Alexeï Ivanov : « En Sibérie, la valeur primordiale est l’esprit d’initiative »

Qu’est-ce que la Sibérie a de si particulier ? Qui sont ceux qui l’ont façonnée au fil du temps ? En guise de réponses, Alexeï Ivanov, un des plus remarquables écrivains russes contemporains, vient de publier le roman Tobol – du nom d’un fleuve qui traverse la grande plaine sibérienne. Ogoniok s’est entretenu avec lui.

Le fleuve Ob traverse la Sibérie.
Le fleuve Ob traverse la Sibérie. Crédits : Andreï Grebnev / TASS

Ogoniok : Votre dernier roman, Tobol, est-il une sorte de clé pour comprendre la Sibérie ?

Alexeï Ivanov : Je n’avais pas pour ambition de raconter l’identité sibérienne. Simplement, j’ai beaucoup étudié les régions de Russie, je me suis largement penché sur l’Oural, la région de la Volga et le Sud – et je suis habitué, aujourd’hui, à saisir immédiatement le nerf d’un territoire. Et à le faire ressentir au lecteur. Je pense ainsi pouvoir affirmer qu’en Sibérie, la valeur primordiale par laquelle passe la réalisation de soi est l’esprit d’initiative. Ce n’est ni le travail, comme dans l’Oural, ni la propriété, comme dans la Russie rurale, ni encore la justice, comme chez les Cosaques.

Ogoniok : Comment l’expliquez-vous ?

A.I. : La cause est à chercher dans l’histoire de la région. Il faut se rappeler que la mission principale des premiers explorateurs de la Sibérie, au XVIIe siècle, était la recherche de toutes sortes de choses nouvelles : terres, biens, métiers… Plus ils se montraient entreprenants, et plus leur quête avait de chances de réussir. C’est l’esprit d’initiative qui leur assurait le succès.

Ogoniok : Je me souviens de mes impressions la première fois que j’ai survolé la Sibérie en avion. C’était l’automne. Depuis le hublot, je voyais des rivières, des forêts… les paysages habituels. Mais soudain, une image très particulière est apparue : le Ienisseï – c’est bien plus qu’un fleuve, c’est autre chose, quelque chose de grandiose…

A.I. : En effet, le Ienisseï, mais aussi l’Ob et l’Irtych, ce sont des univers à eux seuls, des mondes gigantesques. Ils forment un territoire tout à fait existentiel.

Rendez-vous compte : ils prennent leur source en Chine pour se jeter dans l’océan Arctique – c’est-à-dire qu’ils traversent tout un continent ! Rien de comparable à ce que l’on peut voir en Russie centrale… Et celui qui se met en tête d’écrire sur la Sibérie doit pouvoir ressentir ces dimensions gigantesques, il doit se trouver précisément à l’endroit qu’il décrit. Dans Tobol, par exemple, je parle d’un détachement de Cosaques qui a rejoint Sourgout à la rame depuis Tioumen. J’ai fait ce trajet en voiture, et j’ai ressenti la distance phénoménale qui sépare les deux villes – près de 1 000 kilomètres. Alors, mes Cosaques, au XVIIe siècle, combien de temps ont-ils ramé ? Un mois, deux ? À quoi se sont-ils raccrochés pour affronter les forces naturelles supérieures ? Je crois que les hommes avaient en eux, à l’époque, une chose qu’ils ont depuis perdue. Une force mystique. Mais il faut être sur place pour en avoir conscience. Il est impossible de le comprendre en observant une carte ou un globe.

« Une région immense aux possibilités gigantesques »

Ogoniok : Cette force mystique dont vous parlez, a-t-elle disparu à jamais ?

A.I. : En fait, non ! La Sibérie est toujours un défi. C’est comme si elle demandait à quiconque pénètre chez elle : seras-tu à la hauteur ? À l’époque soviétique, nous l’étions presque, avec le barrage de Bratsk et la ligne de chemin de fer Baïkal-Amour. Mais aujourd’hui… Bien sûr, il y a en Sibérie quelques enclaves du XXIe siècle, telle Novossibirsk, mais au fond, la région reste coincée quelque part entre le XVIIe et le XVIIIe siècles. Seul le XVIIe siècle fut capable de cette audace, de ce défi ; à l’époque, ce n’est pas l’État qui était en lutte contre la Sibérie, mais l’homme. L’État n’était pas encore arrivé jusque là-bas – toute la conquête romanesque de la Sibérie est liée à l’homme.

Mais alors que les hommes, jadis, avaient la possibilité de capitaliser sur leurs efforts, ce n’est plus le cas aujourd’hui. Et ce pour deux raisons. Premièrement, autrefois, ce que l’homme produisait à titre privé avait beaucoup de valeur. Quand vous vous procuriez une fourrure, elle devenait immédiatement une monnaie d’échange – contre laquelle vous pouviez obtenir de l’or. Aujourd’hui, la fourrure ne rend plus riche. Deuxièmement, de nos jours, le contrôle de la population par l’État est bien plus strict que sous Pierre le Grand. On nous pille au quotidien, tout est interdit et il est impossible d’obtenir quoi que ce soit.

La Sibérie est une région immense aux possibilités gigantesques, mais sa mise en valeur exige des instruments sociaux et politiques différents de ceux que l’on utilise aujourd’hui. Et si l’on continue dans ce sens, la région restera à jamais coincée au XVIIe siècle.

Ogoniok : Quels sont ces instruments ?

A.I. : La liberté et l’esprit d’initiative.

Alexeï Ivanov. Crédits : zbulvar.ru/

Ogoniok : Mais la population de la région a diminué…

A.I. : La Sibérie n’était pas beaucoup plus peuplée à l’époque ; simplement, les opportunités de travail y étaient meilleures. Il suffisait par exemple, pour gagner de l’argent, de cultiver du seigle et de chasser le renard pour sa fourrure. Ce qui n’est évidemment plus suffisant aujourd’hui – nous sommes au XXIe siècle, tout de même. Il faut donc aider les gens à gagner des salaires correspondant aux normes actuelles – et non à celles d’il y a quatre siècles !

Ogoniok : La Sibérie pourra-t-elle un jour être de nouveau en phase avec son temps ?

A.I. : Je ne suis pas économiste, je n’ai pas de recettes pour intégrer la Sibérie dans l’économie du XXIe siècle. Il existe sans doute des stratégies – il faut écouter les experts. Ce que je sais, c’est que la conquête de la Sibérie s’est accomplie en deux étapes. La première remonte au XVIIe siècle, quand des explorateurs se sont vu offrir certaines opportunités par l’État. Ils recevaient des prêts, vendaient les fourrures qu’ils rapportaient… autrement dit, ils étaient économiquement libres. La deuxième correspond aux réformes de Stolypine – lorsque des paysans de Russie centrale, aidés par l’État, se sont installés en Sibérie. La conquête de territoires commence lorsque l’État se met à soutenir sa population.

Ogoniok : On pourrait parler d’une troisième étape : l’époque soviétique – avec des investissements fédéraux tout aussi considérables. Et chaque phase de la conquête a été portée par une mission idéologique – un rêve de repousser les frontières, de conquérir la nature, une utopie pour l’avenir.

A.I. : Je ne suis pas d’accord. Même à l’époque soviétique, l’idéologie n’était qu’une façade. En réalité, tout le monde est toujours guidé par des considérations pragmatiques. Les hommes se sont installés en Sibérie dès lors qu’ils ont eu la possibilité d’y vivre mieux qu’en Russie centrale – tout simplement. Tout a toujours une raison économique. D’autre part, je ne mentionnerais pas la période soviétique, parce que la conquête de la Sibérie a alors été exclusivement le fait de l’État ; en s’installant dans la région, les hommes se contentaient de participer aux affaires de l’État. En revanche, au XVIIe siècle et à l’époque des réformes de Stolypine, c’est bien l’homme qui est parti à la conquête de la Sibérie. Et là se trouve la clé de la compréhension de tout.

Alexeï Ivanov fait partie de ces écrivains rebelles qui boudent Moscou, préférant à ses charmes une vie simple dans leur région natale. Né en 1969 à Perm, Alexeï Ivanov vit aujourd’hui à Ekaterinbourg. C’est à l’Oural qu’il a consacré toute son œuvre, composée de nombreux romans et essais. Il s’intéresse à son histoire passionnante autant qu’à son présent tumultueux. Alexeï Ivanov propose de redécouvrir la Russie au-delà des capitales, dans son immensité et sa diversité. Ses romans les plus connus sont Le cœur de Parme, L’or de la rébellion et Le géographe a bu son globe. Seul ce dernier a été traduit en français – par les éditions Fayard, en 2008.

1 commentaire

  1. Quand je pense à ce que les Russes peuvent réaliser dans un territoire aussi inhospitalier, je trouve cela formidable. L’hiver en Sibérie est très rude, en 2015 je suis parti de Moscou pour rejoindre Vladivostok en train en plein hiver, ce fut une merveilleuse expérience avec des voyageurs chaleureux!
    Alors qu’en France pour faire l’autoroute Grenoble Sisteron (il ne reste que 80 km il faut des décennies!!

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