Richard van Wageningen : « En Russie, on place les relations personnelles à un niveau plus élevé qu’aux Pays-Bas »

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Richard van Wageningen, directeur général d’Orange Business Services en Russie et CEI, originaire de Groningue, aux Pays-Bas, vit à Moscou depuis plus de dix ans. Le Courrier de Russie a parlé avec lui de sa vie en Russie, de boue russe et de chou hollandais.

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Richard van Wageningen
Richard van Wageningen et son 4X4. Crédits : archives personnels

 Le Courrier de Russie : Quand êtes-vous venu en Russie pour la première fois ?

Richard van Wageningen : En 1992. À l’époque, un de mes amis étudiait à l’université Plekhanov, à Moscou, et il m’avait invité à lui rendre visite. Je suis arrivé en avion au moment du Nouvel An, pour deux semaines. J’étais étudiant moi aussi, et je m’intéressais à tout. Je me souviens du taxi dans lequel nous avons rejoint la ville, mon ami et moi – il n’y avait pas la navette Aeroexpress, à l’époque. Le chauffeur s’était fait voler les essuie-glaces de sa voiture, il roulait la vitre ouverte et nettoyait le pare-brise à la main ! La Russie s’ouvrait tout juste au reste du monde ; nous, nous ne savions rien d’elle mais nous voulions tout découvrir – quels animaux on y trouvait, quel était le salaire moyen, combien il y avait de pièces dans les appartements, ce que mangeaient les Russes… Un an plus tard, en 1993, je suis reparti à Moscou rédiger mon mémoire de recherche, ensuite, je suis retourné aux Pays-Bas. Mais l’année suivante, en 1994, je me suis de nouveau retrouvé à Moscou, j’étais inscrit en économie, pour un deuxième diplôme, et je travaillais chez MGTS et dans une filiale d’AT&T. Ensuite, j’ai trouvé un travail en Arabie saoudite. Je suis retourné travailler en Russie le 11 septembre 2005 – et j’y suis encore aujourd’hui.

LCDR : Comment votre entourage a-t-il réagi à l’annonce de votre déménagement en Russie ?

R.W. : En 1994, mes parents étaient venus, je leur avais montré Moscou. Leur position est simple : il vaut beaucoup mieux que leur fils soit satisfait en Russie qu’insatisfait aux Pays-Bas ! Je me plais ici ! Et c’est probablement le plus important !

LCDR : Que saviez-vous de la Russie avant d’arriver ?

R.W. : J’avais deux ou trois notions héritées de mes cours d’Histoire : sur les kolkhozes, sur les présidents… Je savais aussi qu’avant la révolution, il y avait en Russie un célèbre serviteur de l’État d’origine néerlandaise, le directeur du conseil des ministres Sergueï Witte. Au début, l’alphabet russe me paraissait très difficile. Mais la deuxième fois que je suis venu à Moscou, je le connaissais déjà. Il y avait des mots faciles à lire, comme apteka (« pharmacie »), mais restoran (« restaurant »), c’était déjà plus dur ! Dans les années 1990, j’avais trouvé un excellent professeur, qui avait promis de m’apprendre le russe, mais malheureusement, il est mort. Ensuite, je me suis acheté des manuels, j’ai regardé la télévision… Et j’ai appris la langue comme ça, « à l’oreille ». L’essentiel, c’est d’avoir l’envie. À la maison, désormais, je parle russe.

« Il y a tout en Russie »

LCDR : Vos impressions sur le pays ont-elle changé ?

R.W. : Naturellement. Je regarde tout différemment, aujourd’hui. Les premières fois, j’étais étudiant et je ne parlais pas russe. Je ne le suis désormais plus, je parle russe, et ici, tout a changé. Je ne peux pas dire que c’était mieux ou moins bien avant. Aujourd’hui, des Russes vivent dans le monde entier, et il y a beaucoup d’étrangers en Russie… À l’époque, parmi nos amis, personne n’avait jamais été à l’étranger, mais aujourd’hui, la Russie est un pays global. Dans les années 1990, les étrangers qui venaient à Moscou remarquaient que les Russes ne savaient pas sourire. Aujourd’hui, les gens se sont mis à sourire, je vois une grande différence.

LCDR : Que racontez-vous à vos amis étrangers sur la vie en Russie ?

R.W. : Si je n’ai pas envie qu’ils viennent, je leur parle des ours et de tous les autres stéréotypes répandus du même genre ! Plus sérieusement, quand des étrangers me demandent ce qu’il y a en Russie, je réponds : « Il y a tout, ici, et beaucoup plus que dans de nombreuses villes des Pays-Bas ! »

LCDR : Quels coins de Russie avez-vous visités ?

R.W. : J’ai beaucoup voyagé à l’intérieur du pays, vu qu’il y a des représentations Orange dans toutes les grandes villes, de Kaliningrad à Vladivostok. J’ai été plusieurs fois en Sibérie, j’ai vu le lac Baïkal… Il suffit de s’éloigner de 200 km de Moscou pour se retrouver dans un autre monde, vraiment, des villages sans gaz ni eau. On a le sentiment que rien n’a changé, là-bas, depuis 20 ans. Et en même temps, la Russie, ce sont les innovations, la fondation Skolkovo… C’est un pays de contrastes !

« J’adore la boue russe ! »

LCDR : Où aimez-vous passer votre temps libre ?

R.W. : Ça dépend de mon humeur. Quand je travaille, j’aime être assis dans mon bureau de directeur général à signer de gros contrats. J’aime beaucoup tous les gadgets électroniques et les innovations, mais j’apprécie aussi énormément d’être assis dans un fauteuil à lire des livres. Mon hobby, c’est de faire du véhicule tout terrain. Le week-end, je monte dans ma jeep et je vais à la datcha, à 150 kilomètres de Moscou. Là-bas, il n’y a ni Internet ni la 3G, seulement le réseau satellite d’Orange. Ce n’est pas un village de cottages mais un simple petit hameau de campagne, avec 15 habitants tout au plus et qui se connaissent tous les uns les autres ; les 30 derniers kilomètres de route, c’est de la terre et une boue impraticable. Et donc, il n’y a pas de voyous non plus. J’adore la boue russe ! Tenter d’aller là où il est très difficile d’aller, il y a là une part de dépassement qui me plaît. J’ai déjà acheté plus de 100 ares de terrain, je fais pousser des pommes de terre, des tomates, des concombres, des aubergines… Le chou hollandais, d’ailleurs, s’est très bien adapté, ici. Il est délicieux après les premières gelées.

LCDR : Que pensez-vous de la cuisine russe ?

R.W. : J’adore les pelmenis maison avec de la crème fraîche. Je dois dire que la cuisine hollandaise et la cuisine russe se ressemblent beaucoup, vos blinis rappellent fortement nos crêpes hollandaises ; seulement, il y a ici plus de soupes et de salades que chez nous.

LCDR : Et qu’est-ce qui ne vous plaît pas, en Russie ?

R.W. : Les bouchons. Nous avons récemment inauguré une nouvelle représentation à Moskva-City, et ensuite, tous les directeurs invités sont allés voir la place Rouge. Le trajet aurait été plus rapide en métro, mais ils étaient tous fatigués, et ont décidé d’y aller en voiture. Au final, nous avons mis plus d’une heure à rejoindre la rue Tverskaïa, alors que ce n’est pas loin du tout. En Russie, ce sont les gens eux-mêmes, c’est nous qui causons les embouteillages. En Angleterre, par exemple, si vous passez à un carrefour alors que ce n’est pas votre tour, vous êtes puni d’une grosse amende. Nous devons penser les uns aux autres, alors tout le monde roulera mieux et plus vite. Quoique, c’est tout de même mieux qu’il y a sept ou huit ans. Aujourd’hui, à Moscou, les gens conduisent de façon plus civilisée, le comportement sur la route a changé.

« Quand la crise se terminera, nous en sortirons plus forts »

LCDR : Quel est l’impact de la situation économique actuelle sur les affaires de votre entreprise ?

R.W. : Comme je viens de le dire, Orange Business Services a ouvert récemment un nouveau siège dans le quartier de Moskva-City, dans la tour Mercury City Tower : et nous n’avons pu obtenir ces locaux que grâce à la crise. Nous avons aussi ouvert de nouveaux bureaux à Khabarovsk et Nijni Novgorod. Dans 17 villes, nous avons prolongé notre réseau de fibre optique. Tout cela, nous n’aurions pas pu le faire avant la crise. Et, quand celle-ci se terminera, nous en sortirons plus forts.

LCDR : À quelles difficultés vos clients sont-ils confrontés ?

R.W. : Les difficultés dépendent du secteur d’activité. Mais tout le monde voit les ventes baisser et les dépenses augmenter, surtout les dépenses en devises étrangères. Pourtant, récemment, à Vladivostok, j’ai dîné avec les directeurs généraux de quatre entreprises et, quand j’ai décidé de les interroger sur la crise, ils m’ont répondu : « Quelle crise ? » ! À Tcheliabinsk, deux de nos clients se plaignent que leurs volumes de production ne suffisent pas à satisfaire la demande existante. L’une de ces entreprises exporte déjà vers l’Europe – et quand la crise se terminera, elle sera déjà bien positionnée sur le marché européen. Toutes les entreprises cherchent toujours de nouvelles possibilités de développement, et c’est le bon moment pour ça.

« Je ne suis pas les Pays-Bas, je suis Richard »

LCDR : Est-ce difficile, pour vous, de gérer un collectif majoritairement russe ?

R.W. : Je pense que pour quelqu’un de peu émotionnel, ce serait difficile. Mais si vous êtes sincère, que vous aimez le collectif avec lequel vous travaillez et le pays dans lequel vous vivez, il n’y a pas de difficultés particulières. Chaque année, nous demandons aux collaborateurs d’Orange Business Services dans quelle mesure ils sont contents de leur travail et s’ils croient dans l’entreprise. Notre bureau en Russie occupe la quatrième place à ce classement parmi 166 pays du monde. Au-dessus, il n’y a que la Chine, le Brésil et l’Inde. Je ne pense pas que les Russes soient des êtres particulièrement terrifiants, et je n’ai jamais senti que les gens, ici, me considéraient mal parce que je ne suis pas russe. Je ne le sentais pas avant que la situation mondiale ne s’aggrave, et je ne le sens pas plus aujourd’hui. Parce que les gens ne sont pas si bêtes, ils comprennent que la politique est une chose et que les êtres humains, c’en est une autre. Je ne suis pas les Pays-Bas, je suis Richard. D’ailleurs, en Russie, selon moi, on place les relations personnelles à un niveau plus élevé qu’aux Pays-Bas. Là-bas, par exemple, on dîne à 18h. Si un de mes amis sonnait à la porte à 18h15, on lui dirait : « Richard est en train de dîner, reviens dans une demi-heure. » En Russie, on ne pourrait même pas imaginer une chose pareille : ici, on rajoute toujours une chaise pour un invité, on partage le repas… Il y a plus de spontanéité en tout, plus d’émotions. Et la confiance est très importante. Le facteur humain joue un grand rôle, autant au sein de l’entreprise que dans la relation avec les clients.

LCDR : Quels conseils donneriez-vous à un collègue étranger qui s’apprêterait à venir travailler en Russie ?

R.W. : Premièrement, l’argent ne doit pas être une motivation. On s’habitue très vite à un bon salaire, donc la motivation doit être professionnelle. Deuxièmement, je conseille de s’intéresser au pays, au moins d’apprendre l’alphabet. Ça rend la vie plus simple et plus intéressante. Et bien sûr, il faut oublier tout ce que vous saviez sur ce pays avant de venir et être ouvert.

Richard Van Wageningen

Né à Groningue, aux Pays-Bas, le 11 novembre 1969. Diplômé de l’Université polytechnique de Groningue en économie et électronique (1993) et de l’Université de Caroline du Nord en administration (2000). De 1994 à 1996, a occupé son premier emploi – responsable du développement chez AT&T – en Russie. De 1996 et 2003, a travaillé comme responsable ventes et produits chez Lucent Technologies ; en Arabie saoudite jusqu’en 2000, de 2000 à 2001 au Portugal, puis aux Pays-Bas. En 2003, intègre la filiale néerlandaise de British Telecom en tant que responsable du développement, avant de prendre la tête de la filiale russe du groupe en s’installant à Moscou, en 2005. De 2010 à 2013, dirige les sociétés de télécommunication Linxtelecom et Linxdatacenter, à Moscou. Depuis 2013, directeur général d’Orange Business Services en Russie. Collectionne les timbres soviétiques, aime voyager en voiture et explorer des lieux difficilement accessibles en 4×4.

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