Maël Brossard, scientifique à Skolkovo : « J’essaie de créer des liens entre la science et les arts »

Maël Brossard, 30 ans, est le seul chercheur français à travailler au sein de Skolkovo, ce nouveau centre de recherche et développement, près de Moscou, qui a pour mission de faire avancer la science russe. Le jeune homme s’est confié au Courrier de Russie.

MAel Brossard
Maël Brossard. Crédits : Vitali Choutiskov/Service de presse de Skolkovo

Le Courrier de Russie : Comment avez-vous été amené à travailler à Skolkovo ?

Maël Brossard : J’ai terminé une licence de physique à Grenoble et un master en nanoscience à Paris. En 2010, je suis allé en Angleterre, pour entreprendre une thèse – achevée en 2015 – en photonique hybride [concerne l’étude et la fabrication de composants, tels les cellules photovoltaïques et cristaux photoniques], sous la direction du professeur Pavlos Lagoudakis, C’est lui qui m’a parlé de Skolkovo, où il dirige le groupe de recherche en photonique hybride. Il cherchait quelqu’un pour gérer le laboratoire. Et je suis arrivé à l’Institut de science et technologie Skoltech en mars 2016.

LCDR : En quoi consiste votre travail à Skoltech ?

M.B. : Je gère le laboratoire de photonique hybride et travaille avec une équipe composée d’une douzaine de chercheurs russes. Nos recherches se concentrent principalement autour de deux axes : la photonique hybride et les matériaux quantiques. Nous collaborons souvent avec d’autres pays, comme l’Angleterre, les États-Unis et Taïwan. En revanche, nous avons très peu d’échanges avec la France : il me semble que dans notre domaine, la recherche là-bas est surtout théorique, alors que notre équipe, à Skoltech, se concentre davantage sur la pratique.

LCDR : Qu’en est-il du rayonnement international de Skolkovo, d’ailleurs ?

M.B. : Il y a une collaboration active avec l’international, même si, dans le même temps, il est assez compliqué de faire venir à Skolkovo des chercheurs étrangers pour travailler de manière permanente. La grande majorité des collaborateurs sont russes. J’ai l’impression qu’il y a toujours beaucoup d’a priori négatifs, dans le monde, sur le fait d’aller vivre et travailler en Russie. Surtout après les sanctions, lesquelles, à mon sens, n’ont rien arrangé.

LCDR : Peut-on qualifier Skolkovo de « Sillicon Valley russe » ?

M.B. : C’est difficile à dire, pour le moment. Le parc, tout récent, ne bénéficie pas encore d’une grande notoriété. Notre laboratoire, par exemple, a à peine un an, et il est parmi les premiers à avoir été créés ! La réputation de Skolkovo se développe peu à peu. Beaucoup d’argent a été investi, notamment par le gouvernement et quelques oligarques. Mais cela ne suffit pas forcément pour être reconnu dans le monde de la science.

LCDR : C’est-à-dire ?

M.B. : Je pense que ce qui manque à Skolkovo – et en général à la recherche russe –, c’est de la créativité. Les scientifiques en Russie sont très carrés, très linéaires. Or, dans la recherche, il faut savoir regarder un peu dans toutes les directions et surtout être flexible, ce que les Russes ont vraiment du mal à faire. À mon avis, cette linéarité les bride fortement dans leur travail, et c’est vraiment dommage, car ce pays possède énormément de gens très intelligents. Mais pas forcément créatifs…

LCDR : Faut-il alors revoir l’approche scientifique en Russie ?

M.B. : Il me semble qu’il faut surtout adopter une approche plus moderne, plus innovante. J’ai d’ailleurs du mal à comprendre ce phénomène, car Moscou est une ville tellement créative ! Il s’y passe plein de choses. Je suis surpris qu’il n’y ait aucun lien entre les arts et la science, par exemple. Les scientifiques russes restent entre eux, ils n’ont pas d’amis artistes. À Skolkovo, j’essaie d’ailleurs, également, d’axer mon travail dans cette direction et de faire bouger les choses, de créer des liens entre ces deux mondes.

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Bâtiment de Skolkovo, à Moscou. Crédits : Vitali Choutiskov/Service de presse de Skolkovo

LCDR : Que faites-vous, concrètement ?

M.B. : Je préside le Comité des jeunes chercheurs de Skolkovo. Nous avons plusieurs projets. Pour rester sur cette idée de la science et des arts, j’ai une amie artiste qui propose des ateliers de créativité à Moscou, et j’aimerais l’inviter à Skolkovo afin qu’elle stimule l’imagination de nos chercheurs. Le but est d’insister sur la fonction sociale de la science. Tout est question, d’ailleurs, de motivation et d’idées souvent plus que de moyens. Et je dois dire que le président de Skoltech, Alexander Kuleshov, est quelqu’un de très ouvert, il est très réceptif à nos projets et nous soutient beaucoup.

LCDR : Vous vous voyez rester longtemps en Russie, en tant que chercheur ?

M.B. : J’aime beaucoup Moscou et travailler à Skolkovo me convient. Nous bénéficions d’une liberté et d’une flexibilité assez larges, ainsi que des moyens nécessaires pour conduire nos recherches. Je sens qu’il y plein de choses à faire ici et c’est motivant.

Skolkovo

En bref. Situé à l’ouest de Moscou, le centre de recherche et développement Skolkovo est un projet initié en 2009 par Dmitri Medvedev, alors président, afin d’encourager la création de start-ups dans les domaines de l’énergie, des technologies de l’Espace, des télécommunications, du nucléaire et de la biotechnologie. Skoltech, ouvert en 2011, est l’institut de technologie de Skolkovo.

En chiffres. Le parc technologique de Skolkovo, aujourd’hui, c’est :
290,1 millions de roubles investis (4,6 millions d’euros) ;
652 emplois ;
95 entreprises implantées ;
Des partenariats de taille : Boeing, Cisco Systems, EADS, Airbus, IBM, Microsoft, Siemens, Nokia, etc. ont notamment signé avec Skolkovo des contrats de coopération en recherche et développement.

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