Le Daghestan d’Alissa Ganieva : la tragédie en marche

Les éditions de l’Aube ont publié en 2013 une traduction française de la nouvelle d’Alissa Ganieva Salam, Dalgat !. Par-delà les montagnes, l’orage gronde.

salam dalgat
Extrait de la couverture de Salam, Dalgat ! d’Alissa Ganieva

La nouvelle d’Alissa Ganieva est une photographie, un instant pris au quotidien d’une ville folle, échevelée, d’un pays déboussolé. À travers un moment et un personnage central, on devine une réalité plus vaste, on entraperçoit l’ensemble. Et Salam, Dalgat ! n’a pas emprunté à la tragédie antique que sa forme, son unité de lieu, de temps et d’action – la nouvelle en est aussi parente sur le fond : on y retrouve la même pesanteur, la même irréversible malédiction. Et l’on frissonne.

Elle fait froid dans le dos, la chaude ville du Sud vue par cette romancière de 32 ans, d’origine avare et de langue russe, vivant à Moscou ; sa Makhatchkala, capitale de la petite république montagnarde du Daghestan, est incandescente. Ce sujet de la Fédération aux ethnies et langues multiples, ce « pays brûlant, ardent, fertile » semble, lancé à pleine vitesse sur une route cahoteuse, filer, les yeux bandés, vers le gouffre. Avant toute chose, partout, imprégnant les pierres et l’atmosphère : la violence. À la fois contenue et irrépressible, engendrant toutes les frustrations, au Daghestan, la violence semble tout imprimer, tout déterminer.

Le jeune Dalgat déambule dans la ville et croise, successivement, des êtres symboliques d’univers qui se côtoient. Entre les jeunes hommes, les rapports sont faits toujours et uniquement de compétition, de provocation. La violence domine ces relations masculines où l’on se mesure sans cesse, où l’on confond la démonstration de force avec l’honneur, le spectacle de virilité avec le courage. La familiarité des rapports n’a rien de sympathique – elle est juste brutale, dure ; dans les rues de la ville, on reproduit les hiérarchies, les relations, les codes de la prison. Les hommes sont en permanence contraints à un choix qui n’en est pas un : humilier ou être humiliés.

Côté femmes : pas mieux. Les jeunes filles sont coincées, doivent choisir entre deux extrêmes sans nuances, acculées dans le paradigme, aussi ancien que réducteur, de la sainte ou la putain. Leurs tenues sont soit excessivement sensuelles, soit exagérément austères. Dans la rue et en société, les filles entre elles se jaugent et se jugent, colportent avidement tous les ragots les plus mesquins, se réjouissent du malheur, de l’échec et de la déchéance des autres. Quand fumer dans le salon privé d’un café de la ville devient une affirmation de liberté…

Dans ce pays à l’horizon bouché par les montagnes, l’air est irrespirable, les êtres sont accablés par la pression sociale d’une grande ville à la mentalité de village, par celle d’un formalisme poussé à l’extrême et de l’hypocrisie qu’il engendre. Certes, la ville et le pays bouillonnent – et tout pourrait, devrait, être possible. Mais au cœur de ce volcan originel, l’énergie semble trop puissante, dévastatrice. C’est un bouillonnement qui ne laisse aucun répit, aucune issue. Les cercles d’artistes et les réunions littéraires à tous les coins de rue sont un vestige. Le vieux poète que rencontre Dalgat, qui pourrait représenter une porte de sortie, semble au jeune homme « trop sentimental, ennuyeux ».

L’époque soviétique, avec tous ses défauts, proposait tout de même un avenir à cette république tourmentée, rassemblait dans quelque chose de plus grand ses peuples plus minuscules les uns que les autres, assurait une dynamique économique à ses villages et des écoles de qualité, une éducation à la fois respectueuse de la diversité locale et tirant vers le haut… Mais cette époque est aujourd’hui rejetée, moquée, révolue.

Aujourd’hui, c’est une culture arabe à l’esprit étroit, poussée à la caricature, qui gagne du terrain, qui empiète et se substitue peu à peu, dans les cerveaux d’une jeunesse inculte, aux traditions ancestrales, diverses et complexes. Aujourd’hui, entre le libéralisme global outrancier et la clandestinité islamiste, fatale derrière ses mensonges sur le retour de l’ordre et de la spiritualité, le futur n’a rien d’enchanteur. À Makhatchkala, la plupart des jeunes ont le désir petit, médiocre : un bon mariage – entendez lucratif – pour les filles ; un emploi de fonctionnaire dans les forces de l’ordre – tout aussi rémunérateur, sachant le niveau de corruption – pour les hommes.

Le Daghestan brûle plutôt qu’il ne bouillonne – et semble irrémédiablement condamné à l’implosion. Même si la république accumule les tristes records – taux de chômage, de corruption, etc. –, on comprend, à la lecture de Salam, Dalgat !, que le problème est définitivement plus moral que social. Que si le « danger de la radicalisation », selon la formule politiquement correcte aujourd’hui consacrée, vient bien de l’absence de perspectives, il s’agit avant tout de perspectives intellectuelles : poursuite de ses rêves, aspiration à l’excellence, quête de vérité.

On ressort de ce livre bref mais intense dans le même état que ses protagonistes : oppressé, suffoquant, la boule au ventre. Car excepté s’il fait le choix de ce qui semble malheureusement être la seule issue possible – la grande ville, la vraie : la russe, celle où l’on n’étouffe pas sous le regard des voisins et le poids des conventions –, on sent que Dalgat est perdu. Que sa forme d’ouverture d’esprit et de candeur le conduira inévitablement, même s’il y répugne encore, sur le mauvais chemin, vers la « forêt », dans le repaire de ces barbus qui, seuls, promettent le changement.

Salam DalgatLa traduction de Salam, Dalgat !, signée Joëlle Dublanchet, est parue en juin 2013 aux éditions de l’Aube, 112 pages.

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