas admise » dans la future Ukraine indépendante.

À noter, c’est d’ailleurs quasiment le dernier document où les citoyens russes d’Ukraine sont appelés par leur nom. Par la suite, la rhétorique officielle a opté pour la formule « Ukrainiens russophones », proclamée plus « politiquement correcte ».

L’ukrainisation, de Kravtchouk à Ianoukovitch

Comme souvent en politique ukrainienne, ces promesses de Kravtchouk sont restées des promesses. En pratique, dès les premiers jours de son existence, le nouvel État ukrainien a entamé une politique d’éviction progressive du russe hors de la sphère publique.

Les autorités ont d’abord réduit le nombre d’établissements primaires et secondaires proposant un apprentissage en langue russe, et l’ukrainien est devenu la seule langue autorisée dans le supérieur.

Toutefois, la sévérité de ces lois était compensée par la lâcheté de leur application, et l’« ukrainisation rampante » n’a donc pendant longtemps soulevé quasiment aucune protestation dans la société.

Ce jusqu’en 2004-2005, quand la bataille linguistique a repris avec une force nouvelle. En cause : l’ élection à la présidence ukrainienne, qui voyait s’affronter le candidat « prorusse » Ianoukovitch et le « pro-occidental » Viktor Iouchtchenko. Le Parti des régions du premier a soulevé la question linguistique afin de mobiliser son électorat, en brandissant, à destination des citoyens russes d’Ukraine, la menace des persécutions qu’ils subiraient dans le cas d’une victoire de Iouchtchenko.

Leurs opposants, à leur tour, les ont accusés de spéculer sur le thème linguistique. Peut-être que les « régionaux » n’étaient pas totalement sincères dans cette tentative d’effrayer leurs compatriotes russophones. Mais une fois au pouvoir, Viktor Iouchtchenko s’est mis à agir exactement comme ses adversaires l’avaient prédit, en lançant une campagne d’ukrainisation de toutes les sphères de la vie publique. Ainsi, dès 2008, les droits de diffusion n’ont commencé à être accordés qu’aux films doublés en ukrainien. L’usage de la langue ukrainienne est aussi devenu obligatoire dans la publicité.

Cette « deuxième vague d’ukrainisation » a provoqué une réaction hostile de la société. Et ce mécontentement, renforcé par l’échec manifeste de la politique du président sur d’autres fronts, a joué un rôle déterminant dans la victoire de Viktor Ianoukovitch à la présidentielle suivante.

Toutefois, le Parti des régions s’est alors montré beaucoup moins radical sur la question linguistique. C’en était bien fini de ses revendications de 2004, quand il réclamait pour le russe le statut de deuxième langue offi cielle après l’ukrainien. À la place, le nouveau gouvernement a adopté, en 2012, une loi qui renforçait la possibilité d’employer le russe en plus de l’ukrainien – avec toute une série d’autres langues – dans des sphères telles la culture, l’éducation, etc.

L’adoption de cette loi était extrêmement importante pour la société, et particulièrement à Odessa, où l’on avait entrepris depuis début 2011, plusieurs tentatives pour résoudre la question linguistique.

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« Odessa pense et parle en russe » : manifestation pour la langue russe à Odessa en 2013. Crédits : Kommentariev

Odessa est une des régions les plus russophones d’Ukraine. Même si seulement 10 % des Odessites déclarent que le russe est leur langue maternelle, selon le recensement de 2011, celui-ci domine dans
la sphère publique. Pratiquement tous les médias privés de la région, y compris ceux défendant des positons pro-ukrainiennes extrêmes, paraissent en russe.

Les revendications pour un statut juridique égalitaire des deux langues ont toujours été populaires à Odessa. Et, en 2011, les autorités locales ont mis en place une solution réellement effi cace de la question linguistique : le conseil municipal a validé un programme de protection et de développement du russe, qui lui accordait, dans la ville, le statut de langue régionale de communication interethnique. Le russe pouvait dès lors être utilisé dans le travail des organes d’autogestion locale à égalité avec l’ukrainien.

En outre, les parents des écoliers se voyaient octroyer le droit exclusif de déterminer la langue d’apprentissage utilisée dans les établissements éducatifs de la ville. En inscrivant leurs enfants à l’école, les parents des élèves des petites classes signaient des déclarations écrites, précisant dans quelle langue ils souhaitaient que l’apprentissage soit dispensé. En fonction de ces déclarations, des classes étaient formées dans les écoles, assurant les cours dans l’une ou l’autre langue.

La pratique a montré que, d’année en année, une quantité à peu près égale d’élèves intégraient
les classes russes et ukrainiennes. Si seulement on s’était décidé, à Kiev, à élargir à tout le pays cette expérience réussie d’Odessa… Mais on ne l’a pas fait : très rapidement, l’histoire ukrai-
nienne a fait un virage à 90 degrés, et le simple fait de poser la question est devenu hors de propos.

Nouvelle vie

Ukraine – UE : fantasme européen et réalité russe
Un manifestant de la place Maïdan à Kiev au début du mouvement en novembre 2013. Crédits: running-city/Flickr

Lors de l’Euromaïdan, les activistes ont affirmé à plusieurs reprises que leur mouvement n’était pas dirigé contre la langue russe. Mais en pratique, les choses se sont déroulées exactement comme les fois précédentes : juste après leur victoire, les vainqueurs se sont attelés à « résoudre » la question linguistique.

Le 23 février, dès après la fuite de Ianoukovitch, la Rada suprême a annoncé sa décision d’abolir la loi de 2012. Mais cette intention a immédiatement provoqué une réaction hostile de la société. Les gens sont descendus par milliers dans les rues du sud-est du pays : à Kharkov, Donetsk, Zaporojié et, évidemment, Odessa.

Le nouveau pouvoir, manifestement effrayé par la violence de cette réaction, a reculé : Tourtchinov, qui avait signé le décret d’abolition de la loi linguistique alors qu’il dirigeait le parlement, a refusé de l’approuver en sa nouvelle qualité de président intérimaire. Le nouveau pouvoir de Kiev n’a pas voulu risquer, dès le départ, de secouer plus violemment encore, à coups d’initiatives linguistiques, la barque déjà branlante de l’État ukrainien. Mais le gouvernement est revenu à la charge dès qu’il s’est senti un peu plus en confiance. Et a adopté, en 2016, une loi introduisant des quotas de langue sur les ondes des stations de radio : au moins 60 % du volume d’information journalière devait dès lors être diffusé en ukrainien.

Puis, dans les tout premiers jours de 2017, la Rada suprême s’est vu soumettre un projet de loi radical, préparé par un groupe de députés de la majorité parlementaire, baptisé : « Sur la langue ».

Une solution définitive de la question ?

Russe et Ukrainien. Crédits : Rustoria
Russe et Ukrainien. Crédits : Rustoria

Le contenu de ce projet de loi peut se résumer ainsi :

– L’ukrainien devient la seule langue autorisée dans toutes les sphères d’activité, à l’exception de la communication privée et de la conduite de cérémonies religieuses ;

– L’ukrainien est appelé à devenir la langue obligatoire et unique de toutes les étapes du processus d’apprentissage dans tous les établissements d’éducation du pays : préscolaires, scolaires, extrascolaires et supérieurs ;

– Toutes les manifestations culturelles de masse devront être organisées exclusivement dans la langue officielle nationale. Les représentations théâtrales dans d’autres langues devront être sous-titrées en ukrainien. On ne pourra en outre tourner, en Ukraine, que des films en langue ukrainienne. Et au moins la moitié des livres vendus dans les librairies devront être en ukrainien ;

– La radio et la télévision doivent diffuser en ukrainien au moins 80 % de leur temps global d’antenne ;
– Les médias papier doivent paraître exclusivement en ukrainien, et les ressources électroniques doivent toutes être disponibles en ukrainien, cette page devant s’ouvrir par défaut ;

– Les organisations et les entreprises, toutes formes juridiques confondues, doivent proposer leurs services en langue ukrainienne.

Ce projet de loi – et c’est une première politique – envisage en outre un appareil répressif, chargé de veiller au respect de ses clauses. Des inspecteurs linguistiques auront ainsi le droit de contrôler la façon dont tel ou tel organe offi ciel, telle ou telle entreprise privée, observent la loi.

Les contrevenants risquent des amendes, et les politiciens et personnalités publiques qui continueront de réclamer l’introduction du multilinguisme en Ukraine risquent même une condamnation pénale, pour « tentative de renversement de l’ordre en place ».

Le député Sergueï Kivalov, co-auteur de la loi de 2012, a commenté cette nouvelle initiative juridique : « C’est du pur délire ! J’ai l’impression que ça a été fait exprès pour détourner l’attention des gens d’autres sujets. Le pays a des problèmes économiques, des problèmes avec les prix des ressources, des difficultés en politique, partout…. et nous nous mettons à faire une loi sur la langue ? Mais pour quoi faire ? »

Malheureusement, le thème linguistique, dans la politique ukrainienne, semble être plutôt un instrument et un étendard qu’une question que l’on tenterait véritablement de résoudre, de façon réfléchie et dans un souci de bien commun.

La langue russe en Ukraine

27 % des Ukrainiens déclarent avoir le russe pour langue maternelle.

Le russe est la langue maternelle de 52,4 % des habitants de l’est de l’Ukraine, et de seulement 2,6 % de ceux de l’ouest du pays.

66,1 % des habitants du Donbass déclarent que le russe est leur langue maternelle.

41,3 % des Ukrainiens affirment communiquer en russe avec les membres de leur famille (contre 55,4 % qui déclarent le faire en ukrainien).

Source : Sondage de l’Institut Razumkov, novembre 2016

2 commentaires

  1. Je passe la moité de mon temps à Kiev pour le travail et parle le Russe et l’Ukrainien dans une moindre mesure. Je peux donc faire quelques constats: (1) au travail, dans les transports, dans les annonces la plupart des gens s’expriment en Russe. C’est mon observation. (2) ceux qui parlent l’Ukrainien à Kiev sont en moyenne plus jeunes. (3) presque parlent l’Ukrainien et le Russe, avec une de ces langues, le Russe d’habitude, comme langue dominante. C’est vrai que la TV, la radio sont plutôt en Ukrainien, et la pub et les lois sont 100% en Ukrainien, mais en 25 ans d’indépendance, cela n’a pas eu un impact fort sur la langue que le peuple de Kiev choisit pour s’exprimer.

  2. Combien d’écoles ukrainophones en Russie ? En Crimée annexée ? Pour combien de millions de personnes qui parlent ukrainien ? L’hôpital qui se fout donc de la charité !

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