La langue russe menacée à la télévision ukrainienne

Le 16 mars, le parlement ukrainien (Rada) a adopté en première lecture un projet de loi visant à réduire significativement la part des programmes russophones à la télévision. Une mesure qui n’est pas accueillie à bras ouverts par les professionnels du secteur. Kommersant décrypte.

Télévision ukraine
Le projet de loi propose notamment d’imposer la diffusion d’au moins 75 % de programmes en ukrainien sur les chaînes nationales. Crédits : prportal.com.ua

Le projet de loi propose d’imposer la diffusion d’au moins 75 % de programmes en ukrainien sur les chaînes nationales, et d’au moins 50 % sur les canaux régionaux. Les films et émissions en russe devront quant à eux être sous-titrés.

La mesure ne concerne toutefois pas les talk-shows politiques diffusés en direct, et principalement en russe. À propos de ces derniers, le projet exige simplement que les présentateurs s’y expriment en ukrainien. Les reportages sur le terrain et les commentaires des invités pourront rester en russe, ou dans n’importe quelle autre langue.

En tout, 244 députés sur 450 ont approuvé le texte en première lecture [sur trois, ndlr]. La loi a été largement soutenue par le parti Samopomitch, présidé par Andri Sadovy, le maire de Lviv – bastion de la langue ukrainienne –, et le très nationaliste Parti radical d’Oleh Liachko.

« La télévision ukrainienne n’a pas le droit d’être diffusée dans une langue étrangère », a commenté Igor Mosiychuk, représentant du Parti radical, à l’issue du vote.

La majorité des élus du parti au pouvoir, le Bloc Petro Porochenko (BPP) du président ukrainien, a également appuyé la proposition.

Les détracteurs

De l’autre côté, parmi les principaux détracteurs du projet de loi, on retrouve le Bloc d’opposition, farouchement opposé à l’idée, mais aussi certains députés du BPP, pour qui le document « viole la réalité linguistique de notre pays, où pratiquement la moitié de la population parle russe à la maison, et où absolument personne n’a besoin de sous-titres ukrainiens pour comprendre les programmes et films en russe », rapporte Kommersant.

Pour Mykola Skoryk, député du Bloc d’opposition, « en introduisant ce quota linguistique, les autorités cherchent à détourner l’attention populaire des vrais problèmes, que sont l’augmentation des prix et des tarifs des services publics, ainsi que de la baisse du niveau de vie ».

Le député est d’ailleurs persuadé que cette loi aura pour seule conséquence de pousser la population à « abandonner » la télévision nationale et régionale au profit d’Internet, où les programmes russophones sont en libre accès. « Il faut encourager la culture pluriethnique de l’Ukraine au lieu d’interdire à tout-va, d’instaurer des quotas et de mettre des verrous ! », martèle Mykola Skoryk.

De lourdes conséquences financières

Interrogés par Kommersant, plusieurs experts ukrainiens confirment qu’une telle ukrainisation de la télévision pourrait entraîner un transfert de l’audience télévisée vers Internet, ce qui aurait un impact notoire sur les recettes publicitaires des chaînes.

Autre risque, selon un député de la Rada : pousser les téléspectateurs dans les bras des médias russes. À en croire ce représentant du Bloc Petro Porochenko, cité anonymement par Kommersant, près de 50 % des téléspectateurs, « en quête de contenu russophone, vont inévitablement se mettre à regarder des émissions politiques à la télévision russe – où le gouvernement ukrainien n’a pas la meilleure des presses. « Et quel sera le bénéfice pour l’Ukraine ? », interroge le député.

L’interlocuteur anonyme du quotidien russe ajoute que beaucoup de ses collègues de parti n’ont voté en faveur du projet de loi que par crainte d’être accusés de « manquer de patriotisme », mais qu’ils sont en réalité « parfaitement conscients de ses failles ».

Concernant l’opinion populaire, selon un sondage de l’Institut international de sociologie de Kiev, 44,9 % des Ukrainiens estiment que l’État ne doit pas restreindre l’usage d’autres langues. Il ressort en outre de cette enquête que 44 % des citoyens parlent ukrainien en privé, 35 % parlent le russe et 20 % les deux langues indifféremment. Dans les villes grandes et moyennes (plus de 50 mille habitants), 55 % des Ukrainiens ne communiquent qu’en russe à la maison, et 19 % dans les deux langues.

Coup dur pour les chaînes

Les chaînes de télévision ukrainiennes, enfin, n’ont pas tardé à réagir. La chaîne 112 a ainsi souligné que le projet n’était pas sans risque, dans le cadre du conflit médiatique qui oppose le pays à la Russie.  « Notre objectif est de proposer des produits informatifs ukrainiens de qualité et disponibles en ukrainien et en russe, afin, précisément, de ne pas voir le public -et notamment les gens pour qui la question linguistique est cruciale- se tourner exclusivement vers les chaînes d’info russes », indique un communiqué de la chaîne.

La chaîne Inter, une des plus importantes du pays, s’est également prononcée contre l’adoption du texte. « Nous sommes formellement opposés à cette proposition, qui interdit pratiquement l’usage d’autres langues que l’ukrainien à l’écran. La question n’est pas linguistique, elle relève des droits de l’homme ! Cette loi va à l’encontre des droits des millions d’Ukrainiens qui ont le russe pour langue maternelle. Elle crée de facto une fracture sociétale et exacerbe une situation déjà tendue », a fait savoir Inter Media Group, propriétaire de la chaîne.

Le groupe espère donc que les députés ne voteront pas la loi en deuxième lecture. « Entre autres griefs, cette réglementation ne contribue en rien au développement de la télévision ukrainienne – au contraire, elle la fragilise considérablement. Il est tout simplement impossible de proposer un contenu en ukrainien de qualité dans les proportions voulues, de même que de doubler correctement tous les programmes. La qualité de l’offre télévisuelle en ukrainien va baisser. Le russe est une langue mondiale, elle est la langue de millions d’œuvres scientifiques et littéraires et celle de nombreux excellents films. Il serait impensable de priver nos compatriotes d’un tel contenu ! », ajoute le communiqué du groupe médiatique.

Un commentaire qui a fait vivement réagir le conseiller du ministre ukrainien de l’intérieur, Zorian Chkiriak : « Inter est une chaîne de propagande pro-russe, honteuse et mensongère. Ses propriétaires sont des ennemis de l’État. Inter mène volontairement et systématiquement une politique antigouvernementale. Il n’y a qu’une solution : nationaliser la chaîne », a-t-il martelé.

Pour Rousslan Bortnik, politologue ukrainien, cette réaction de M. Chkiriak est le signe que les autorités veulent placer le champ médiatique sous un contrôle strict. « Et instaurer un quota linguistique est une des manières d’y parvenir », précise-t-il.

2 commentaires

  1.  » … le maire de Lviv – bastion de la langue ukrainienne – … »
    Eh, oui! C’est tout le paradoxe de cette ville au passé pourtant essentiellement … polonais.

  2. Et alors où est le problème ? En France on a bien la loi du 1èr février 1994 qui oblige un certain quota non-négligeable de chansons françaises à la radio et à la TV.

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