Voyage en Bachkirie au XIXe siècle : sur les traces de Paul Labbé

En février 2017, les éditions Paulsen publieront la traduction en russe du livre Sur les grandes routes de Russie entre l’Oural et la Volga, récit du voyage jusqu’en Bachkirie du linguiste et ethnologue français Paul Labbé, en 1897-1898. Découverte.

Bachkir XIX
Bachkir devant sa maison à la fin du XIXe siècle. Crédits : dic.academic.ru

« Paul Labbé a permis au monde de mieux connaître la géographie et l’ethnographie de l’est de la Russie », s’enthousiasme l’éditeur russe, Igor Koutchoumov, dans une interview au journal bachkire Bashinform.

Ces voyages de l’ethnologue témoignent de l’intérêt de la communauté scientifique française de l’époque pour la Russie, souligne l’éditeur. « Son essai contient notamment un recueil d’articles signés d’autres ethnographes français [sur la Bachkirie]. (…)Il faut dire que la fin du XIXe-début du XXe siècle a été marquée par un rapprochement franco-russe. L’intérêt mutuel était accru, et de nombreux chercheurs français se rendaient en Russie pour y étudier la littérature nationale, mais aussi la vie et les coutumes de ses différents peuples », poursuit Igor Koutchoumov.

Un Français chez les Russes

Paul Labbé entame son voyage vers la Bachkirie en 1897, en longeant la Volga, au départ de la ville de Iaroslavl, sur un bateau à vapeur.

Parlant couramment le russe, l’ethnologue s’intègre facilement à la population locale. Son récit, ponctué d’anecdotes amusantes, relate notamment l’étonnement d’un matelot avec qui il discute : « Toi, un Français ! Mais alors les gens de ton pays sont donc faits comme ceux de chez nous ? »

Paul Labbé présente d’ailleurs les Russes sous leur meilleur jour, incitant même ses compatriotes à s’en inspirer. Les passagers russes, écrit-il ainsi, « donnent de suite aux Français qui s’embarquent avec eux, le bon exemple à suivre (…). Le Russe sait que la patience est la plus intelligente des vertus et qu’elle finit toujours par triompher. Il prend les administrations pour ce qu’elles valent ; il est convaincu avec raison que les heures indiquées sur les horaires sont celles où les bateaux ne sont jamais là ; il sait enfin, il sait surtout, ce dont les Français ne sont pas encore persuadés, que les compagnies n’ont pas été créées pour la commodité des voyageurs et que ce sont, au contraire et dans tous les pays, les voyageurs qui ont été faits pour les compagnies. (…) Le temps n’a que le prix qu’on lui attache et il faut le prendre comme il vient : le Russe est un sage. »

Le voyageur va jusqu’à consacrer tout un chapitre, quelques pages plus loin, à une hospitalité russe qu’il résume ainsi : « Les Russes ne savent pas être aimables à demi. (…) Ils rencontrent un étranger, voyagent avec lui, s’attachent à lui, le comblent de politesses ; ils l’adoptent pour ainsi dire. »

Un voyage « pittoresque »

Tatars XIX siècle
Famille tatare à la fin du XIXe siècle. Crédits : archives

Pour Paul Labbé, « la leçon d’ethnographie pittoresque » ne commence toutefois qu’après la ville de Nijni Novgorod, quand il entame le trajet jusqu’à Kazan, la capitale du Tatarstan.

Dans la ville tatare, le voyageur est d’abord séduit par la beauté orientale de ses habitantes : « Les femmes sont beaucoup plus séduisantes qu’on ne le croit (…). J’en vis qui me plurent beaucoup. Leurs yeux sont souvent vifs et malicieux. » Mais l’ethnologue s’attache surtout aux mœurs et coutumes locales, racontant par exemple qu’invité à un mariage tatar, il est le témoin, au cours du repas, d’une tradition des plus surprenantes : « Tout à coup à ma grande stupéfaction, les invités repus se mirent à cracher autour d’eux dans la salle pour bien prouver à leur hôte qu’ils étaient rassasiés et jetèrent des pièces d’or, d’argent ou de cuivre, selon leur fortune, sur la nappe couverte de riz et de viande : c’était là le cadeau offert par les invités à la fiancée. »

Immersion chez les Bachkirs

Bachkirs XIXe siècle Labbé
Famille bachkire en 1889. Crédits : archives.

Souhaitant étudier les peuples oubliés par les progrès de la civilisation russe, Paul Labbé poursuit son périple jusqu’à Oufa, la capitale de la Bachkirie, où les responsables politiques locaux lui conseillent de se rendre dans le vaste district de Sterlitamak, afin de rencontrer les Bachkirs de la steppe et ceux de la montagne.

Le premier contact n’est toutefois pas si simple : « Ils étaient d’abord assez froids et peu communicatifs, et ce n’était qu’à force de petits cadeaux sans valeur d’ailleurs, cigarettes, morceaux de sucre, objets de bimbeloterie, et à force d’amabilités faites contenant mon impatience, que j’obtenais d’eux des renseignements souvent trop peu précis. » Paul Labbé réussit cependant à se faire accepter : « Ils trouvaient enfin que le sauvage de France s’était quelque peu civilisé en vivant si longtemps parmi les musulmans et qu’il était devenu un compagnon assez agréable. »

L’ethnologue français souligne qu’il est rare de rencontrer des Bachkirs connaissant le russe : « Les invasions passèrent près d’eux sans les transformer (…) ; sauvages ils étaient, sauvages ils sont restés. » Pour l’écrivain, « un Bachkir n’a d’ailleurs jamais l’air de comprendre ce qu’on lui demande. (…) On les interroge en vain, ils ne veulent rien savoir, et souvent ne savent rien (…). Les paroles mêmes de leurs chansons ne sont toujours que des improvisations peu intéressantes (…). Ce que les Bachkirs aiment surtout, c’est à gémir sur le passé. »

Un voyage sociologique

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Le village de Pavlovo dans la région de Nijni Novgorod en 1895. Crédits : archives

Plus largement, le récit de Paul Labbé, membre éminent de la Société de Géographie de Paris, spécialiste de la Sibérie et des peuples non russes de Russie, propose un regard global sur la société russe de la fin du XIXe siècle.

L’ethnologue y évoque notamment les grandes vagues d’immigration paysanne russe en Sibérie et le quotidien des populations russophones des régions orientales du pays, mais dénonce aussi des phénomènes qu’il observe et qui le choquent : alcoolisme, pauvreté, « adultère », « débauche », etc.

Le voyageur fait aussi régulièrement référence aux liens qui unissent à l’époque son pays à la Russie. Au cours d’une soirée avec un groupe de « jeunes chanteurs (…) en costume de travail, chemise rouge ou bleue, chaussures en écorce de bouleaux ou grandes bottes en feutre », il leur demande s’ils savent ce qu’est la France : « Oui, là-bas (…) plus loin que la mer, il y a une grande ville qu’on appelle Paris, où il y a beaucoup d’eau-de-vie, et où le paysan peut boire plus de trois fois par semaine ! » Paul Labbé précise que le jeune homme ajoute : « Les Français d’aujourd’hui aim(ent) tellement la Russie qu’ils choisir(on)t bientôt le tsar Nicolas comme empereur. »

En fait, certaines réflexions du chercheur sur les relations franco-russes au XIXe siècle sonnent aujourd’hui de façon très actuelle, tel ce : « Bien des gens disent du mal des Russes, sans plus de raison que lorsqu’ils en disaient du bien ».

La traduction du livre Sur les grandes routes de Russie entre l’Oural et la Volga sera tirée à 800 exemplaires et vendue à Moscou et Oufa.

Qui était Paul Labbé ?

Paul Auguste Labbé (1867-1943) était un linguiste et ethnologue français. Secrétaire-général de la Société de géographie commerciale de Paris de 1905 à 1919, puis de l’Alliance française de 1919 à 1935, il était spécialiste de la Sibérie et des peuples non russes de Russie. Les manuscrits et les photographies du chercheur sont aujourd’hui conservés dans divers fonds d’archives français.

Son récit de voyage Sur les grandes routes de Russie entre l’Oural et la Volga, publié à Paris en 1905, a reçu le Prix Fabien de l’Académie française en 1906.

La Bachkirie

Bachkortostan Bachkirie

La République de Bachkirie, désormais Bachkortostan, est un sujet de la Fédération de Russie situé entre la Volga et les monts Oural. Sa capitale est la ville d’Oufa, située à 1 519 km de Moscou.

La population de la république s’élève à 4 071 064 habitants et est principalement composée de 36,1 % de Russes, de 29,5 % de Bachkirs et de 25,4 % de Tatars.

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