Les quatre vies d’Arséni : du savoir et de la foi

Les éditions Fayard ont publié en 2015 une excellente traduction française du roman d’Evguéni Vodolazkine Les quatre vies d’Arséni. Du grand art.

Eglise de Saint- André à Vuoksa.
Eglise Saint-André sur la Vuoksa. Crédits : Ed Gordeev/LJ

Les quatre vies d’Arséni est un roman contemporain aux airs de chronique médiévale, aux couleurs d’hagiographie. Ou serait-ce l’inverse ? Un énième tour du grand-père Khristofor, qui se serait glissé dans la peau terrestre d’Evguéni Vodolazkine pour nous ouvrir les yeux ? On s’y perd… Le livre vous bouscule et s’empare de vous avec puissance et douceur, comme au seuil d’un lieu sacré, chargé – saturé – de toutes les passions des hommes qui l’ont un jour franchi.

Les quatre vies d’Arséni, c’est une histoire de Moyen-Âge, une chronique qui met à mal toutes nos représentations fragmentaires, illusoires sur la période. Le roman dévoile un Moyen-Âge russe d’une richesse à faire pâlir, possédant une connaissance du monde dont nous n’oserions rêver. Un temps où les hommes se savaient partie d’un tout, parlaient aux bêtes et aux arbres, attentifs à toutes les manifestations de leur mère Nature. Un temps où la Foi n’excluait ni la connaissance, ni la liberté qu’elle implique ; bien au contraire – elle en était la condition première. Arséni « le Médecin » connaît toutes les vertus des simples, ces herbes et plantes qui guérissent – théoriquement, par la transmission, puis empiriquement, par l’expérience.

Mais Arséni sait surtout que le remède compte bien moins que celui qui l’applique et que celui qui le reçoit – que la foi qui anime l’un et l’autre. Que leur lien. Les quatre vies d’Arséni est le roman d’une époque qui, à la différence de la nôtre, ne reniait aucune de ses dimensions. Une époque au présent chargé de passé et de visions d’avenir ; où la relation entre deux êtres impliquait toujours un troisième élément – l’angle supérieur, suprême, du triangle. Une époque qui célébrait la profondeur et la verticalité.

Rien de ce qui est humain ne m’est étranger. Cette époque des Quatre vies d’Arséni est cependant loin d’être idéale : de tout temps, les hommes sont des hommes – aveugles, imparfaits. Le roman de Vodolazkine parle d’amour et de mort, de la passion qui désire la fusion et finit par détruire l’autre – comme Arséni détruit, au sens figuré et au sens propre, son premier et son seul amour. Le roman parle de cette épreuve, de toutes les épreuves, aussi insoutenables que nécessaires – pour devenir soi-même. L’obscurité incontournable sur la voie de la lumière. L’être arrive au monde et toute la connaissance s’offre à lui, par l’expérience de tous ses semblables, dans les dits et les récits – abondante, généreuse… Mais cela ne suffit jamais – il faut la bousculer, cette connaissance, il faut la mettre en cause et toucher à ses limites, les subir dans sa chair afin de l’assimiler réellement. Alors, l’être comprend qu’il en sait peu – et en saura de moins en moins. Alors, vient l’humilité – et la légèreté possible, l’humour, l’amitié. Alors, vient l’amour supérieur – universel. Les quatre vies d’Arséni est le récit d’une quête, une leçon de philosophie appliquée – intemporelle.

Si le temps finit par ne plus exister, l’espace, lui, est bien réel. Les quatre vies d’Arséni est peut-être et avant tout une histoire de Russie. Sa splendeur et ses misères. Les plus grands des hommes et les plus mesquins, une générosité sans égale et une cupidité sans limite, le dénuement absolu et la soif de pouvoir impitoyable. À peu de choses près – dans les mêmes êtres. La Russie comme espace total, absolu – lieu de tous les dangers et de toutes les grâces. La Russie et ses fols-en-Christ, ces êtres aux pieds nus qui, à l’image du Sauveur originel, sont reconnaissants de subir toutes les souffrances du monde pour expier les péchés des hommes. Au-delà du « pieux et respectable », les fols-en-Christ sont incompréhensibles, « haïssables » – pour secouer les humains, pour dévoiler l’hypocrisie, les bassesses et les mensonges. Insupportables et nécessaires. Tout le caractère de la Russie dans le personnage d’Arséni. Le grand péché de sa vie – originel – qui ne le laissera plus en paix, lui apprendra la vertu suprême d’humilité et le poussera, jusqu’au dernier souffle, à soulager les maux de ses frères humains. Arséni et son renoncement, à son corps, jusqu’à sa personne et à son nom – dans cette même quête de sens, d’expiation et de pardon. Sa quête de plénitude aussi, son doute permanent – qui ne trouve de repos, temporaire, que dans les bonnes actions. Arséni tire son énergie vitale de l’énergie qu’il donne aux autres – sans compter. Seul celui qui n’a pas peur de se noyer peut marcher sur l’eau. Arséni, c’est cette Russie qui se sait tout à la fois imparfaite et puissante de sa foi, de sa vérité. Cette vérité qui n’est jamais une réponse, laisse toujours place à la curiosité – à l’intelligence. Cette Russie souffrante et céleste – messianique.

Dans son écriture même, le roman d’Evguéni Vodolazkine incite à la réflexion, à la profondeur. Dans la succession des symboles et des paraboles, cette écriture est en soi une révolte contre notre présent noyé dans ses conclusions hâtives et autres explications définitives. Les quatre vies d’Arséni, c’est un roman qui vous heurte pour mieux vous consoler, une œuvre qui ordonne et apaise – qui rend au monde son harmonie.

La traduction française des Quatre vies d’Arséni, signée Anne-Marie Tatsis-Botton, est parue en avril 2015 aux éditions Fayard. 368 pages.

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