Je suis tchétchène de Sadoulaev : s’il n’en reste qu’un

Les éditions Louison – longue vie à elles ! – ont publié en octobre la traduction française du livre de German Sadoulaev : Je suis tchétchène. Une hirondelle ne fait pas le printemps. De la douleur et du salut.

German Sadoulaev
German Sadoulaev. Crédits : pravoslavie.fm

Je suis tchétchène. Une hirondelle ne fait pas le printemps est aussi difficile à suivre, aussi cyclique, aussi complexe, que l’existence elle-même – autant à l’opposé des réponses toutes prêtes et des explications en noir et blanc, simplistes et moralisatrices. Le livre de German Sadoulaev n’est définitivement pas un roman, c’est une suite de récits, souvenirs, réflexions, un texte aux antipodes de la linéarité, une ode à la digression et à l’association d’idées, le triomphe du songe. Ce pourrait être une autobiographie poétique en prose – ô combien poétique ! –, à condition qu’une autobiographie puisse conter plusieurs vies.

Autobiographie multiple d’un auteur traversé par une multitude d’êtres proches ou lointains, amis, amours mais aussi frères ennemis, connus ou non, vivants ou morts. Et surtout morts. Car c’est pour eux qu’il écrit, avec tous ces « morts anonymes », ces « gens simples » qui le visitent en rêve, dans sa « ville des morts » plus réelle que la vie éveillée.

S’il suffisait de se lever, se raser, aller travailler, manger et lire des livres, dit-il… mais il y a les rêves. Qui ne le laissent pas en paix. Il leur parlait déjà enfant, aux morts, rencontrés dans les livres chantant les exploits des guerriers anciens – et immédiatement reconnus, aussi familiers, palpables que des parents tout proches. Il les ressent encore plus manifestement, violemment, tendrement après les deux guerres de Tchétchénie qu’il n’a pas faites – mais dont il ne peut sortir. Sadoulaev est tchétchène : enfant d’une communauté, d’une lignée ; il est lié, il appartient. Il porte courageusement, bon an mal an, le lourd fardeau de tous les ancêtres. Une lignée d’hommes puissants comme Atlas – détenteurs et piliers du monde ; et fiers comme Prométhée – défiant les dieux.

Sadoulaev est tchétchène au moins dans les yeux des Russes, depuis un triste matin d’août 93. Jusqu’alors, enfant de père tchétchène et de mère russe, il était avant tout un fils du grand pays soviétique. D’un espace où la ville, pour ce gamin d’un village avec les montagnes comme horizon, c’était Leningrad – et pas Grozny. D’un régime sous lequel le peuple tchétchène, sans jamais se dissoudre, malgré les soubresauts et loin de l’idéal folklorique de l’« amitié des peuples », a pourtant connu « trente années de paix » – fait inédit dans son histoire. Car contre les propagandes paradoxalement concordantes des séparatistes tchétchènes, d’un côté, et des fonctionnaires staliniens, de l’autre, l’histoire soviétique – qui est celle des déportations des peuples du Caucase – est aussi celle de la résistance tchétchène à l’occupant fasciste, des faits d’armes héroïques de ces guerriers éternels, dans les rangs de l’Armée rouge, aux côtés des Russes, d’une fraternité née de la guerre, suprême et invincible ; frères de sang. Mais après l’effondrement, après que la grande idée a été vidée de sa substance, les Tchétchènes se sont réveillés tchétchènes. Comme les Russes des ex-républiques socialistes s’étaient réveillés étrangers chez eux – persécutés, chassés. Les Tchétchènes devinrent alors cette figure idéale de l’ennemi, ces exécuteurs des basses œuvres des uns et des autres, ces éternels suspects.

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La traduction du roman de German Sadoulaev Je suis tchétchène. Une hirondelle ne fait pas le printemps, parue aux éditions Louison. Crédits : Louison Editions

Sadoulaev est tchéthène dans une poésie qui allie, unit toutes les références – des livres sacrés indiens à la grande littérature russe. Une quête de la vérité dans toutes les paraboles, des bouddhistes aux bibliques. Un peuple qui fait sienne l’histoire de tous les hommes ; pour qui tous les faits du Passé ont l’odeur et les teintes de souvenirs familiaux. Il est tchétchène avec les soufis, porteurs d’un islam mystique, inspiré de « l’air libre des montagnes ». Il est tchétchène dans ses paradoxes : esprit guerrier constant et sensibilité extrême ; issu d’une terre à la fois paradisiaque et infernale, où les plus belles fleurs poussent sur le sang et les os. Chez Sadoulaev, la guerre n’est pas le fait « des Russes » ; les coupables de la tragédie, s’il en est, sont l’ignorance des uns et l’arrogance des autres, le monde global qui efface toutes les valeurs, une violence générale, banalisée – le « snuff des informations télévisées ». La guerre, qui ne tue pas que les morts, qui empoisonne l’air ambiant pour des décennies après qu’elle s’est achevée, c’est la faute à « la Moscou grasse et repue », mais aussi à « la haine » qui coule dans l’histoire et le sang tchétchènes depuis les siècles des siècles, la faute au fardeau des codes, la faute à un peuple dont les fils savent « démonter et remonter une arme » depuis leur plus tendre enfance mais n’ont « jamais appris à embrasser » et n’aiment que derrière des portes fermées, la faute à une frustration sexuelle, émotionnelle puissante qui fait confondre « le sang sur les draps de jeunes mariés et celui sur un uniforme kaki ».

Sadoulaev est tchétchène parmi les Russes. Il est le meilleur des Tchétchènes. Et le meilleur des Russes : sang-mêlé, au sein de sa mère russe, il a bu l’amour universel des chrétiens, l’idéal de pardon et de bonté. Il sait dans sa chair, douloureusement, combien la seule issue est la connaissance de l’autre – qui force à l’amitié. Enfant du « cruel père céleste » et de la Terre-mère nourricière, généreuse, indulgente, il est de ces êtres à part qui observent, se laissent traverser, qui embrassent et acceptent tout, tous, tout le temps.

La traduction de Je suis tchétchène. Une hirondelle ne fait pas le printemps, signée Cécile Giroldi, est disponible aux éditions Louison. Parue en octobre 2016, 368 pages.

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