Alexeï Navalny condamné « sans surprise » à cinq ans de prison avec sursis

Mercredi 8 février, Alexeï Navalny, figure de l’opposition russe et candidat à l’élection présidentielle de 2018, a été reconnu coupable de détournement de fonds par un tribunal de Kirov et a été condamné à une peine de cinq ans de prison avec sursis ainsi qu’à une amende de 500 000 roubles (environ 7 900 euros). Une condamnation sans surprise pour Stanislav Koutcher, journaliste et chroniqueur pour la radio Kommersant FM, qui considère que l’absence de tribunal indépendant est le principal problème en Russie.

Navalny Kirov
« Nous mènerons notre campagne électorale malgré ce qu’il se passe dans ce tribunal », a déclaré Alexeï Navalny devant les journalistes juste après la lecture de la décision par le juge. Crédits : FB

Il existe des citoyens convaincus que l’avenir de Navalny se trouverait entre les mains de la sécurité intérieure ou des clans du Kremlin. Mais ni parmi les partisans de l’opposant, ni parmi ses détracteurs, ni même parmi ceux qu’il laisse totalement indifférents, je n’ai rencontré personne qui croirait sincèrement qu’un tribunal pourrait décider de son sort.

Il en va de même concernant n’importe quel autre procès retentissant ayant eu lieu dans la nouvelle Russie : IOUKOS, Pussy Riot, l’affaire Bolotnaïa, Dadine ou Karaoulova… Et la liste s’allonge chaque mois. Il y a des Russes que ces condamnations ont révoltés, il y en a qui, au fond d’eux, ont trouvé que les accusés auraient dû « prendre plus ». Mais il n’y en a aucun, de ce que j’ai pu voir, qui ait sérieusement estimé que ces verdicts avaient été prononcés par un tribunal indépendant.

Si un procès est lié à la politique, l’idéologie, l’argent ou les relations avec le pouvoir, ceux qui décident de qui a tort et raison sont où vous voudrez – sauf au tribunal. Il y a des exceptions, mais elles ne viennent que confirmer la règle. C’est du moins ainsi que pensent, j’ose l’affirmer, la majorité de mes compatriotes en capacité de raisonner.

La certitude qu’il n’y a pas de justice indépendante en Russie est, à mon avis, l’une des plus profondément ancrées dans notre pays, rassemblant le peuple dans sa totalité indépendamment des sympathies politiques, des confessions, de la couche sociale et de la taille du compte en banque. Et ce constat est, j’en suis certain, le diagnostic le plus grave que l’on puisse établir pour mon pays.

On pourra construire des milliers de nouvelles aires de jeux pour enfants dans tout Moscou. On pourra installer une caméra sur chaque poteau et simplifier et assainir au maximum les rapports avec la police. On pourra planter au fond de la Fosse des Mariannes la croix orthodoxe et le drapeau russe. Théoriquement, on pourra devancer le monde entier en matière de développement de l’intelligence artificielle et des technologies de l’information, surpasser les Américains dans l’Espace et détruire jusqu’à leurs fondements toutes les organisations terroristes possibles. En se laissant aller à fantasmer, on pourra même asseoir à la tête de toutes les grandes puissances mondiales des hommes du Kremlin et, sur le trône du Pape, un agent romain du Patriarcat de Moscou.

Mais même si l’on y parvient et qu’il faut toujours, pour réclamer justice, s’adresser non au tribunal mais au président –au gouverneur, au général ou à l’oligarque–, alors le pays restera vulnérable et condamné à pourrir de l’intérieur. Parce que rien n’est plus destructeur pour le cerveau, et ensuite pour le corps, que la peur et le fait de douter du triomphe de la justice. Celui qui a conscience de sa faiblesse face au système fait un mauvais bâtisseur de grande puissance, que dis-je, de grande puissance – il n’est même pas question de compter sur lui pour défendre ce système même.

J’ai vu des résultats d’enquêtes sociologiques dans lesquels les Russes réclamaient le retour de la censure dans la culture et du contrôle de l’État sur les médias et le grand capital, voire le rétablissement de la monarchie dans le pays. Mais je n’ai jamais eu connaissance d’une seule étude qui montrerait que les Russes estiment la justice indépendante superflue ou nuisible. Je n’ai pas rencontré non plus un seul individu sain d’esprit qui s’opposerait par principe au fait que, si la tempête se lève, les questions de sa responsabilité et, plus encore, de sa liberté, soit décidées par des gens dont la santé, la carrière et le bien-être matériel ne dépendent pas de l’État. Les condamnations politiquement motivées ne sont que la partie visible de l’iceberg, elles ne sont qu’une partie d’un système qui encourage l’impunité et, par conséquent, le chaos. L’existence d’un système judiciaire non caricatural mais véritablement indépendant serait dans l’intérêt absolument de tous – indépendamment des positions sur la Crimée, le Donbass, Raïkine, le film Matilda ou le problème de la violence domestique.

Le modèle américain de démocratie peut déplaire à beaucoup, mais dans un de ses aspects au moins, il est exclusivement positif : peu importe qui se retrouvera à siéger à la Maison-Blanche, les tribunaux, précisément, protégeront toujours le peuple de l’arbitraire du souverain.

De tous ceux ayant annoncé leur souhait de se présenter à l’élection de 2018, Navalny est le seul, pour l’heure, à avoir cité l’établissement d’un système judiciaire indépendant au nombre des défis prioritaires à relever pour le futur président. Bien sûr, il ne s’agit pour le moment que de mots. Mais ce sont ces mots précisément que, personnellement – en ma qualité d’électeur autant que de citoyen –, je voulais depuis longtemps entendre prononcer par quelqu’un d’autre que le président, qui ne se lasse pas de les répéter dans chacun de ses discours solennels.

Navalny et l’affaire KirovLes

Alors conseiller du gouverneur de la région de Kirov en 2009, Alexeï Navalny se serait mis d’accord, selon l’accusation, avec le directeur général de la société étatique d’exploitation forestière KirovLes, Viatcheslav Opalev, et son ami Piotr Ofitserov, directeur de la compagnie forestière VLK, sur la vente à ce dernier de 10 000 m3 de bois à un prix très bas.

En 2010, suite à un contrôle, la région de Kirov estime le dommage à 16 millions de roubles.

En 2011, une enquête pénale est ouverte contre Alexeï Navalny et Piotr Ofitserov pour abus de confiance. Le 31 juillet 2012, les deux hommes sont finalement accusés de détournement de fonds.

En décembre 2012, Viatcheslav Opalev est arrêté et condamné pour détournement de fonds.

Le 18 juillet 2013, un tribunal de Kirov condamne Navalny et Ofitserov à respectivement cinq et quatre ans de prison. Le 16 octobre, toutefois, les peines sont transformées en sursis.

Le 23 février 2016, la Cour européenne des droits de l’homme (CEDH) de Strasbourg constate que les droits des accusés « ont été bafoués » et inflige à la Russie le versement de 87 000 euros de dommages et compensations à Navalny et Ofitserov.

Le 16 novembre 2016, la Cour suprême russe annule le jugement et ordonne l’ouverture d’un nouveau procès, qui commence le 5 décembre 2016.

Mercredi 8 février, Alexeï Navalny est reconnu coupable de détournement de fonds et condamné à une peine de cinq ans de prison avec sursis ainsi qu’à une amende de 500 000 roubles. Piotr Ofitserov écope, lui, de quatre ans de prison avec sursis et d’une amende du même montant.

Source : Kommersant

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