Russe interdit : en Lettonie, pas de statut officiel pour le russe

Alors que Riga refuse au russe le statut de langue officielle et interdit à son maire, Nils Usakovs, de communiquer en russe sur les réseaux sociaux, le letton perd progressivement ses positions dans le pays au profit de… l’anglais. La revue Meduza a enquêté sur la situation linguistique en Lettonie.

Les russophones de Riga protestent contre la réduction du nombre d’heures de russe à l’école. Octobre 2003.
Les russophones de Riga protestent contre la réduction du nombre d’heures de russe à l’école en octobre 2003. Crédits :  ITAR-TASS/ Timur Subkhankulov

La Lettonie est peuplée d’un peu moins de deux millions d’habitants. Les Lettons représentent plus de 60 % de la population, les Russes 26 %. On considère que la Lettonie actuelle est l’héritière de la république de Lettonie, fondée en 1918 et ayant existé jusqu’en 1940.

Rétabli en 1991, le pays a adopté la constitution de cette première république, et n’a accordé la citoyenneté qu’aux gens y ayant vécu avant 1940 et à leurs descendants. Sachant que plus d’un million de personnes s’étaient installées en Lettonie alors qu’elle faisait partie de l’URSS, de 1945 à 1991.

Après l’indépendance, ces gens se sont vu proposer de passer un examen de langue et d’histoire afin d’obtenir la citoyenneté lettone. Certains l’ont fait, d’autres ont quitté le pays – mais il reste jusqu’à présent en Lettonie près de 3 000 « non-citoyens », n’ayant pas suivi la procédure de naturalisation. Ceux-ci n’ont pas le droit de vote et ne sont pas autorisés à travailler dans les organismes publics.

Le letton est la seule langue officielle de la Lettonie. Tous les documents officiels sont rédigés en letton, et tous les employés des services de l’État doivent connaître la langue. Sont également tenus de connaître le letton les personnes employées par des entreprises privées, mais travaillant avec le secteur public : magasins, écoles, cliniques.

Un employeur signant un contrat de travail avec un individu ne connaissant pas le letton risque une amende de 140 à 350 euros. Le pays possède un Centre de la langue officielle, chargé de veiller au respect de ces normes linguistiques.

Sans le letton comme langue d’État unique, selon Solvita Aboltinia, présidente d’un des partis de la droite lettone modérée, Unité, le pays n’aurait pas existé. « Le letton est la base sur laquelle notre État s’est créé en 1918. Bien sûr, ce territoire a toujours été peuplé par des gens d’ethnies très diverses, mais ils ont su se rassembler autour de l’État letton. Et si nous voulons conserver notre État national, ce statut de notre langue doit demeurer inchangé », a-t-elle déclaré à Meduza.

À l’inverse, ses opposants estiment qu’aucune langue officielle ne doit prévaloir sur les droits humains fondamentaux. Pour Elizaveta Krivtsova, juriste conseil issue de la fraction parlementaire du parti Concorde, l’identité lettone pourrait être protégée sans assise étatique ni contrainte linguistique. « Il faut se demander ce qui est primordial. Le plus grand progrès de l’Europe, depuis la Révolution française, c’est l’établissement de la démocratie et la reconnaissance du fait que l’être humain est toujours plus important que l’État. En intégrant l’Union européenne en 2004, nous nous sommes conformés au principe de la suprématie du droit, et non de l’identité nationale », souligne-t-elle.

Mme Krivtsova dénonce des limitations aux droits de la minorité russe de Lettonie. De l’avis général, on estime en Lettonie que si une personne ne s’est pas intégrée et n’a pas appris la langue depuis l’indépendance, en 1991, elle ne le fera très probablement jamais. Ainsi, pour Edvins Snore, député du parti Alliance nationale à la Saeima, le parlement letton, ce sont les représentants de la minorité russe eux-mêmes qui ne veulent pas appartenir à la Lettonie comme État. « Lors du référendum de 1991, 411 000 personnes ont voté contre l’indépendance de la Lettonie. Ces gens voulaient tout laisser en l’état – l’Union soviétique et l’hégémonie de la langue russe. Et une partie d’entre eux vit encore ici », a  déclaré le député à Meduza.

Référendum d’action directe

lettonie russe
Flyer en faveur du russe lors du référendum en Lettonie de 2012. Crédits : Wikimedia

Il y a cinq ans, le 18 février 2012, la Lettonie a organisé un référendum sur l’octroi au russe du statut de deuxième langue officielle.

Ce vote a eu lieu grâce aux efforts de Vladimir Linderman, ex-commissaire du bureau letton du Parti national-bolchévique d’Édouard Limonov et un des leaders du mouvement Pour la langue natale.

C’est ce mouvement qui s’est chargé de réunir les signatures réclamant la reconnaissance du russe comme deuxième langue officielle. Linderman confie que l’idée du référendum sur le statut du russe lui est venue comme une « petite réponse » à un vote qu’avait tenté d’organiser l’Alliance nationale.

En 2010, le mouvement avait lancé une pétition pour que toutes les écoles du pays passent au letton exclusivement. À l’époque – et jusqu’à présent –, c’est un modèle bilingue qui prévalait dans l’éducation, avec 40 % des matières enseignées en russe, et 60 % en letton. Ce système convient à  tous les partis, sauf à l’Alliance nationale, qui réclame régulièrement que le letton devienne la langue unique d’apprentissage.

Les partisans de l’Alliance nationale ont échoué à rassembler le nombre de signatures suffisant pour organiser une consultation populaire – à la différence de Vladimir Linderman. L’idée d’adopter le russe comme deuxième langue officielle lettonne semblait manifestement plus viable.

« Ce référendum a été une fête de la désobéissance et une preuve de notre existence dans ce pays », affirme Vladimir Linderman.

Mais la majorité de l’électorat letton a perçu l’événement comme une menace. Tous les partis dominants ont affirmé que les organisateurs du référendum cherchaient à diviser la société, et appelé leurs électeurs à voter « contre le russe ».

Le jour du scrutin, le 18 février 2012, de nombreux bureaux ont été pris d’assaut, les gens faisaient la queue pour voter. Plus d’un million de personnes ont pris part au vote, soit 70 % des électeurs du pays. On n’avait pas enregistré une telle participation depuis le vote sur l’indépendance de la Lettonie vis-à-vis de l’URSS, en 1991. Le letton comme langue officielle unique a été soutenu par plus de 800 000 personnes. Et environ 272 000 électeurs ont voté pour le russe – soit, à peu de choses près, le nombre de citoyens lettons russophones possédant le droit de vote.

À l’issue du scrutin, le Premier ministre d’alors, Valdis Dombrovskis, a déclaré que le référendum avait « eu un impact négatif sur le sentiment d’appartenance à la Lettonie et divisé la société ».

Solvita Aboltinia, du même parti que M. Dombrovskis, regrette aujourd’hui que « les méthodes démocratiques aient été employées alors pour ébranler les bases de notre État. À l’époque, poursuit-elle, tout le monde m’a demandé : On ne peut pas ignorer les 270 000 personnes qui ont voté pour la langue russe, qu’allez-vous changer ? Mais pour moi, le plus important, ce sont les 800 000 personnes qui ont rejeté un changement de la Constitution, martèle la députée. Ce référendum nous a fait faire un bond en arrière. Juste après, mes collègues au parlement se sont mis à parler russe avec ostentation, et pareil pour les vendeuses dans les magasins. »

Jamais plus

Samedi 9 mai 2015, quelque 220 mille personnes ont participé à la commémoration des 70 ans de la fin de la Seconde Guerre mondiale au Mémorial de la victoire de l’armée soviétique, à Riga. Crédits : liveinternet.ru

En novembre 2012, le parlement letton a fortement complexifié la procédure d’organisation d’un référendum et, depuis, plus aucune consultation populaire n’a eu lieu dans le pays.

Le Parlement a aussi modifié la Constitution, en y ajoutant un préambule, où il est question des « valeurs étatiques immuables » de la Lettonie – dont sa langue.

Ces valeurs, poursuit le préambule, ne peuvent en aucun cas être remises en question, même par la voie d’un vote universel. Pour autant, de nombreux politiciens lettons sont tout à fait bienveillants à l’égard du bilinguisme.

C’est notamment le cas du maire de Ventspils, Aivars Lembergs. « J’estime qu’un homme politique doit parler avec ses électeurs dans une langue compréhensible pour ces derniers. Je n’ai donc jamais eu de problème avec le fait de parler russe, a confié le maire à Meduza. Sachant qu’aujourd’hui, l’emploi du letton se réduit précisément dans les organismes de l’État – mais il est évincé par l’anglais, et non par le russe ! Récemment, la Banque mondiale a rédigé un rapport sur les impôts dans notre pays, et personne n’a été fichu de le traduire de l’anglais en letton. Les hauts fonctionnaires ont estimé qu’il n’y avait aucun intérêt à le faire. Eh bien, ça, c’est une attitude irrespectueuse envers le letton en tant que langue officielle de l’État. »

140 euros : c’est la somme dont devra s’acquitter le maire de Riga, Nils Usakovs, pour avoir communiqué en russe et en anglais avec les abonnés de sa page Facebook, selon une décision du Centre letton de la langue officielle. Nils Usakovs a fait appel de cette condamnation en justice, mais le tribunal de Riga a confirmé qu’il n’était autorisé à communiquer avec ses électeurs qu’en letton.

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