Evgueni Smirnov, un danseur handicapé dans la tempête médiatique

Le 4 mars dernier, le journaliste Vladimir Pozner et l’actrice Renata Litvinova, deux des membres du jury de l’émission de Pervy Kanal Minute de gloire, qui « déniche les meilleurs talents de Russie », ont dénoncé la participation d’Evgueni Smirnov, danseur professionnel ayant perdu une jambe dans un accident. Le Courrier de Russie revient sur une histoire qui a déclenché une polémique dans le pays et reposé la question de l’intégration des personnes handicapées dans la société.

Smirnov danseur
Evgueni Smirnov et Dacha Smirnova. Crédits : archives personnels

« Des coups défendus »

Samedi 4 mars, 20h. Evgueni Smirnov et sa partenaire Aliona Chtcheneva présentent à des milliers de téléspectateurs une chorégraphie moderne sur la chanson Nous deux, de Maxim Fadeev. Lui, tout de rouge vêtu, enchaîne, sur sa seule jambe valide, portés et figures de break dance. Elle, en blanc, danse à l’unisson avec son partenaire, qui la soutient jusqu’à la fin.

À l’issue de la performance, de 2 minutes 30, le public, ému, applaudit vivement les deux danseurs. Mais c’est au jury, composé des acteurs Sergueï Svetlakov et Sergueï Iourski, du journaliste Vladimir Pozner et de l’actrice Renata Litvinova, d’évaluer la qualité du travail du jeune duo.

Si les deux premiers membres saluent inconditionnellement la prestation, Vladimir Pozner et Renata Litvinova ont des mots très durs pour le danseur, dénonçant, en pratique, la participation de personnes à mobilité réduite à de tels concours.

« Je vous admire vraiment, mais je pense qu’il y a des coups défendus, déclare ainsi Vladimir Pozner. Quand quelqu’un comme vous, unijambiste, monte sur scène, on ne peut pas lui dire non. Et je n’apprécie pas du tout l’utilisation, en art, de ce genre de procédés », conclut-il, avant de voter contre le couple.

Renata Litvinova, pour sa part, commence sur une note empathique, affirmant : « Je sais combien il est difficile, dans notre pays, d’être un amputé », et soulignant être consciente du peu de cas que la Russie fait de « ces gens-là ». Si l’actrice vote en faveur d’Evgueni, elle rejoint toutefois le point de vue de Pozner à l’issue de son intervention, en demandant au candidat s’il n’aurait pas pu mettre une prothèse pendant sa performance « pour que l’on ne voie pas autant qu’il vous manque une jambe, afin de ne pas exploiter ce thème ».

Du droit d’avoir du talent

Des commentaires qui ont surpris et blessé Evgueni. « J’étais prêt à ce qu’on ne vote pas pour moi, mais c’est la première fois qu’on m’accuse de profiter de mon handicap !, a-t-il confié au Courrier de Russie. Je pensais naïvement que ces gens, ces adultes intelligents et professionnels, seraient capables de dépasser mon handicap pour juger mon travail, mon art, poursuit-il. Mais c’est comme s’ils avaient tourné le dos quand j’ai dansé et ne s’étaient retournés que pour me dire : Tu es handicapé, tu n’as pas ta place ici. »

Le danseur ne comprend pas ces réactions : « Le principe de cette émission est de montrer que l’on possède un talent, et le but est de surprendre ! Moi, je sais danser sans jambe – vous en connaissez beaucoup, des comme ça ?, s’emporte-t-il. Les handicapés, ou les amputés, comme dit Litvinova, n’ont-ils pas le droit d’avoir du talent ?! »

Servir d’exemple

Et le principal intéressé n’est pas le seul à s’indigner. Dès la fin de l’émission, le danseur reçoit un soutien public massif sur les réseaux sociaux. « Je ne m’attendais pas à voir arriver autant de messages, j’en ai été très touché », souligne-t-il.

En quelques jours, le scandale médiatique prend une telle ampleur que, le 11 mars, les deux jurés se sentent obligés de présenter des excuses en direct, tentant de convaincre le candidat de rester dans la compétition. Mais le jeune homme a déjà pris sa décision : « Plus personne ne pourra évaluer mes performances de manière objective », estime Evgueni.

Malgré cet abandon, le danseur se réjouit de la résonance de cette affaire : à l’en croire, le soutien massif dont il a bénéficié de la part des spectateurs et des internautes marque une évolution dans le rapport de la société russe aux personnes à mobilité réduite. « Peu à peu, les gens prennent conscience de notre existence, comprennent que nous ne sommes pas à plaindre, que nous avons des choses à montrer et à dire », insiste-t-il.

Evgueni Smirnov désire avant tout que son histoire serve d’exemple : « Bien sûr, je ne souhaite à personne de subir un tel traumatisme, mais en faisant ce que je fais, j’espère montrer à d’autres personnes handicapées qu’il faut aller de l’avant. »

La danse dans la peau

Evgueni Smirnov
Evgueni Smirnov. Crédits : Manon Masset/LCDR

Né en parfaite santé en 1986, dans le village de Lazarevskoïé, dans la région de Sotchi, Evgueni a commencé à s’intéresser à la danse, et plus particulièrement au break dance, dès l’âge de 14 ans. Il a alors créé un groupe avec quelques amis, s’entraînant avec les moyens du bord. « Nous regardions en boucle des cassettes de break, puis nous allions danser sur des cartons, dans les chantiers de construction ! », se souvient-il.

Avec le temps, le collectif a participé à des compétitions de break régionales, puis nationales. À 17 ans, Evgueni, devenu orphelin, trouve un emploi dans le bâtiment afin de financer ses études de management.

Son diplôme en poche, il décide de se concentrer sur sa passion : il décroche un titre de champion de break dance de Russie et enseigne la danse à de jeunes adolescents, dont son neveu, « très prometteur ». « J’adorais ce rythme de vie effréné », confie-t-il.

Cruelle négligence

« Et puis, le 30 avril 2012, à 25 ans, ma vie a basculé », poursuit Evgueni. Alors qu’il se rend à une soirée chez des amis en cyclomoteur, il est percuté par un automobiliste, qui prend la fuite. « Apparemment, ce chauffard a même eu le temps de revenir sur le lieu de l’accident brouiller les pistes. Mais on ne l’a jamais retrouvé », raconte-t-il.

À la clinique de son village de Lazarevskoïé, les médecins ne mesurent pas la gravité du traumatisme : « Ils passaient leur temps à rassurer mes proches alors que ma jambe était déjà gangrenée », poursuit Evgueni, bouleversé.

Révoltés par tant d’incompétence, les amis du jeune homme lancent un appel à la population, via les médias, et parviennent, grâce aux dons, à le faire transférer dans un hôpital de Sotchi. « Sans mes amis, je serais probablement déjà mort », souligne Evgueni.

Là, le jeune homme est opéré d’urgence, mais les médecins sont contraints de sacrifier sa jambe droite, amputée jusqu’à l’aine. Et le calvaire ne s’arrête pas là : quelques mois plus tard, à Ekaterinbourg, l’infection menaçant de reprendre, Evgueni doit être réopéré une dernière fois. « J’étais un petit gars joyeux et sportif – et je suis devenu un handicapé », commente-t-il.

À la force des amis

Evgueni Smirnov
Evgueni dans son école de danse à Krasnodar. Crédits : archives personnels

« En me regardant dans le miroir, après les opérations, j’ai été choqué moins par ma jambe manquante que par ce petit gars tout maigre, qui faisait peine à voir, se rappelle-t-il, avant d’ajouter, ému : C’est là que j’ai compris que je devais me reprendre en main, ne serait-ce que pour mes proches – pour que tout ce qu’ils avaient fait pour moi ne soit pas vain ! »

Il faut un an de rééducation au jeune homme pour apprendre à vivre avec une jambe en moins mais, à l’issue de cette période, Evgueni reprend un entraînement sportif régulier, et se met même à l’aviron. Deux ans après, il se classe deuxième au championnat d’aviron de Russie !

Toujours en quête de sensations fortes, Evgueni s’est également mis au ski nautique et au saut en parachute. « L’année dernière, j’ai effectué six sauts : trois en Russie et trois en France », indique-t-il. En septembre dernier, avec l’équipe nationale russe, il remporte la première compétition internationale de saut en parachute pour handicapés, à Lille.

Deux ans après son accident, après s’être habitué à sa prothèse, Evgueni décide de donner une seconde chance aussi à sa première passion, la danse, avec l’aide de sa partenaire, Dacha Smirnova. « Au début, je tombais beaucoup mais, en peu de temps, nous sommes parvenus à mettre sur pied de nouveaux numéros de danse moderne », raconte-t-il.

En septembre 2015, le couple est sélectionné pour participer au concours télévisé Danses, sur la chaîne russe TNT. Le jury salue la performance de façon unanime et accepte les danseurs dans la compétition. « Nous avons été éliminés au troisième tour mais, pour moi, l’important a été de sentir que je participais de nouveau à ce mouvement de la danse, que je faisais de nouveau partie de ce monde qui me plaît tant », commente Evgueni.

À cette occasion, le jeune homme est en outre repéré par le chanteur Maxim Fadeev, qui lui propose de danser dans le clip de sa chanson Nous deux, aux côtés de la chanteuse Nargiz Zakirova. C’est la même chorégraphie qu’Evgueni a présentée à la sélection de Minute de gloire.

Élever au handicap

Evgueni insiste : son passage à l’émission de Pervy Kanal n’est déjà plus qu’un mauvais souvenir. « Je ne veux pas qu’on s’apitoie sur mon sort. Je n’ai vraiment pas besoin de ça, je veux juste travailler avec des gens capables d’apprécier mon talent ! »

Il y a un an, Dacha et lui ont d’ailleurs ouvert à Krasnodar une école de danse inclusive, baptisée Jenia Ryji (Jenia est le diminutif d’Evgueni et ryji signifie « roux »), du nom de la campagne de soutien lancée par les amis d’Evgueni à l’époque de sa première opération malheureuse. Le danseur y entraîne une quarantaine d’enfants, dont trente souffrant de divers handicaps, physiques ou psychiques. « Les enfants avec un retard suivent les autres et, inversement, ceux en pleine santé aident les camarades handicapés, les choses se font naturellement », explique Evgueni, que ses pupilles surnomment aujourd’hui… Terminator.

Pour l’avenir, Jenia voit grand : il veut ouvrir tout un complexe où les enfants à mobilité réduite pourront pratiquer d’autres sports que la danse, mais aussi s’essayer à d’autres types d’activités culturelles : musique, peinture, etc.

Evgueni est persuadé, en effet, que les enfants sont la clé de l’intégration des personnes handicapées dans la société : il faut les habituer dès le plus jeune âge à fréquenter des êtres « différents » et à parler de ces différences. « Si certains adultes sont si intolérants aujourd’hui, c’est parce qu’ils ont été élevés dans l’idée qu’il faut cacher le handicap car il est honteux », assure le jeune homme.

Parallèlement, le danseur organise des groupes de discussions sur le handicap et milite pour l’adaptation de l’espace public aux personnes à mobilité réduite – handicapés, mais aussi personnes âgées ou jeunes mères avec des poussettes. « Le premier défi en Russie, aujourd’hui, c’est de rendre l’environnement accessible. Car il n’y a quasiment rien de fait, en termes d’aménagement des lieux publics, pour permettre aux personnes à mobilité réduite ne serait-ce que de sortir de chez elles. Et les équipements sont très coûteux », martèle-t-il.

Evgueni, aujourd’hui âgé de 30 ans, n’a pas le temps de s’ennuyer, donc. Et il quitte Moscou sans rancune – et avec des milliers de fans en plus. « En fait, je l’ai eue, ma minute de gloire », conclut-il en souriant, la tête manifestement déjà pleine de nouveaux défis.

De moins en moins de personnes handicapées en Russie ?

Entre début 2014 et septembre 2015, selon le ministère russe du travail, le nombre de personnes handicapées en Russie a diminué de près d’un demi-million, passant de 12,946 à 12,45 millions. Cette baisse spectaculaire résulte en réalité de l’introduction de nouveaux critères dans la reconnaissance par l’État du handicap.

La Russie est en effet passée, en 2015, à une approche du phénomène que l’on peut qualifier de « médicale », qui n’évalue l’invalidité qu’en fonction de la perte des fonctions de l’organisme, alors que le handicap était autrefois évalué à la fois sur la base d’un diagnostic médical et en fonction de l’incapacité à travailler.

Ces nouveaux critères ont privé de nombreux Russes, même quasi immobilisés, du statut de handicapés. Les personnes atteintes du syndrome de Down, de diabète, d’asthme et de nombreuses autres maladies génétiques et troubles hormonaux ont, quant à elles, été totalement exclues du système.

Evgueni conserve le statut de handicapé car il a perdu entièrement un membre. Toutefois, sa pension ne s’élève qu’à 6 000 roubles par mois (environ cent euros). Le jeune homme complète ce revenu en donnant des cours de danse, et aussi d’aviron, dans l’école où il s’est entraîné lui-même.

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