Le roman du mystère Dyatlov : sans trêve ni repos

Les Presses de la Cité ont publié en 2015 la traduction française du roman d’Anna Matveeva Le mystère Dyatlov. Retour sur un fait-divers – et l’une des plus grandes énigmes de l’histoire du siècle passé.

L'affaire du col Dyatlov
Photographie prise par les sauveteurs à leur arrivée au camp des jeunes randonneurs le 26 ou 28 juillet 1959 sur le col Dyatlov. Crédits : Wikimedia

Amateurs de réponses univoques et de conclusions logiques, passez votre chemin : l’affaire Dyatlov fut, est et restera selon toute probabilité un mystère.

Dans la nuit du 1er au 2 février 1959, neuf jeunes hommes et femmes, étudiants et ingénieurs représentant le meilleur de la jeunesse soviétique de la période du dégel, randonneurs expérimentés, enthousiastes, bien entraînés et en pleine santé, rencontrent la mort dans l’obscurité et le froid des montagnes de l’Oural du Nord, dans des conditions que l’on devine atroces, effrayantes… et non élucidées à ce jour.

À l’automne 1999, dans une Russie peinant à se remettre de l’effondrement de l’URSS, sonnée par sa méchante gueule de bois des années 1990 et abandonnée aux mains de bandits et d’ambitieux de tout poil, dans un pays où tous se méfient de tout et de chacun, une jeune femme écrivain de Ekaterinbourg rejoint, presque malgré elle, l’armée de ceux que les fantômes du groupe de Dyatlov ne laissent pas en paix.

Le surnaturel intervient dès le début de ce récit-mise en abyme, de ce roman dans un roman, quand notre héroïne Anya, intellectuelle farouche, pas mystique pour un sou, aperçoit un soir sur son palier, par le judas de sa porte barricadée, un groupe de jeunes skieurs. Le lendemain matin, alors que le paillasson conserve des traces de neige, son vieux Kats de voisin – qu’elle aimait bien, elle qui n’aime pas grand-monde excepté son chat Schumacher – lui fait remettre, avant de mourir, une pile de papiers qui semblait l’obséder.

Et voilà le malheureux lecteur emporté avec Anya, irrémédiablement, dans une descente à l’aveugle vers l’enfer de ce fait-divers.

Avec elle, nous découvrons le dossier : les copies d’archives, les témoignages et toutes les lignes et feuilles manquantes, perdues ou censurées, les suppositions et les contradictions. La tente des randonneurs a été découpée de l’intérieur, ils ont fui en laissant leurs affaires, leurs vivres, leurs chaussures. Certains sont morts de froid à proximité des restes d’un feu de fortune à 1 500 mètres de leur campement ; les autres sont retrouvés bien plus tard, à la fonte des neiges, dans un ruisseau plus loin – les corps présentant des blessures étranges, les vêtements recouverts de poudre radioactive… Les découvertes excluent une catastrophe naturelle ou une attaque de bête sauvage, une autre présence humaine paraît improbable… quoique. Le mystère s’épaissit au fil des pages de ce dossier Dyatlov que l’existence complète ou embrouille à sa guise, dans un combat acharné entre fantômes – les hostiles contre les bienveillants. D’un côté, ceux qui cherchent la vérité : les premiers sauveteurs partis à la recherche du groupe qui n’a pas donné de ses nouvelles à la date promise ; les familles, qui ont tenté d’éclaircir les circonstances de la mort de leurs enfants parfois toute leur vie ; et même des enquêteurs ou procureurs consciencieux, dignes des plus belles promesses de l’État soviétique. En face, dans le camp du mystère et de l’obscurité : « ceux d’en haut », qui tardent à lancer les recherches, enterrent à la hâte, mentent, dissimulent, étouffent ; animés par des intentions souvent plus lâches que réellement mauvaises.

Les traces se contredisent, les versions s’accumulent, combinables à loisir mais jamais entièrement satisfaisantes. Si la version extraterrestre est aussi difficile à croire que celle de l’homme des neiges ou des gardiens d’un antique trésor aryen, celle du secret d’État – expériences militaires et autres « boules de feu » – est contredite par des signes tangibles, indubitables. Et le lecteur tâtonne, captivé – et constamment frustré par la certitude inébranlable que, ce roman n’en étant pas un, le mystère restera entier.

Pourtant, le chemin prend rapidement le pas sur l’issue – et l’on avance. Les personnages du groupe Dyatlov prennent couleur, chair et vie, les fantômes sont sauvés des limbes par le simple fait qu’une jeune femme, à trente ans de distance, se soucie de leur sort et de leur jeunesse volée, ne les laisse pas mourir avec leur peur. Parallèlement, Anya aussi reprend le fil de sa vie, sort progressivement de sa solitude et de son hiver.

La traduction, parfois maladroite – mais peut-être est-ce la faute à l’écriture –, ne gâche rien : ni le sujet et la force avec laquelle il vous captive, ni la présence de l’auteur, son humour, sa générosité, cette façon de vous guider tout en respectant votre liberté de raisonnement. Avec Le mystère Dyatlov, dans la grande et éternelle guerre de l’amour contre le cynisme, Anna Matveeva remporte une bataille.

Le Mystère Dyatlov - Anna MATVEEVALa traduction du roman d’Anna Matveeva, signée Véronique Patte, est disponible aux Presses de la Cité. Parution octobre 2015, 336 pages.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *