Le docteur Baïev, ou les mains du miracle de Tchétchénie

Khassan Baïev fut l’un des rares médecins tchétchènes à continuer d’exercer durant les deux guerres russo-tchétchènes, et l’un des seuls à soigner tous les protagonistes : Russes comme Tchétchènes, civils comme combattants séparatistes. Menacé de toutes parts, il a été contraint de s’exiler aux États-Unis en 2000, où il a vécu sept ans avant de revenir en Tchétchénie. Âgé de 53 ans, l’homme soigne aujourd’hui gratuitement les enfants en pratiquant la chirurgie esthétique pour adultes à prix d’or. Le Courrier de Russie a passé une journée à ses côtés à Grozny.

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Khassan Baïev, 53 ans. Crédits : Junzhi Zheng

A Grozny, il suffit de prononcer le nom de Khassan Baïev pour que chaque chauffeur de taxi ou presque devine immédiatement votre destination : l’hôpital régional pour enfants.

Le bureau du docteur est sis au premier étage, à deux pas du guichet de l’accueil, où une femme en blouse blanche note fébrilement les rendez-vous et surveille du coin de l’œil la vaste salle d’attente, déjà pleine, quelques minutes seulement après l’ouverture.

Le cabinet est agencé modestement. Les murs, quasi-nus, sont ornés de diplômes, de licences et d’un portrait de Ramzan Kadyrov, le dirigeant tchétchène. Une voix nette et puissante brise le silence. Le docteur Baïev nous salue, chaleureusement, tactilement – à la caucasienne.

L’ange gardien

Très vite, les premiers patients arrivent : une babouchka, sa fille et sa petite-fille. Le médecin commence la consultation.

— Docteur, quand est-ce qu’on pourra avoir une opération ?, interroge la jeune mère.

— Quel âge a l’enfant ?, demande le médecin, en examinant attentivement la bouche du bébé.

— Quatre mois.

— Il faut attendre encore quelques mois. Pour l’instant, elle n’a pas assez de tissu pour opérer, tranche le docteur Baïev.

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Le docteur Khassan Baïev en consultation avec un jeune enfant et sa famille. Crédits : Junzhi Zheng

« Encore un cas de palais fendu. La Tchétchénie connaît de nombreux cas d’enfants nés avec ces fentes labio-palatines congénitales [communément appelées « becs-de-lièvre », pour les fentes unilatérales, ou « gueules-de-loup », pour les bilatérales]. Dans les années 1990, je n’en soignais que deux ou trois par an, mais aujourd’hui, des parents m’amènent quasiment chaque jour des bébés qui en souffrent, soupire-t-il. Je suis certain que ce sont des séquelles de la guerre. »

— Khassan, le bloc opératoire est prêt. On t’attend !, appelle un collègue du médecin, Youri.

— J’arrive !, répond le docteur Baïev, avant de sortir de l’arrière-salle de son bureau, vêtu d’une blouse bleu océan.

Sur la table d’opération, un bébé minuscule, sous anesthésie générale, est allongé auprès d’un électrocardioscope qui bipe. Après avoir enfilé rapidement une calotte et un masque stérile, le docteur Baïev se penche sur l’enfant et lui fixe la langue au menton pour la durée de l’opération : une énorme tumeur apparaît sur la langue. En une quinzaine de minutes, celle-ci disparaît sous le scalpel, puis les deux mains immenses font danser les fils de suture.

« Les enfants sont des anges. Je les soigne gratuitement jusqu’à ce qu’ils atteignent l’âge de dix-huit ans. Ils n’ont rien à payer chez moi : anesthésie, opération, médicaments pré et post opératoires, etc. Idem pour les anciens blessés de guerre : tout est gratuit », affirme le chirurgien.

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Le docteur Khassan Baïev opère un jeune enfant. Crédits : Junzhi Zheng

Le « médecin du diable »

La guerre, le médecin la connaît, lui qui a continué d’exercer pendant les deux conflits qui ont ravagé sa Tchétchénie natale. Au cours de la première guerre, entre 1994 et 1996, il a effectué 4 600 opérations chirurgicales. Durant la seconde (1999-2009), il était le seul médecin à opérer à Grozny et dans les cinq villages environnants. Il a soigné des soldats russes et des combattants tchétchènes, de simples civils et des terroristes. Dont le plus fameux est sans doute le chef de guerre Chamil Bassaïev, ex-ennemi public n°1 et cerveau de plusieurs prises d’otages sanglantes, dont celles de la maternité de Boudionnovsk, en 1995, et de l’école de Beslan, en 2004.

« Bassaïev et moi fréquentions la même école. On jouait au foot ensemble. C’était un garçon taciturne. Nos chemins ne se sont ensuite recroisés que pendant la guerre. Le 31 janvier 2000, à 7 heures du matin, il a été amené dans mon hôpital par des combattants tchétchènes. Il avait sauté sur une mine la veille. Grièvement blessé, il m’a demandé de soigner d’abord ses jeunes camarades. Mais il était entre la vie et la mort, j’ai amputé sa jambe droite et je l’ai sauvé. Depuis, mon nom est associé avec le sien. Je suis en quelque sorte le médecin du diable », s’épanche le docteur Baïev.

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Khassan Baïev à l’hôpital d’Alkhan-Kala, lors de la seconde guerre de Tchétchénie. Crédits : archives personnelles de Khassan Baïev

Accusé de « complicité avec les terroristes » par l’État russe, mais aussi de « trahison » par les séparatistes tchétchènes, le docteur Baïev a reçu des menaces de mort provenant des deux camps. En avril 2000, aidé par plusieurs ONG, dont Amnesty International et Human Rights Watch, il a dû s’exiler aux États-Unis.

« Les services secrets russes n’ont pas épargné ma famille après mon départ, poursuit le médecin. En 2005, ils ont confisqué tous nos biens, jusqu’au dernier. Aux États-Unis, j’ai même vu, dans un reportage à la télé, le FSB perquisitionner en direct chez mes parents… Mais malgré tous les méfaits de Bassaïev, toutes les persécutions que j’ai pu subir… je n’ai aucun regret ! En tant que médecin, je n’ai qu’un principe : sauver la vie des gens, quels qu’ils soient. »

Nostalgique, ressentant l’appel d’une patrie où le corps médical constatait alors une forte augmentation des malformations congénitales, le docteur Baïev a tout de même fini par rentrer en 2007, après sept ans d’exil. « La situation politique a largement changé : la guerre est terminée, les anciens seigneurs de guerre sont morts [dont Bassaïev, en 2006] et je ne suis plus en danger », explique-t-il.

Khassan Baïev
Khassan Baïev est un ancien membre de l’équipe d’URSS de sambo et de judo. Il a cinq titres de champion mondial de sambo. Il est ceinture noire de judo.Ici, aux Etats-Unis. Crédits : archives personnelles/FB

Khassan des Bois

Dans la salle d’attente, deux jeunes Moscovites semblent guetter l’arrivée du maître des lieux. Accompagnée de son amie Anna, Ksenia, ancienne gymnaste de 25 ans, s’emballe en le voyant entrer.

— Alors, tout va bien ? Tu es prête ?, demande le médecin, en regardant les résultats des analyses de sang de Ksenia.

— Oui ! J’ai hâte !, s’écrie la jeune femme, enthousiaste.

— Bon, patiente encore un peu ! J’ai encore une rhinoplastie avant, et la prochaine, ce sera toi – d’accord ? À tout de suite !, répond le docteur, rassurant.

Les consultations s’enchaînent et le cabinet ne se referme plus. De temps à autre, une tête se glisse en travers de la porte : des collègues porteurs d’un message, des patients venant voir si le docteur est disponible. Les plaintes succèdent aux maux – adultes, cette fois-ci : cancer de la mâchoire, lésion du cartilage du genou, etc. Outre son activité de pédiatre, le docteur Baïev est aussi médecin généraliste – et chirurgien plasticien.

Khassan Baïev
Khassan Baïev est pédiatre, généraliste et chirurgien plasticien. Crédits : Junzhi Zheng

Entre deux consultations, il retourne opérer : il enfile à nouveau sa blouse bleue, et rebelote. Au bloc, deux infirmières s’affairent autour d’une trentenaire allongée sur la table.

— Opération Y, c’est parti !, murmure le docteur Baïev en se penchant au-dessus d’une patiente visiblement inquiète – faisant référence à une comédie soviétique culte.

Même après plusieurs piqûres d’anesthésie, la jeune femme crie de douleur, des larmes dans les yeux.

— Khassan, si j’avais su… Je n’aurais jamais demandé une torture pareille !

— Les injections ? Oh, tu verras – en voyant le résultat, tu te mettras à les adorer !, rétorque le chirurgien, taquin.

« La chirurgie plastique est ma spécialité d’origine. J’étais le premier plasticien de Tchétchénie-Ingouchie soviétique. Et cela rapporte beaucoup, évidemment. Cet argent me permet d’acheter du nouveau matériel, de vivre et de soigner gratuitement les enfants », confie Khassan Baïev entre deux opérations, avant de citer toute une pléiade de célébrités passées sous son bistouri, comme la célèbre actrice et animatrice russe de télévision Larissa Gouzeïeva.

Le soir tombe sur la ville. Ksenia sort de son opération satisfaite : « Ma sœur m’avait dit que le docteur Baïev est le meilleur chirurgien esthétique de Russie – elle n’a pas menti ! »

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