Musée sans employé pour village sans habitant

Dans la région de Smolensk, un village fantôme renaît grâce à un musée exposant des objets du passé. Reportage de Rabotchi Pout.

Smolensk village
Novaïa Matsilevka, dans la région de Smolensk. Crédits : Dmitri Kovalev

« Pour la dernière fois, tu es sûre qu’on peut emprunter cette route ? », m’interroge le chauffeur de l’équipe, me dominant de toute sa hauteur.

« Hmm… eh bien… comment dire ?, hésitai-je. Le GPS indique comme qui dirait une route, mais pas le plan. Mais ne t’inquiète pas ! Au pire, on ira à pied. Il suffit de traverser un champ, un cimetière et six kilomètres de forêt ! Avec l’hiver, le Nouvel An qui approche, le grand air… On est tout de même mieux ici qu’à la rédaction, non ? »

Je prononce ma dernière phrase sur un ton tellement plaintif que le chauffeur fait comme s’il ne l’avait pas entendue, et accélère. Pour mon plus grand bonheur, le jour de notre expédition, la neige avait fondu et la bouillie de boue avait gelé – nous avons pu rouler tant bien que mal sur la route redevenue praticable, quasiment jusqu’à notre destination : un étonnant nouveau musée, situé dans un petit village totalement désert, au fin fond de la région de Smolensk.

Après avoir marché le dernier kilomètre dans la neige, nous voilà dans le village abandonné de Novaïa Matsilevka, devant une petite isba surmontée d’une enseigne indiquant fièrement : Musée de la gloire militaire et laborieuse du kolkhoze Verny troud (« Travail assidu »). Sur la porte d’entrée, un panneau met le visiteur en garde : « Faites extrêmement attention ! Ce musée est gardé par des abeilles sauvages, des couleuvres, des crapauds, des guêpes et d’autres créatures terrestres. Veuillez ne rien emporter avec vous : c’est mal, et ces objets vous seront de toute façon de peu d’utilité. Si votre chemin vous mène au cimetière du village de Matsilevka, saluez-y les défunts. Nous acceptons avec reconnaissance tous les souvenirs, et jusqu’à un simple seau de gravier ou de sable grossier, pour damer la route du cimetière. Vous ferez ainsi une bonne action à la mémoire de ceux qui s’en sont allés vers l’autre monde. »

Le seuil franchi, l’intérieur de chaumière typique donne l’impression que le maître des lieux vient à l’instant de revenir, après trente ans d’absence. On aperçoit une baratte, un peigne à lin, un mortier pour piler le sarrasin et le millet, une petite rigole où rouler les œufs de Pâques… À côté d’un collier d’épaule, un petit panneau précise : « A appartenu à la jument baie Alpha. Elle se laissait aisément monter et avançait au petit trot. Tous les chevaux la considéraient comme la femelle dominante. Faire paître le bétail avec elle était un vrai plaisir. Elle savait marcher sur la glace à petits pas. Si on la titillait du pied derrière les omoplates, elle couchait ses oreilles et devenait très agressive. »

Un beau jour, tous ces objets sont tombés en désuétude et ont été mis au rebut. Les sceptiques auront beau dire qu’on en trouve autant que l’on veut dans n’importe quelle maison de campagne, ces reliques du passé sont en réalité inestimables. Elles nous rappellent ces villages d’où nous sommes tous issus : une maison en bois avec une vache, un potager semé de pommes de terre, un portillon fermé pour la forme…

Liés par un cordon ombilical

Le musée de Novaïa Matsilevka. Crédits : Dmitri Kovalev

Dénicher les personnes à l’origine de ce musée atypique ne fut pas une mince affaire. Nos recherches nous ont conduits dans le village voisin de Kouzmitchi… et jusqu’en Allemagne. Lioubov Novikova, habitante de Kouzmitchi, nous a appris que la maison abritant l’actuel musée appartenait à l’un de ses parents éloignés : Vassili Novikov, que tout le monde appelait Vassiapok. Après la mort de ce dernier, il y a plusieurs années, la chaumière a été laissée à l’abandon.

C’est son frère, Nikolaï, qui a eu l’idée, l’hiver dernier, d’en faire un lieu de mémoire : « Nikolaï vit à Wittemberg, en Allemagne, mais il revient plusieurs fois par an dans son village natal », précise Lioubov. Elle le décrit comme « un homme très cultivé ». « Il collectionne les antiquités et écrit des livres. Et il déborde d’énergie ! Il a même réussi à obliger les fonctionnaires du coin à construire une route jusqu’au village, pour que les gens puissent aller au musée », ajoute-t-elle. Lioubov explique que le village aujourd’hui fantôme de Novaïa Matsilevka comptait vingt maisons dans les années 1970. « On voyait des enfants courir dans tous les sens ! Le plus étrange, c’est que les femmes ne donnaient naissance quasiment qu’à des garçons… il n’y avait presque pas de fillettes », se souvient-elle.

Le village voisin de Staraïa Matsilevka possédait toute l’infrastructure nécessaire : des magasins, un centre culturel, une école, une étable, une écurie… « Sans oublier l’hôpital, qui avait même une maternité ! », poursuit Lioubov. Avant de constater, avec amertume, que Staraïa Matsilevka, aujourd’hui, se résume à une poignée de maisons habitées…

Avant de nous quitter, Lioubov précise que c’est elle et sa famille qui surveillent le musée : « Nous sommes liés à cette chaumière comme par un cordon ombilical. Cette année, nous avons énormément de visiteurs… Vous avez regardé le livre d’or ?

Extraits du livre d’or

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L’intérieur du musée et ses nombreux objets issus du passé donnent aux visiteurs l’impression de remonter le temps.  Crédits : Dmitri Kovalev

« Nous sommes entrés dans votre isba historique par hasard, après une partie de chasse (nous habitons Nijni Novgorod). Nous avons beaucoup apprécié l’exposition d’objets anciens et le rucher ! Nikolaï et ses amis »

« Un grand merci ! Tonton Kolia, Vera, Vova et Maxime ont visité la maison-musée. Nous nous sommes souvenus de notre arrivée ici, des invités que nous recevions, des crêpes dont nous nous régalions, des heures que nous passions couchés auprès du poêle, de nos parties de cache-cache… Tout est frais dans notre mémoire, comme les anciennes photographies de notre grande famille, rassemblée devant la maison. La vie nous a dispersés mais nous sommes reconnaissants à Dieu de nous avoir offert la chance de revenir ici. »

« …Nous sommes sortis par la fenêtre et avons ouvert la porte de l’extérieur. Nous avons tous eu l’impression que la porte ne s’était pas fermée toute seule mais avait été verrouillée de l’extérieur. Nous avons remis la fenêtre comme nous pouvions. Désolés. »

« Il s’est passé quelque chose… La porte est fermée de l’extérieur et nous n’arrivons pas à l’ouvrir. Que faire ? Nous avons décidé de sortir par la fenêtre. Nous sommes quatre… Pardonnez-nous !!! »

Rabotchi Pout (« La Voie ouvrière ») est un des principaux journaux de la région de Smolensk. Fondé en mars 1917 et tiré à 22 000 exemplaires, l’hebdomadaire couvre l’actualité régionale sous toutes ses facettes : politique, économique, sociétale et culturelle. L’article de Maria Demotchkina, « Chez Vassiapok », a reçu la médaille d’argent du concours national de presse Patriote de Russie en 2016.

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