Des nationalistes agressent un journaliste, la police refuse de prendre sa défense

Dimanche 11 décembre, à Saint-Pétersbourg, des activistes du Mouvement de libération nationale (NOD) ont agressé David Frenkel, correspondant photo du quotidien russe Kommersant, qui couvrait une manifestation du mouvement LGBT russe. Retour sur les faits.

NOD Saint-Pétersbourg David Frenkel
Militant de NOD, le 11 décembre, à Saint-Pétersbourg, photographié par David Frenkel. Crédits : David Frenkel/FB

À la fin de la manifestation, raconte David Frenkel sur sa page Facebook, une partie des manifestants – drapeaux et pancartes baissés – et des journalistes, après avoir traversé l’avenue Nevski, se sont retrouvés dans la rue Malaïa Sadovaïa, où se tenait un meeting du mouvement NOD. Les militants nationalistes et les participants de la marche LGBT ont commencé d’échanger des propos hostiles. Le journaliste a alors sorti son appareil pour photographier un membre du NOD : « Il a tapé sur mon appareil, puis m’a frappé à coups de pied, à plusieurs reprises, pendant que d’autres militants du NOD hurlaient que j’étais un petit youpin », écrit David Frenkel sur le réseau social.

Le journaliste a demandé l’aide d’agents de police qui se trouvaient en faction sur l’avenue Nevski, mais ces derniers n’ont rien fait. David Frenkel a donc téléphoné à la police pour demander du secours. « Une brigade est arrivée rapidement, et je leur ai déclaré que j’avais été agressé, poursuit le photographe. Entre temps, mon agresseur avait eu le temps de quitter les lieux. Mais les policiers m’ont dit que les militants du NOD avaient aussi porté plainte contre moi, et m’ont demandé de les suivre au commissariat afin que je m’explique. »

Au commissariat, assure le journaliste, les policiers se sont mis à l’interroger sur la manifestation des militants LGBT. « Ils voulaient savoir où j’avais entendu parler de l’action, comment je les avais rejoints, où ils allaient, etc. J’ai refusé de répondre à leurs questions, et ils m’ont demandé si j’avais bien toute ma tête », poursuit David Frankel. Puis, le commissaire s’est joint à l’interrogatoire. « Il me provoquait en permanence, il disait que je n’avais pas de respect pour l’autorité, les aînés ni la police. Je n’ai pas nié, tout en leur rappelant que mon agresseur, lui, n’avait toujours pas été arrêté. La dispute est passée dans un registre plus émotionnel, et le chef m’a menacé d’appeler les urgences psychiatriques, pour qu’ils vérifient si je me conduisais de façon adéquate », écrit le photographe.

Toujours selon David Frenkel, une équipe des urgences psychiatriques est arrivée peu après au commissariat : « Les médecins ont voulu que je change de chaise. J’étais assis juste en-dessous d’une caméra de vidéo-surveillance, et je ne voulais pas changer de place, pour ma propre sécurité, ce que je leur ai expliqué. Ils ont essayé de me changer de chaise de force. J’ai résisté, et un médecin s’est mis à m’étrangler, alors que deux infirmiers me tordaient les doigts et me liaient les bras avec une corde. Mais ils n’ont pas réussi à me déplacer : je suis resté sur ma chaise. Ils ont aussi tenté de prendre le sac où je range mon appareil photo, que je retenais avec mes coudes. Je leur ai dit qu’ils devraient me passer sur le corps pour l’avoir. Ils ont répondu : Pas de problème. Durant tout ce temps, je criais et j’appelais à l’aide – et les policiers riaient et filmaient la scène. Les infirmiers me chuchotaient qu’ils allaient m’enculer et me frapper les couilles. Les médecins, comme les membres du NOD avant eux, se sont moqués du fait que je suis juif : ils m’ont posé des questions sur le Séder de Noël et fait plusieurs plaisanteries sur la circoncision. »

Pendant ce temps, le chef adjoint du commissariat discutait avec le père de David Frenkel, arrivé sur les lieux, poursuit le journaliste. « Le policier a essayé de persuader mon père que j’étais un garçon difficile, il a demandé si je me bagarrais, si je consommais de l’alcool ou des drogues. Il a dit que j’avais une conduite inadéquate : que j’avais en permanence une attitude fermée et que j’étais tout le temps au téléphone », écrit le journaliste sur le réseau social. Suite à cette conversation, David Frenkel a été détaché, puis relâché.

David Frenkel
David Frenkel. Crédits : FB

Qu’en dit la police

Suite à cet incident, Iana Teplitskaïa, membre de la Commission d’observation civile, s’est entretenue avec les policiers qui avaient retenu David Frenkel. Comme Mme Teplitskaïa en témoigne sur sa page Facebook, les policiers lui ont déclaré que M. Frenkel « avait refusé de répondre aux questions les plus élémentaires et a dit qu’il ne faisait pas confiance à la police, qu’il était assis les bras croisés, manifestait de la méfiance par toute son attitude et, sans fondement, dénonçait des provocations ». Les policiers ont estimé le comportement du journaliste « inadéquat » et appelé l’aide psychiatrique d’urgence, poursuit Iana Teplitskaïa. Arrivés sur place, les médecins, estimant eux aussi le comportement de Frenkel « inadéquat », l’ont attaché. Le médecin en chef a finalement accepté de laisser partir le journaliste après s’être entretenu avec le père de ce dernier.

Le bureau du ministère russe de l’intérieur pour Saint-Pétersbourg a déclaré à Kommersant que deux plaintes réciproques avaient été déposées au commissariat municipal n°78. « Dans la première, le plaignant réclame l’ouverture d’une enquête pénale contre un inconnu qui l’a frappé. Le deuxième plaignant affirme que le premier plaignant a gêné le bon déroulement d’une manifestation publique autorisée. Selon la procédure en vigueur, les deux plaintes ont été entendues et enregistrées – après que les deux plaignants ont été conduits au commissariat pour porter plainte. Ces déclarations sont actuellement vérifiées », a affirmé le directeur de l’information du bureau régional de l’intérieur, Viatcheslav Steptchenko.

Qu’en dit NOD

Timour Issaev (de son vrai nom Timour Boulatov), activiste pétersbourgeois du NOD, a déclaré à Kommersant que David Frenkel avait « provoqué les militants nationalistes, agité son appareil devant leurs visages et obtenu ce qu’il méritait ». Il a ajouté que le NOD organisait sur l’avenue Nevski « une action patriotique hebdomadaire, autorisée par l’administration ».

Les militants du NOD tentent régulièrement de perturber par la violence des manifestations publiques organisées par l’opposition et le mouvement LGBT. En avril 2016, ils ont notamment agressé les organisateurs et les participants de la cérémonie de remise des prix du Concours national des travaux de recherche en Histoire : les activistes ont aspergé les participants de produit antiseptique de couleur verte, les ont insultés et leur ont jeté des œufs.

Timour Issaev est également bien connu des institutions de défense des droits de l’homme. Le militant se vante, sur les réseaux sociaux, d’avoir obtenu le licenciement de plus de 20 enseignants d’enseignement secondaire qu’il suspecte d’appartenir au mouvement LGBT. Fin 2014, le militant a dû interrompre temporairement ses activités, suite à une arrestation : en 2005, la justice l’avait condamné à deux ans et demi d’emprisonnement pour détournement de fonds. Timour Issaev était parvenu à l’époque à se cacher mais a finalement été arrêté. Envoyé en prison, il a finalement été amnistié au bout de quelques mois. Selon la revue en ligne Fontanka, Timour Issaev travaillerait aujourd’hui en tant qu’expert spécialiste de la protection de la moralité, de l’enfance et des valeurs familiales traditionnelles auprès d’une commission permanente du district municipal Gavan, à Saint-Pétersbourg.

Qu’est-ce que ce NOD ?

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Membres du mouvement NOD devant une station de métro à Moscou. Crédits : NOD/FB

Le Mouvement de libération nationale (NOD) a été fondé en 2012 par le député de Russie Unie Evgueni Fedorov.

L’objectif proclamé de ses membres est le « rétablissement de la souveraineté de la Russie, perdue en 1991 ». « Le plus grand problème de la Russie contemporaine est l’absence de souveraineté réelle, qu’elle a perdue après sa défaite dans la guerre qui a apposé, 40 ans durant, l’Union soviétique et les États-Unis », peut-on lire sur le site du mouvement, rusnod.ru. Le mouvement réclame l’abolition de l’article 13 de la Constitution russe, qui affirme qu’aucune idéologie ne peut être instaurée comme étatique ni obligatoire en Russie.

Les activistes demandent également la suppression du point 4 de l’article 15 de la Constitution, qui stipule que « les principes et normes universellement reconnus du droit international et les accords internationaux signés par la Fédération de Russie sont une patrie intégrante du système juridique national ». 165 532 personnes sont enregistrées sur le site du NOD. Le mouvement, qui organise régulièrement des meetings dans toutes les régions russes, réclame également un référendum pour un changement de Constitution.

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