Malraux et la Russie : Je t’aime, moi non plus

De sympathisant communiste à figure du gaullisme en passant par militant antistalinien, l’écrivain, penseur et homme politique français André Malraux (1901-1976) a connu avec l’URSS une relation tumultueuse. À l’occasion de l’exposition Les voix du Musée imaginaire d’André Malraux au musée Pouchkine, à Moscou, François de Saint-Chéron, maître de conférences à la Sorbonne et curateur de l’événement revient, pour Le Courrier de Russie sur sa passion pour l’homme, la relation d’amour-haine de Malraux avec la Russie et l’influence que les artistes russes ont exercé sur le personnage.

André Malraux en 1933. Crédits : Bibliothèque nationale de France
André Malraux en 1933. Crédits : Bibliothèque nationale de France

Le Courrier de Russie : Comment avez-vous commencé à vous intéresser à André Malraux ?

François de Saint-Chéron : En juillet 1973, à l’âge de 15 ans, je suis tombé avec mon frère aîné sur une émission de télévision qui retransmettait un discours d’André Malraux lors d’un voyage en Inde. Nous avons été fortement impressionnés, et même émus, par cet homme qu’à l’époque, nous connaissions à peine.

Dès lors, nous sommes devenus en quelque sorte des « groupies ». Nous nous rendions, par exemple, à la sortie d’expositions qu’il inaugurait pour apercevoir Malraux, lui serrer la main et, éventuellement, lui demander un autographe.

Un jour, ayant appris par son chauffeur, avec qui nous nous étions liés d’amitié, qu’il revenait d’un voyage en Inde, nous avons été jusqu’à l’attendre dans le salon d’honneur d’Orly. Et à son arrivée, il est passé devant l’ambassadeur d’Inde en France pour venir directement vers nous et nous saluеr. Nous avons eu la chance de pouvoir immortaliser ce moment en photographie.

L’homme politique a fini par croire qu’il nous connaissait ; et, en 1975, il nous a finalement reçus chez lui. De ce jour, nos relations sont devenues moins « clandestines », nous l’avons revu plusieurs fois jusqu’à sa mort, en 1976. Sa compagne de l’époque, Sophie de Vilmorin, qui nous voyait au départ d’un mauvais œil, a même fini par nous demander de venir classer les photos d’André Malraux, dans sa maison de Verrières-le-Buisson.

LCDR : Qu’est-ce qui vous fascinait tant chez lui ?

F.S.C.  : À l’époque, nous étions impressionnés uniquement par le personnage et ses discours. Nous n’avions encore lu aucun de ses livres. Précédé par son mythe, Malraux était un homme très imposant – grand, maigre, pâle, il électrisait l’atmosphère autour de lui, le voir était comme une apparition.

En grandissant, j’ai découvert son œuvre et ai écrit ma thèse sur tous ses textes non publiés, avant de les faire éditer à La Pléiade. Je suis devenu un spécialiste d’André Malraux. Mais pour moi, il est toujours resté bien plus qu’un objet d’étude. C’est une passion d’adolescence qui ne s’est jamais refroidie.

LCDR : Quelle relation Malraux entretenait-il avec la Russie ?

F.S.C. : La relation d’André Malraux à la Russie a commencé par une polémique – lorsque Léon Trotski a réagi, dans un article assez critique, à son premier roman Les Conquérants, publié en 1928.

En 1933, les deux hommes se sont rencontrés en France, près de Royan, et ont discuté pendant deux jours. Malraux a ensuite publié, dans un hebdomadaire, le récit de cette rencontre – il y confie toute son admiration pour Trostki. 40 ans plus tard, lors d’un entretien avec le comédien Jean Vilar, il témoignait encore de cette admiration pour le créateur de l’Armée rouge, malgré toutes les dissensions qui avaient pu surgir entre eux par la suite.

André Malraux s’est rendu pour la première fois en Union soviétique en 1934, à Moscou, à l’occasion du premier congrès des écrivains soviétiques, lors duquel il est intervenu, dans un discours resté un texte de référence. Face à un parterre d’écrivains, comme Boris Pasternak, mais aussi de politiques, comme Karl Radek, Malraux a dit à la fois son admiration pour l’Union soviétique et son opposition au réalisme soviétique comme impératif esthétique dans l’art et la littérature. Il a souligné que les artistes devaient constamment inventer, ne pas reproduire la réalité. Des propos qui ont évidemment déplu aux dirigeants marxistes – et déjà stalinistes – de l’époque.

Au cours de ce voyage, l’écrivain français a d’ailleurs tenu un carnet de notes, qui n’avait jamais été publié jusqu’à ce que je l’édite en 2007, sous le titre Carnet d’URSS. Ses réactions sur place sont édifiantes. On apprend ainsi qu’à l’époque, André Malraux aimait beaucoup le cinéma soviétique, notamment les grands films de Poudovkine, d’Eisenstein, comme Le Cuirassé Potemkine, ou Les Trois chants sur Lénine de Dziga Vertov.

Il n’y formule, en revanche, aucune critique à l’égard du régime. En fait, Malraux ne s’est jamais désolidarisé de l’URSS. Même après la signature du pacte germano-soviétique, en 1939, il refusa de critiquer publiquement le parti communiste et le régime de Staline. Toutefois, la Seconde Guerre mondiale changea radicalement la donne. À la fin du conflit, l’écrivain français a rejoint la Résistance au côté du général de Gaulle et, dans les années 1940-50, il devint l’un des plus fervents antistaliniens.

André Malraux ne reviendra en URSS qu’en 1968, en tant que ministre de la culture, pour aller chercher des tableaux de Matisse. C’est alors qu’il rencontre l’ancienne directrice et actuelle présidente du musée Pouchkine, Irina Antonova. Notons aussi que son demi-frère, Roland Malraux, travaillait à Moscou. L’écrivain avait donc presque un lien familial avec la Russie…

Le Musee imaginaire Andre-Malraux
Le Musée imaginaire d’André Malraux. Crédits : archives

LCDR : Quelle influence les artistes russes ont-ils exercé sur Malraux ?

F.S.C.  : L’écrivain qui a eu le plus d’importance pour Malraux est sans doute Dostoïevski, auquel il se réfère souvent, surtout à certaines scènes des Frères Karamazov. Il mentionne également Tolstoï et son Guerre et Paix. Malraux avait aussi beaucoup d’admiration pour Isaac Babel, notamment son roman La Cavalerie rouge.

Quand la GPU, la police d’État de l’URSS, a mis la main sur Babel, elle lui a fait « avouer » avoir été recruté comme espion par Malraux, en tant que trotskiste… Le metteur en scène Meyerhold a connu le même sort. Mais on ne sait pas si Malraux a jamais eu connaissance de ces mises en scène.

Côté peinture, Malraux considérait qu’ « il n’y avait plus de grande peinture russe depuis Roublev ». Cependant, le Carnet d’URSS nous apprend qu’il allait régulièrement chez Alexandre Tychler et connaissait très bien l’œuvre de Serge Poliakoff et d’Alexandre Alexeïeff, qui a illustré plusieurs de ses livres. Mais le contemporain de son époque qu’il admirait le plus était sans aucun doute Marc Chagall, avec qui il était personnellement lié. En tant que ministre français de la culture, c’est lui, d’ailleurs, qui a commandé à Chagall les plafonds de l’Opéra de Paris.

À l’époque, Malraux, grand amateur de cinéma soviétique, avait aussi avec Eisenstein un projet d’adaptation cinématographique de son roman La condition humaine. La collaboration n’a malheureusement jamais pu aboutir pour des raisons politiques. Après la guerre, il n’a plus jamais parlé de cinéma russe, vraisemblablement parce qu’il ne s’y intéressait pas. De manière générale, après la Seconde Guerre mondiale, Malraux a continué de ne s’intéresser qu’à la « Russie éternelle » et aux œuvres qu’il connaissait déjà, mais sans chercher à découvrir des artistes plus contemporains, comme Malevitch ou Tarkovski.

LCDR : Que représente aujourd’hui l’exposition Les voix du Musée imaginaire d’André Malraux au musée Pouchkine ?

F.S.C.  : Cette exposition ouvre un nouveau chapitre dans les relations entre Malraux et la Russie et est un prolongement inattendu de sa visite au musée Pouchkine en 1968.

Une telle exposition n’a eu que deux précédents dans le monde : la grande exposition organisée par la fondation Maeght à Saint-Paul-de-Vence, en 1973, que Malraux avait d’ailleurs inaugurée aux côtés de Chagall, et celle du musée privé Idemitsu, à Tokyo, en 1978, baptisée : André Malraux et le Japon éternel.

En cette année de quarantième anniversaire de sa disparition, ce n’est pas dans son pays mais ici, à Moscou, qu’André Malraux se voit rendre l’hommage le plus éclatant, au travers de ces œuvres rassemblées par le musée Pouchkine.

François de Saint-Chéron, invité des Mardis, sur Malraux

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