François Léotard : « La France est le pays qui a le plus bénéficié de la culture russe »

Député du Var et maire de Fréjus pendant près de vingt ans, ministre français de la culture et de la communication de 1986 à 1988, puis de la défense, de 1993 à 1995, François Léotard a quitté en 2001 l’action politique et les responsabilités publiques afin de poursuivre sa quête de sens à travers la littérature. De passage à Moscou pour Les Mardis du Courrier de Russie, il revient sur ses deux vies et plaide pour le renforcement de l’amitié franco-russe. Rencontre.

François Léotard
François Léotard. Crédits : Rusina Shikhatova/LCDR

Le Courrier de Russie : Quelle est votre histoire avec la Russie ?

François Léotard : Dans les années 1980, alors que je n’étais pas encore au gouvernement, je me suis rendu deux fois en URSS, en tant que membre de l’Association pour la Russie libre, afin de soutenir les dissidents soviétiques Valeri Senderov et Andreï Sakharov. Notre marge de manœuvre était toutefois réduite : il s’agissait d’une période encore assez dure de l’Union soviétique. Par la suite, déjà ministre, je suis retourné plusieurs fois à Moscou. En tant que représentant de la culture française, je suis notamment intervenu auprès de M. Gorbatchev pour que le danseur Rudolf Noureev, alors directeur du ballet de l’Opéra de Paris, soit autorisé à retourner en Russie voir ses parents, qui vieillissaient loin de lui. Au total, je suis allé en Russie – principalement en URSS, d’ailleurs – une dizaine de fois. Je n’avais toutefois plus mis les pieds à Moscou depuis dix ans.

« J’ai été frappé par la vitalité de la jeunesse russe »

LCDR : Comment trouvez-vous la ville, aujourd’hui ?

F.L. : J’ai trouvé une ville totalement métamorphosée, et très belle. À l’époque soviétique, Moscou était triste et grise. Aujourd’hui, la capitale russe semble rajeunie, elle est pleine de vie. J’ai surtout été frappé par la vitalité de la jeunesse russe. On sent chez elle une joie de vivre – rien à voir avec la jeunesse soviétique, qui rasait les murs. J’ai trouvé aussi une capitale occidentale, au style de vie comparable à celui de Berlin, par exemple. Mais je ne veux évidemment pas séparer une quelconque « Russie européenne » du reste du pays : en réalité, les Russes sont des Européens à part entière. Même si nous ne nous comprenons pas toujours…

LCDR : Comment cela ?

F.L. : Les Occidentaux n’ont jamais compris la Russie, qui demeure pour nous une énigme. De leur côté, les Russes sentent qu’ils ne sont pas toujours compris – ni acceptés. On retrouve chez Dostoïevski, mais aussi chez d’autres écrivains russes, ce double mouvement de fascination/répulsion envers l’Occident. Les Occidentaux sont à la fois fascinés et dérangés par ce qui se passe en Russie : ils rejettent ce qui ne correspond pas exactement à ce qu’ils connaissent, à ce qu’ils voudraient voir. Il s’agit d’un problème de culture. La conception de l’économie de marché et de la mondialisation, qui voudrait faire de la planète entière une grande surface homogène, ne séduit pas forcément les Russes. Et ils n’ont peut-être pas tort…

LCDR : Qu’en est-il des relations entre la Russie et la France, plus particulièrement ?

F.L. : Malgré les difficultés politiques, nos deux pays ont toujours été unis par une relation culturelle très forte. La France est le pays qui a le plus bénéficié de la culture russe. Par le biais de l’émigration blanche, bien sûr, mais pas seulement. Je me souviens notamment avoir assisté en 1979 – en pleine période soviétique – à l’exposition Moscou-Paris au Centre Pompidou, qui est ensuite allée à Moscou en 1981.

Le potentiel des relations franco-russes reste immense. Nos liens sont très anciens. Pendant la Seconde Guerre mondiale, beaucoup de résistants russes se sont opposés aux nazis en France, et de l’autre côté, il y a l’escadrille Normandie-Niemen, ces aviateurs français et russes qui ont contribué à la victoire russe… Cette histoire commune doit nous aider à lutter contre les mauvais démons qui sont à l’œuvre actuellement.

LCDR : Les « mauvais démons » ?

F.L. : Je veux parler, par exemple, de la clôture barbelée de 200 kilomètres de long que la Lettonie est en train de dresser sur sa frontière avec la Russie, de la peur que les gens commencent à éprouver à l’encontre de la Russie, et qui les rend agressifs…

« La France doit coopérer avec la Russie en matière de renseignement »

LCDR : Pourquoi la Russie fait-elle « peur » ?

F.L. : Ces craintes ne sont pas tout à fait injustifiées. La guerre en Géorgie, le conflit ukrainien font partie des points de tension, mais il en existe avec tous les pays. Surtout, je ne pense pas que la Fédération de Russie ait l’intention d’envahir la Pologne, la Lituanie ou la Lettonie. Le problème, c’est que les Occidentaux et l’OTAN, eux, y croient. Nous devons changer d’attitude vis-à-vis de la Russie, car nous avons aujourd’hui la possibilité de renouveler l’amitié franco-russe.

LCDR : Comment ?

F.L. : Il faut tout d’abord en venir aux mots pour ne pas en venir aux mains. Il est plus simple de bombarder que de dialoguer ! Concernant la Syrie, nous ne sommes pas d’accord sur le sort de Bachar el-Assad. Mais ce différend ne devrait pas nous empêcher d’adopter une attitude commune vis-à-vis de ce pays, que la Russie et la France connaissent bien. Nous devrions notamment discuter de l’arc chiite qui est train de se constituer, et qui est aussi dangereux pour les Russes que pour les Européens.

Nous devons coopérer dans le domaine du renseignement. Le monde est aujourd’hui devenu un vaste studio d’enregistrement : tout le monde écoute tout le monde ! Essayons donc d’échanger et de créer cette communauté du renseignement, que les Européens établissent peu à peu avec les Américains, mais pas avec les Russes. Or, ces derniers disposent d’informations très intéressantes.

Un tel échange serait possible, mais la bêtise des dirigeants occidentaux, qui préfèrent s’enfermer chacun sur leur territoire, empêche la discussion. Barack Obama a récemment qualifié la Russie de « petit pays ». Non seulement c’est inadmissible en diplomatie, car c’est humiliant, mais c’est tout simplement faux ! Les Occidentaux font aujourd’hui preuve d’une certaine arrogance vis-à-vis de la Russie. Et l’Union européenne doit éviter de tomber dans ce travers.

« Je propose de revenir à une Europe des six ou des neuf »

LCDR : À la différence des États-Unis ?

F.L. : Oui. Je suis très attaché à l’Union européenne, à son identité forte et indépendante. Je suis un Européen convaincu. Donald Trump ne me plaît pas, et l’UE ne doit pas tomber dans son piège. L’Europe doit retrouver une politique étrangère plus autonome vis-à-vis des États-Unis, avec la France et l’Allemagne à la manœuvre. Nous devons préserver notre alliance historique avec les Américains, importante en termes de sécurité – mais celle-ci ne doit en aucun cas être agressive !

LCDR : Que voudriez-vous pour l’Europe ?

F.L. : Tout d’abord, je propose de revenir à une Europe des six ou des neuf, comme au début – rhénane, ouverte vers l’Ouest et solide, comme celle des pères fondateurs. Cette Europe n’empêcherait ni des coopérations différenciées avec les autres pays européens, ni un authentique espace Schengen revisité. Simplement, la construction européenne pourrait alors évoluer vers plus de fédéralisme. Malheureusement, cette conception n’a pas le vent en poupe : on préfère aujourd’hui fermer les portes, à l’image du Brexit. Et les chefs d’État européens sont largement responsables de cette tendance au repli sur soi.

LCDR : Vous avez été vous-même un responsable politique…

F.L. : J’en souffre, et je me sens responsable. J’ai tout de même été ministre de plusieurs gouvernements à des moments importants, comme la guerre en ex-Yougoslavie ou l’intervention des troupes françaises au Rwanda. J’ai même commencé à avoir des problèmes cardiaques alors que j’étais ministre de la défense ! Imaginez : la France avait 5 000 soldats à Sarajevo, et je rapatriais les cercueils… J’étais face à une tragédie humaine dont je portais en partie la responsabilité.

LCDR : Est-ce cela qui vous a décidé à quitter la scène politique ?

F.L. : Oui. La vie politique, pour moi, n’est pas un métier, mais un engagement provisoire, fondé sur la confiance. Et si cette confiance disparaît, on peut – on doit – vous retirer cet engagement de service, qui implique d’énormes responsabilités. J’étais véritablement heureux à la fin de mes mandats, car la servitude et les contraintes sont telles que vous somatisez.

LCDR : Vous n’auriez pas pu continuer à faire de la politique tout en écrivant ?

F.L. : Je ne voulais pas me limiter à une seule identité, je souhaitais montrer que je pouvais faire autre chose. En outre, j’avais un vrai problème de langage en politique, car il n’était plus celui de la vérité. D’ailleurs, c’est à mon sens le plus grand problème des hommes politiques, à l’heure actuelle : ils ne peuvent pas être honnêtes, ils doivent sans cesse mentir à la population. Quitter la politique m’a soulagé personnellement. Je pense que la littérature peut être un moyen de retrouver une forme d’identité personnelle et de rapport à l’autre. Aujourd’hui, je suis d’ailleurs convaincu que l’écriture est beaucoup plus efficace que la politique.

Les frères Léotard

François Léotard est le frère de l’acteur Philippe Léotard. Nés avec un peu moins de deux ans d’écart (août 1940 pour Philippe et mars 1942 pour François), les deux frères étaient très proches.

À la mort de son frère, François Léotard a écrit le livre À mon frère qui n’est pas mort, dans lequel il évoque leur enfance et l’amour de Philippe pour les femmes, l’alcool, la nuit. « Il était le fou du roi et il me répétait sans cesse que je me croyais important mais qu’en réalité, je n’étais rien du tout et que c’était lui, l’acteur, qui était important. Et il avait raison », a confié François Léotard au Courrier de Russie.

François Léotard ajoute que la mort de son frère, en 2001, l’a indirectement poussé à s’éloigner définitivement de la politique.

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