Première Guerre mondiale : un « poilu » russe découvert en France inhumé

Pierre Malinowski, 29 ans, a découvert en décembre 2016 à Cormicy, dans la Marne, les restes d’un soldat russe mort en France durant la Première Guerre mondiale. Le 22 mars, ce « poilu » russe a été inhumé au cimetière militaire de Saint-Hilaire-le-Grand, dans la Marne, près de Reims. De passage à Moscou, Pierre Malinowski a répondu aux questions du Courrier de Russie.

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Cérémonie au cimetière militaire de Saint-Hilaire-le-Grand. Crédits : Dominique Boutin/TASS

Le Courrier de Russie : Pourquoi vous être intéressé à l’histoire des soldats russes pendant la Grande Guerre ?

Pierre Malinowski : Mon père est historien spécialiste de la Première Guerre mondiale. Il y a quelques années, il m’a donné des plans et rapports uniques sur l’offensive Nivelle [ou Bataille du Chemin des Dames, avril-mai 2017, ndlr]. Cette grande bataille s’est déroulée à deux kilomètres de là d’où je suis originaire, à Orainville, dans l’Aisne. Mon père m’a expliqué qu’il y avait eu des morts français et allemands, mais aussi russes [l’offensive française a coûté la vie à 250 000 soldats alliés, dont 6 000 Russes, ndlr]. J’étais très intrigué. Et, il y a trois ans, je me suis fixé pour objectif de retrouver un soldat russe mort dans cette attaque avant le 16 avril 2017 – centenaire de l’offensive.

LCDR : Et vous y êtes parvenu. Pouvez-vous nous en dire plus ?

P.M. : En 2014, j’ai commencé à étudier les archives. Puis, de plus en plus investi de mes recherches, j’ai engagé un géomètre qui a comparé les cartes d’époque avec celles d’aujourd’hui afin de localiser précisément les tranchées. J’ai ensuite obtenu l’autorisation des propriétaires pour creuser les champs, d’abord à la pelle et à la pioche, puis au tractopelle. En 2015, je suis venu assister, à Moscou, à la parade de célébration des 70 ans de la victoire soviétique sur l’Allemagne nazie – et j’ai pris conscience du degré d’attachement de la Russie à son histoire. De retour en France, j’ai redoublé d’efforts. Depuis un an et demi, je consacre tous mes week-ends, mes vacances et tout mon temps libre à la recherche de la dépouille de ce soldat, j’y ai investi absolument tout ce que je pouvais – et la chance a voulu que j’y parvienne à la veille de Noël 2016, quatre mois avant le centenaire de l’offensive Nivelle.

« Nous avons trouvé des boutons avec l’aigle bicéphale »

LCDR : Pourriez-vous revenir sur le jour même de cette découverte ?

P.M. : C’était le 24 décembre 2016. Le matin, à 10 heures, la grue a creusé un premier trou, où nous avons trouvé des bouteilles de bière allemande. Puis, dans un deuxième – une plaque de mortier allemande. Il était encore tôt, et j’ai demandé au conducteur de l’engin de creuser un peu plus profondément. Après un nouveau coup, j’ai vu apparaître une colonne vertébrale, et j’ai supposé qu’il s’agissait des restes d’un soldat allemand. Mais alors que la colonne vertébrale retombait doucement, nous avons vu une croix au niveau des côtes. Je l’ai rapidement apportée à mon père qui, après l’avoir nettoyée, m’a dit que c’était une croix orthodoxe. Nous avons également découvert des boutons d’uniforme avec l’aigle bicéphale, et nous avons compris que c’était un soldat russe. Le 17 janvier 2017, des archéologues, accompagnés de gendarmes, sont venus déterrer le squelette, et les analyses scientifiques ont confirmé notre hypothèse.

LCDR : Dans quel état se trouvait la dépouille ?

P.M. : Le soldat avait les deux jambes amputées et les bras vers l’arrière – les Allemands ont dû tirer le corps avant de le jeter dans une tranchée ; son crâne était complètement enfoncé au niveau du nez, probablement par un éclat d’obus. Les anthropologues ont établi que l’homme devait avoir entre 20 et 30 ans au moment de sa mort.

Pierre Malinowski
Pierre Malinowski (gauche) sur le lieu de la découverte des restes du soldat russe. Crédits : archives personnels/FB

LCDR : Comment avez-vous réagi, sur le moment ?

P.M. : J’ai littéralement sauté de joie – c’est le premier soldat russe de la Grande Guerre retrouvé en France depuis cent ans ! J’ai tout de suite contacté l’ambassade de Russie pour les informer de ma découverte. Ensuite, je suis resté sur place pendant trois jours : j’ai couvert d’un drapeau russe le lieu de la découverte et, avec des amis, on a mis l’hymne russe à fond dans les voitures, pour rendre hommage au soldat.

« Des Russes sont tombés pour la France »

LCDR : Pourquoi teniez-vous à ce point à retrouver un « poilu » russe ?

P.M. : Avant tout, je voulais faire mieux connaître l’histoire des soldats russes de la Grande Guerre. Et je pense qu’il n’y a rien de plus parlant que de retrouver les restes d’un de ces militaires, c’est la meilleure façon de faire parler de la Russie et de rendre hommage à ses hommes. J’estime que l’Europe traite la Russie de façon honteuse. Je ne supporte plus d’entendre accuser de tous les maux ce pays que j’aime plus que tout – et qui, de son côté, aime tellement la France ! Retrouver cette dépouille, c’est rappeler aux Français que des Russes sont tombés pour la France, et qu’ils sont encore sous la terre. Nous ne devrions jamais oublier que nous marchons, aussi, sur des cadavres russes, qu’il y a du sang russe dans le sol français.

LCDR : Avez-vous bénéficié d’un quelconque soutien des autorités françaises, ou russes, durant vos recherches ?

P.M. : Je n’ai pas touché un centime, ni de la France, ni de la Russie. Au cours de ces trois années, j’ai payé de ma poche l’intégralité des frais de recherche : 27 000 euros. J’ai toutefois reçu le soutien moral de M. Vladimir Iakounine, l’ancien patron des chemins de fer russes, qui m’a aidé pour les contacts, et de la députée Natalia Poklonskaïa, qui a beaucoup apprécié ce que je faisais pour la mémoire des soldats russes. Elle a écrit à la Société russe d’Histoire et au ministère russe de la défense pour m’aider à trouver des fonds pour creuser – mais en vain. Le jour où j’ai découvert les restes du soldat, j’ai posté les photos sur ma page Facebook, et elle a été la première à les relayer ! Elle a un immense respect pour les soldats russes de la Première Guerre mondiale, les soldats du tsar Nicolas II.

Le Corps expéditionnaire russe en France : une page d’histoire oubliée

44 000 hommes contre des armes et des munitions : c’est l’échange que la Russie et la France négocient en 1916, au plus fort de la guerre qui embrase le continent européen. La Troisième République manquant de soldats, et l’Empire, de fusils et de cartouches, le troc satisfait pleinement les deux alliés. Quatre brigades russes rejoignent alors la France.

En avril 1917, elles participent à l’offensive Nivelle, au cours de laquelle les Russes attaquent les positions allemandes au nord-ouest de Reims et s’emparent des ruines de Courcy, perdant 70 officiers et 4 472 soldats. En juillet, alors que la mutinerie gronde dans les rangs de toute l’armée française, l’État major français éloigne du front les soldats russes : ils sont envoyés au camp de la Courtine, dans le Limousin. 16 000 hommes et 290 gradés s’y installent. Sur place, un groupe de soldats annonce son refus de poursuivre la guerre et réclame d’être renvoyé en Russie, mais la rébellion est écrasée dans le sang par les officiers russes eux-mêmes. Les survivants sont envoyés à la prison de l’île d’Aix ou déportés vers l’Algérie et les travaux forcés. Ils seront rapatriés à Odessa en 1919.

En mars 1918, la Russie quitte les rangs des Alliés. Les régiments russes sont relevés du front et transformés en compagnie de travailleurs. Mais des centaines de militaires russes s’organisent en corps autonome et sollicitent auprès du gouvernement français l’autorisation de retourner au front. Près de 400 hommes forment cette « Légion russe », qui sera affectée à la Division marocaine. Au cours de l’année 1918, les Russes s’illustrent dans les batailles de la Somme, du Soissonnais et de l’Aisne. Pour son courage et ses exploits, cette unité est surnommée par les soldats français la « Légion russe d’honneur ».

Pour en savoir plus, retrouvez notre article Soldats russes en France : ni traîtres ni héros 

1 commentaire

  1. Très bel article. La Russie me passionne et lire cette page sur l’histoire des soldats russes tombés pour la France durant la grande guerre m’a permis d’en apprendre un peu plus. Quel dommage que nos politiques ne veuillent pas se souvenir un peu plus des ces liens qui nous ont unis.

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