Zakhar Prilepine, un héros de son temps

Les éditions de la Différence ont publié en 2014 une traduction française du livre de Zakhar Prilepine, Je viens de Russie. Portrait en confessions.

Zakhar Prilepine
Zakhar Prilepine. Crédits : Andreï Davydovski

Je viens de Russie est une suite de chroniques inspirées de l’actualité, de l’époque, d’amours et de colères ; une série de réflexions et impressions sans prétention, décousues, sans autre lien que leur auteur. Un Zakhar Prilepine sulfureux, provocateur, empêcheur de tourner en rond, passionné, sur tous les fronts et sur un seul – le russe. Prilepine présent physiquement dans ces chroniques, Prilepine dont on entend la voix, le rire, dont on sent l’odeur et la chaleur. Une écriture efficace, à la poésie vibrante, vivante, concrète – combative. Des chroniques dont on ne peut que regretter qu’elles s’achèvent en 2011, avant le grand bouleversement de l’Ukraine, dans une Russie qui, malgré certains aspects immuables, éternels, change en profondeur à vitesse grand V.

J comme Joyeux

Prilepine, c’est une joie qui découle de la volonté, qui relève d’une lutte de tous les instants. Une joie qui fait accepter toute la complexité du monde et même s’en régaler, qui permet d’endurer les pertes et les difficultés, jusqu’aux frustrations, et de s’en relever. Joyeux à toute épreuve, Prilepine saisit et invite à saisir les instants de satisfaction, les bribes de sérénité et d’amour. La joie d’être encore en vie, de croiser des semblables ; la joie d’exister sans trop espérer mais en s’efforçant de vivre libre. Sans jamais oublier que les moments simplement tranquilles sont déjà des victoires, que la catastrophe est tout juste passée – et prête à resurgir. Prilepine aux antipodes du poète maudit : observateur, lucide, radical – mais toujours apte au plaisir, à l’écoute, curieux ; et conscient que tout passe.

T comme Tendre

Prilepine est un tendre, un sentimental. Poète et définitivement pas analyste, ses théories sont parfois fumeuses, souvent discutables ; l’homme se trompe, se contredit et ne s’en cache pas. Il est avant tout guidé, dans son chemin sur terre et parmi les êtres, par un mélange d’amour et d’intuitions. Une tendresse qui l’éloigne, politiquement, des nationalistes. Prilepine déteste les libéraux, mais adore la démocratie – confiant dans le jugement et la responsabilité des hommes pris individuellement. Il rend les coups – mais est profondément contre toute forme d’oppression par les systèmes. Prilepine aime tendrement, follement – les petits et les grands, les saints et les salauds.

I comme Idéaliste

Prilepine est un croyant, à la façon des religieux et des communistes – jamais son idée supérieure de l’homme ne se laisse noircir, noyer dans les faiblesses et les défauts des êtres concrets, qu’il connaît pourtant mieux que quiconque. Le poète sait la nuit et le côté obscur, il a l’œil et le flair aiguisés – mais il choisit de regarder le monde de jour, de n’en garder que le meilleur ; sans naïveté mais avec enthousiasme, conscient mais bienveillant. Prilepine porte un idéal de beauté à l’exact inverse de celle que tente de nous vendre l’époque contemporaine – ce pâle mélange « de confort et de glamour » à vomir. Dans ses livres et dans sa vie, il recherche et réalise une beauté du courage, du choix, de l’acte responsable, assumé. La beauté « de la virilité et de la féminité, de la foi limpide et honnête ». Celle-là qui « sauvera le monde »… s’il peut encore l’être.

N comme Nostalgie

À travers une URSS omniprésente, c’est une utopie que Prilepine dessine. Un passé lumineux qui accentue les failles de notre présent. L’URSS de Prilepine, c’est la campagne de l’enfance, les maisons sans cadenas et les roulades dans la neige, mais aussi et surtout un pays qui plaçait l’intérêt commun au-dessus des petits profits, qui valorisait le courage et la dignité, ne craignait pas l’exploit, incitait au dépassement. L’URSS de Prilepine, elle lui permet tout simplement de respirer, de ne pas se laisser aigrir par sa haine des années 1990. Car cette époque-là, il l’a vécue dans sa chair de jeune homme et ne la connaît que trop. Il a été petit voyou, videur, flic des forces spéciales et vendeur de gadgets éphémère pour cette chienne d’époque, il a été à la guerre pour elle et en est revenu, il en a subi tout le mépris, les injustices et les humiliations. Son patriotisme – intelligent – et tout son engagement politique ne sont qu’un cri contre ces années 1990 où l’on a bradé le plus grand pays du monde contre du saucisson.

R comme Russe – Russe comme Homme

Mais Prilepine est avant tout, surtout, indéniablement et indécrottablement russe – et représente probablement le meilleur de la Russie contemporaine. Le cœur vaste comme la géographie ; le mélange de paresse et de force invincible, d’avant-garde et d’archaïsme, de lourdeur et de génie, de compassion et de brutalité. L’engagement absolu, l’absence de filet et de protection. Prilepine est russe et reconnaissant de ses racines, profondément ancré dans sa terre « faite de sang figé », dans son pays ambivalent, « grandiose et minable ». Ce pays qui est un laboratoire d’expérimentation du monde, qui engendre les pires et les meilleurs des êtres. Ce pays qui dissèque, qui écrase et qui porte. Le pays des christs aux pieds nus, traversés par la souffrance universelle – et des petits fonctionnaires mesquins, aveugles, méprisants et obséquieux. Le système étatique peut-être le plus redoutable du monde, qui n’est supportable que par la lâcheté de ses mailles – et des gens simples solidaires comme une évidence, sans pathos, endurants et courageux comme personne.

Je viens de russie prilepineLa traduction française de Je viens de Russie, signée Marie-Hélène Corréard, est disponible aux éditions de la Différence, 288 pages.

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