Eurovision : ce qu’en pensent les personnes souffrant de handicap en Russie

Comment les personnes handicapées de Russie avaient-elles accueilli la nomination à l’Eurovision de Ioulia Samoïlova, chanteuse russe se déplaçant en fauteuil roulant, avant qu’elle ne soit interdite d’entrée en Ukraine ? Le Courrier de Russie a interrogé les premiers intéressés.

Ioulia Samoïlova Eurovision
Ioulia Samoïlova s’était fait connaître en décrochant la deuxième place lors du concours Faktor A, le X Factor russe, en 2013. Crédits : Maksim Li/Pervyi Kanal

« Une membre à part entière de la société »

Oksana Zaikina Oksana Zaikina
Présidente de l’association de soutien et d’intégration des personnes handicapées Open World. En chaise roulante depuis 23 ans.

Je pense que c’est magnifique qu’une handicapée aille à ce concours, car les Russes ont toujours considéré que ces personnes étaient plus faibles, plus vulnérables. Mais cette nomination montre que les choses sont en train de changer, qu’une personne souffrant de handicap peut être membre à part entière de la société, et peut réaliser de grandes choses.

Et c’est là, à mon sens, l’aspect le plus important de cette histoire, car il n’est pas constructif de toujours attirer l’attention sur les problèmes. Tout le monde en a – que l’on se déplace sur ses deux jambes ou sur quatre roues ! Il faut au contraire mettre l’accent sur les réussites, car les handicapés en Russie vivent tout aussi normalement et réussissent tout autant leur vie privée ou professionnelle que leurs concitoyens valides. Et plus ils apparaîtront à l’écran, plus la société le comprendra.

« Comme le 9 mai »

Evguenia VoskoboïnikovaEvguenia Voskoboïnikova
Journaliste, mannequin, activiste. Handicapée moteur depuis 2006.

En Russie, on oubliera cette candidate en fauteuil roulant aussi vite qu’elle est venue. C’est un peu comme le 9 mai : on se souvient des vétérans de la Seconde Guerre mondiale un jour dans l’année, puis on les oublie. Personne ne va se mettre à construire partout des rampes pour les fauteuils ni à embaucher les handicapés du jour au lendemain après l’Eurovision !

La Russie va simplement montrer au monde combien elle est en réalité tolérante et ouverte, elle y gagnera des points et une respectabilité – mais il n’y aura pas plus d’argent pour les aides ni les équipements spécialisés dans le pays. Le premier problème des handicapés, en Russie, est celui de l’accessibilité du milieu urbain. Les personnes handicapées ne peuvent ni travailler, ni étudier, ni même se reposer quelque part, car les trottoirs, les marches, l’absence d’informations en braille ne leur permettent pas de se déplacer de façon autonome.

« Ioulia devrait être un cas parmi d’autres »

Ioulia YaganovaIoulia Yaguanova
Présidente de l’association pétersbourgeoise En chaise roulante sans barrières. Mère d’une jeune femme de 28 ans, handicapée moteur depuis l’enfance.

Ce type d’histoire retentissante mettant en scène une personne talentueuse se déplaçant en chaise roulante permet d’attirer l’attention sur une problématique plus large. Et la Russie a besoin de s’habituer aux personnes souffrant d’un handicap. Nous n’avons pas de culture du comportement à adopter vis-à-vis des handicapés, nous ne savons pas comment nous y prendre. La société russe fait à peine connaissance avec cette partie d’elle-même, qui lui est totalement inconnue ! Et cela ne se déroule pas toujours sans heurts, comme le prouve la récente histoire avec le danseur Evgueni Smirnov, sur la première chaîne [Le 4 mars, le journaliste Vladimir Pozner et l’actrice Renata Litvinova ont dénoncé la participation d’Evgueni Smirnov, danseur professionnel ayant perdu une jambe dans un accident, à l’émission de Pervy Kanal Minute de gloire, ndlr].

Pour favoriser le développement de cette culture, il faut multiplier les rencontres. Le cas de Ioulia devrait n’être qu’un exemple parmi beaucoup d’autres. Il faut que les handicapés cessent d’être « particuliers » aux yeux de tous, qu’on cesse de les dévisager en les croisant à l’école, au travail ou au centre commercial. Il faut que leur présence sur scène, lors de shows télévisés devienne normale, habituelle. Et de leur côté aussi, les personnes souffrant de handicap doivent être plus actives, se faire remarquer, briller dans le sport, au travail, faire de la politique… conquérir tous les milieux, en somme ! Ce n’est qu’ainsi que leurs concitoyens les regarderont différemment et les respecteront.

« Un pas en avant »

Denis RozaDenis Roza
Directrice de l’organisation régionale d’aide aux personnes handicapées Perspektiva.

Plus nous aurons d’opportunités de dialoguer ensemble, de se fréquenter, meilleure sera la compréhension mutuelle. Ainsi, aujourd’hui, chaque apparition publique, surtout dans un cadre positif, change la relation de la population vis-à-vis du handicap. Cela permet de toucher un large public qui découvre que les handicapés sont des personnes respectables, comme les autres, qu’elles ont une famille, une carrière, du talent, qu’elles peuvent réaliser de grandes choses… Comme lors des Jeux paralympiques : beaucoup de gens ont par exemple été frappés de voir à quelle vitesse un sportif aveugle est capable de dévaler une pente.

Toutefois, je dois souligner que la situation des handicapés a grandement changé en Russie. Si autrefois nous devions nous battre pour chaque poste de travail, aujourd’hui, les entreprises nous contactent directement pour embaucher des spécialistes souffrant de handicap. Il reste bien sûr beaucoup de problèmes dans le milieu professionnel, où des patrons sont encore frileux à l’idée d’embaucher des handicapés, ou dans les écoles spécialisées, qui manquent de pédagogues qualifiés, mais la candidature de Ioulia Samoïlova demeure un nouveau pas en avant vers une meilleure intégration des personnes souffrant de handicap au sein de la société russe.

Ioulia Samoïlova, chanteuse de 27 ans souffrant d’amyotrophie spinale, devait représenter la Russie à l’édition 2017 du concours Eurovision, à Kiev, mi-mai. Mercredi 22 mars, le Service de sécurité d’Ukraine lui toutefois a interdit l’entrée sur le territoire national pendant trois ans, au motif que la chanteuse avait donné un concert en Crimée en 2015.

Les chaînes de télévision russes menacent depuis de ne pas diffuser l’Eurovision 2017 et promettent d’envoyer Ioulia l’année prochaine. L’UER, qui organise l’Eurovision, a, pour sa part, indiqué « respecter » la loi du pays hôte, mais regretter « profondément » une décision « contraire à l’esprit du concours », espérant pouvoir faire changer d’avis Kiev.

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