Ioulia Samoïlova et l’Eurovision de la chanson diplomatique

Ioulia Samoïlova, chanteuse de 27 ans souffrant d’amyotrophie spinale, devait représenter la Russie à l’édition 2017 du concours Eurovision, à Kiev, mi-mai. Mercredi 22 mars, le Service de sécurité d’Ukraine lui a interdit l’entrée sur le territoire national pendant trois ans, au motif que la chanteuse avait donné un concert en Crimée en 2015. Décryptage d’un vrai feuilleton.

Ioulia Samoilova Eurovision russie
La chanteuse Ioulia Samoïlova devait représenter la Russie à l’Eurovision avec sa chanson Flame is Burning. Crédits : Maria Antipina/TASS

L’Eurovision, en Russie et en Ukraine, c’est du sérieux. On en discute au bureau, on le regarde à la télévision entre amis, on se ronge les ongles lors du passage des « nôtres », on vote pour les chanteurs des pays voisins… Les Russes et les Ukrainiens y participent avec le plus grand sérieux, fiers de se sentir membres de ce club européen très select, qu’ils ne considèrent pas moins que comme une Coupe d’Europe de la chanson. De longues années durant, les deux pays y envoyaient d’ailleurs leurs plus brillants ambassadeurs. Musique avant tout, et en avant la victoire, en somme.

Toutefois, depuis 2014 et la crise ukrainienne, l’Eurovision est devenu, au grand étonnement du téléspectateur ouest-européen plutôt désintéressé, un véritable champ de bataille médiatique entre Moscou et Kiev, voire entre la Russie et d’autres pays d’Europe opposés à sa politique. Les éditions 2014 et 2015 ont ainsi été marquées par des sifflements et des huées de désapprobation lors des performances des artistes russes – du jamais vu lors de ce télé-crochet bisounours, où tout le monde fait traditionnellement semblant de s’aimer. Et, en 2016, la finale entre le Russe Sergueï Lazarev et l’Ukrainienne Jamala, qui interprétait une chanson sur la déportation des Tatars de Crimée, a battu les records d’audimat dans toute l’Union européenne pour finalement pencher en faveur de la Tatare d’Ukraine.

La victoire de Jamala, symbolique, fut très dure à avaler sur les plateaux de télévision russes, où l’on a préféré se mettre des rondelles de salami devant les yeux en affirmant haut et fort que le « nôtre » avait gagné. Cette défaite a engendré des semaines de débats remettant en question la pertinence, pour la Russie, de participer à ce concours « politisé » et « non musical ». Début 2017, des rumeurs couraient même sur un possible refus de la délégation russe de se rendre à Kiev.

Toutefois, on ne bat pas en retraite au grand pays. Après plusieurs semaines de suspense, les Russes ont attendu le dernier jour des inscriptions, le 13 mars, pour dévoiler leur jeu – et surtout leur joker : Ioulia Samoïlova.

Un rêve

Ioulia est une jeune chanteuse de 27 ans, souriante et pétillante. Les Russes l’ont découverte en 2013, dans le cadre de l’émission Faktor A, le X Factor national, avant de l’admirer sur le devant de la scène lors du concert d’inauguration des Jeux paralympiques de Sotchi, en 2014.

Ioulia est aussi une jeune femme atteinte du syndrome de Werdnig-Hoffmann, une amyotrophie spinale qui se caractérise par une faiblesse et une atrophie des muscles.

La chanteuse se déplace en chaise roulante et n’a jamais marché, ou presque. « Je suis née en bonne santé. Ma croissance était normale mais à l’âge de 11 mois, j’ai été vaccinée contre la poliomyélite et, alors que je commençais à peine à marcher, j’ai perdu l’usage de mes jambes. Je n’ai jamais pu me lever depuis », a-t-elle expliqué à Meduza, avant d’entamer un jeûne médiatique.

Originaire de la petite ville d’Oukhta, en république des Komis, dans le nord de la Russie, Ioulia a passé sa jeunesse entre les hôpitaux et les bancs de l’école.

Malgré sa maladie, la jeune fille commence la musique dès le primaire. À 11 ans, elle chante pour la première fois en public et, à 13, remporte son premier « micro d’argent » régional. Dès lors, elle ne quitte plus la chanson. À 18 ans, Ioulia monte même un groupe de rock alternatif : TerraNova. « J’ai réuni des chansons et des garçons, tous plus âgés que moi, et je leur ai fait passer un casting afin de choisir les meilleurs », se rappelle-t-elle.

En 2013, trois ans après avoir obtenu un diplôme de psychologie, la jeune femme dépose sa candidature à The Voice et à Faktor A. Sélectionnée pour son second choix, elle est « adoptée » par la grande Alla Pougatcheva. Sous l’aile de l’ancienne idole, Ioulia décroche la deuxième place finale, quelques enregistrements et des tournées à travers la Russie. Un an plus tard, elle verse ses premières larmes sur scène après sa prestation à Sotchi. Courant mars 2017, alors qu’elle pensait que sa carrière avait atteint son apogée, la jeune chanteuse apprend qu’elle représentera la Russie à l’Eurovision : « C’était un rêve ! Je m’y suis toujours accrochée. Je suis si heureuse », confie-t-elle alors à plusieurs reprises.

Un choix politique ?

En Ukraine, toutefois, la nomination de la jeune femme a été dès son annonce dénoncée comme une « provocation » de la part de la Russie, accusée de « miser sur la pitié » des téléspectateurs afin de prendre sa revanche. Une opinion d’ailleurs partagée par certains commentateurs russes, qui estiment que Moscou a effectivement choisi Ioulia en comptant que les Ukrainiens n’oseraient pas « taper » sur une jeune femme handicapée, au risque de passer pour les derniers des salauds – et de se mettre à dos leurs soutiens européens.

La partie ukrainienne, prise au dépourvue, se devait de répondre : on parlait tout de même de l’EUROVISION ! Très rapidement, la Sécurité ukrainienne (SBU) fouille le passé de la chanteuse et découvre un angle de contre-attaque. Ioulia s’est produite lors d’un festival à Kertch, en Crimée, en 2015. Or, la loi ukrainienne est très stricte sur le sujet : « visiter le territoire occupé de Crimée » est une infraction, passible d’une interdiction de séjour en Ukraine.

La sanction pend au nez de la chanteuse russe. L’Union européenne de radio-télévision (UER), organisatrice de l’Eurovision, tente, de son côté, de tempérer. En vain : mercredi 22 mars, après avoir laissé planer le doute pendant une dizaine de jours, le SBU confirme que Ioulia Samoïlova est interdite d’entrée sur le territoire ukrainien pour une période de trois ans. « La loi doit être la même pour tous », martèle Olexandre Tkatchouk, responsable du service.

Immédiatement, le vice-ministre russe des affaires étrangères, Grigori Karasin, a répondu en qualifiant la décision de Kiev de « cynique » et « inhumaine », et la Chambre civile russe a promis de demander au Commissariat des droits de l’Homme du Conseil de l’Europe de s’exprimer sur le sujet.

L’UER a, pour sa part, indiqué « respecter » la loi du pays hôte, mais regretter « profondément » une décision « contraire à l’esprit du concours ». « Nous allons continuer de négocier avec le gouvernement ukrainien afin que tous les artistes prévus puissent effectivement participer à ce 62e concours de l’Eurovision à Kiev », indique le communiqué officiel de l’organisation européenne.

Ioulia Samoïlova ni aucun membre de son équipe n’avaient commenté la situation, mercredi, en fin de journée. Et aucune information n’a encore circulé quant à une possible candidature de remplacement.

La Russie à l’Eurovision : flash-back

1994 : première participation. Youddiph chante Vechny strannik (9e place).
1997 : Alla Pougatcheva chante Primadonna (15e place).
2000 : Alsu chante Solo (2e place).
2003 : t.A.T.u. chante Nje vjer, nje bojsa (3e place).
2008 : première victoire. Dima Bilan chante Believe (1er place).
2012 : Buranovskie Babushki chante Party For Everybody (2e place).
2015 : Polina Gagarina chante A Million Voices (2e place).

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