Ces sociétés secrètes russes qui font la Russie de demain

Sur fond d’accalmie dans la politique officielle et dans la rue, de plus en plus de clubs intellectuels privés, cercles de discussion et séminaires fermés apparaissent en Russie. La revue Kommersant Vlast s’est penchée sur le succès et les membres de ces sociétés secrètes.

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Illustration-caricature des grands hommes de Russie réunis en société secrète. Crédits : Andreï Boudaev/Live Journal

Dans l’une des tours du quartier d’affaires Moskva-City, à Moscou, on a beau être le week-end, la salle de conférence du 50e étage est pleine. Près de 40 personnes sont réunies : des directeurs adjoints et des vice-présidents de grandes entreprises, telles Lukoil et Renaissance Capital, des responsables de départements ministériels et des conseillers de députés. Ensemble, ils débattent des prochaines réformes gouvernementales et de leur contenu.

Ainsi se déroule la séance de ce club intellectuel privé, créé en 2010 par un groupe de diplômés de l’Institut des relations internationales MGIMO. « À un moment donné, nous avons compris qu’il fallait sortir des limites de notre cercle d’amis », explique, en choisissant soigneusement ses mots, un des membres du club, sous couvert de l’anonymat.

Ces anciens étudiants du MGIMO ont donc commencé d’inviter à ces débats des personnes partageant leurs idées sur l’avenir du pays. « Nous avons évalué chez les nouveaux adhérents leur niveau de professionnalisme, de pragmatisme et de patriotisme. Ensemble, nous réfléchissons à des projets concrets pouvant améliorer la situation en Russie. Nous ne cherchons pas la révolution », poursuit l’interlocuteur de Kommersant Vlast.

À l’en croire, des cercles de ce genre existent aussi à l’école de management Skolkovo et à celle des Hautes études en sciences économiques de Moscou. Il mentionne également l’expérience des pays occidentaux, « innervés par les clubs fermés ».

Le groupe se réunit une fois par mois – le week-end, dans les bureaux des membres. Les participants discutent de la stabilité du rouble et de l’avenir des régions russes, réfléchissent à la façon de libérer Moscou des bâtiments administratifs fédéraux et proposent d’envoyer en Syrie des bataillons capables de faire connaître « l’islam russe bienveillant ». « Nous formons un think tank intellectuel disposant d’un réseau souple, avec de très nombreux contacts horizontaux », commente le jeune homme.

La confidentialité est un des maîtres mots parmi les adhérents : « Nous ne voulons pas être surveillés, explique l’interlocuteur de Kommersant Vlast, avant de préciser : Mais il n’est pas non plus question de nous couper du monde. »

« Les membres de ce club sont des gens très pragmatiques, explique un ancien participant. Pour eux, avoir un emploi du temps chargé est une fin en soi, être impliqué dans des processus importants est une fin en soi. Si tu ne cours pas dans la rue avec un café à la main, c’est que tu n’es pas assez occupé. Ce ne sont pas des intellectuels à la Dostoïevski. Ils ne s’inquiètent pas, comme Tolstoï, de ne pas pouvoir aimer l’humanité entière. Ce sont des occidentalistes à 100 %. Ils pensent être le cerveau de la nation, et que le peuple en est le corps. Ils s’estiment porteurs d’une certaine mission et attendent leur heure – parce qu’ils se considèrent comme les premiers. »

« Les cercles sont confortables et discrets, loin des radars »

Ces espaces de discussion, clubs intellectuels et assemblées secrètes deviennent à ce point populaires en Russie qu’on peut les qualifier de signe des temps. Pour de nombreux participants, ils représentent la seule possibilité de s’allier à des gens partageant leurs idées à une époque où il devient de plus en plus difficile de faire de la vraie politique. Pour autant, on ne peut pas parler de « décembristes du XXIe siècle ». Certains évoquent avec ironie les assemblées aristocratiques sous Louis XVIII et Charles X, décrites par Balzac, d’autres se rappellent les veillées soviétiques dans les cuisines ou les réunions du Cercle des jeunes économistes, dirigé par Anatoli Tchoubaïs, dans le Saint-Pétersbourg des années 1980.

« Ces cercles secrets réunissent des jeunes représentants de l’élite, âgés de 25 à 34 ans, des gens actifs à l’esprit critique », explique un politologue, membre de l’un de ces groupes.

« Dans la Russie d’aujourd’hui, les choses pourraient évoluer très rapidement. Et les vainqueurs seront ceux qui auront une équipe et un programme réalistes, estime Alexandre Gabouïev, sinologue et organisateur d’une société dédiée à la politique étrangère. Un jour, nous nous sommes demandé dans quel but nous faisions tout cela. Et j’ai répondu que, quand tout s’écroulerait ici, soit nous aurions au moins une certaine idée de la manière d’agir dans nos relations avec le reste du monde… soit nous pourrions créer une magnifique communauté, quelque part en Australie du Sud, avec un bon jardin d’enfants. »

Mais pour l’heure, ces sociétés ne cherchent pas à faire de la politique ni à créer des partis. « Les cercles sont confortables et discrets, loin des radars », insiste Alexandre Gabouïev. Même si, à l’en croire, les résultats de leurs travaux sont souvent utilisés dans la politique publique.

Kommersant Vlast a ainsi découvert que lorsque Dmitri Medvedev était président, beaucoup de ses discours étaient préparés par un cercle fermé dirigé par Arkadi Dvorkovitch, actuel vice-Premier ministre et ancien chef de la direction d’experts auprès de la présidence russe.

Ce cercle a également compté, parmi ses membres, l’ancienne directrice de l’agence fédérale de gestion des biens d’État (Rossimouchtchestvo) Olga Dergounova, le politologue Dmitri Badovski, le président du conseil d’administration de l’entreprise énergétique E4 Group Mikhaïl Abyzov, l’ex-gouverneur de la région de Krasnoïarsk puis vice-ministre des finances Alexander Novak, et l’économiste Sergueï Gouriev. Les réunions, organisées dans les bureaux du centre analytique Forum, dirigé par l’adjoint de l’ex-directeur de l’administration présidentielle Alexandre Volochine, ont cessé dès que la plupart des membres sont entrés au gouvernement.

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