Une carte de Moscou pour la mise en valeur de son patrimoine constructiviste

Le studio de design Baklažanas vient de sortir une carte de la Moscou constructiviste, qui répertorie 180 monuments. Un bel hommage à un héritage qui peine toujours à obtenir une reconnaissance nationale.

Moscou constructiviste
Carte de la Moscou constructiviste par Baklažanas. Le « studio nomade » Baklažanas, fondé en 2014, n’a pas de lieu de résidence permanent. Ses designers voyagent à travers le monde afin de créer des affiches pour les musées et les théâtres.

Dans le film soviétique culte de 1938 Moscou la nouvelle, le personnage principal, un artiste peintre, regrette que les immeubles soient rasés les uns après les autres – avant qu’il n’ait eu le temps de les mettre sur toile. Une frustration que les créateurs de la nouvelle carte de Moscou version constructiviste comprennent aisément. La capitale russe conserve très peu de monuments d’architecture avant-gardiste des années 1920 – et, pire encore, il en disparaît quasiment chaque jour. « Nous ne pouvons pas arrêter la démolition entreprise au profit des grands groupes immobiliers, mais nous pouvons immortaliser ces monuments sur une carte. Et c’est ce que nous avons décidé de faire », affirment Irina Goriacheva et Alexandre Koutsenko, fondateurs du studio de design Baklažanas.

Les jeunes gens se sont attelés à la tâche l’été dernier, après avoir assisté, impuissants et fous de rage, aux scènes de démolition du central téléphonique Taganskaïa, en mai, et du quartier avant-gardiste de la rue Pogodinskaïa, en juin. Les groupes immobiliers Lider Invest et Donstroï ont fait raser ces bâtiments pour construire, à la place, un hôtel et des logements de prestige. « Ça a été un choc ! », confient Irina et Alexandre. Sensibles et cultivés, les jeunes gens expliquent ne pas comprendre comment on peut mépriser les monuments du constructivisme, « ce mouvement qui a fondé le design et toute l’architecture contemporaine », insiste Alexandre.

Aliocha assiste à la démolition d’immeubles constructivistes dans le film Moscou la nouvelle :

Un bel objet

Les designers mettent seulement trois mois à créer leur carte de la Moscou constructiviste, sous la tutelle d’Alexandra Selivanova, directrice du Centre d’avant-garde de la capitale. Le résultat, de 70 cm sur 100, est tiré à 200 exemplaires. « Ce n’est pas un plan touristique, on ne peut pas le plier et le mettre dans sa poche pour se balader avec. C’est avant tout un bel objet, destiné à tous ceux qui sont sensibles à l’avant-garde », explique Alexandre, responsable de la production et de la distribution du projet.

L’objectif des jeunes gens est de montrer toute la diversité des monuments constructivistes de la capitale : « Tout le monde connaît la maison Melnikov ou la tour Choukhov, mais Moscou a beaucoup d’autres bâtiments intéressants, comme l’usine automatique de pain du quartier Danilovski, l’usine-cuisine de Dynamo ou la Maison de la culture Compresseur, sur la chaussée des Enthousiastes », souligne Irina. C’est elle qui a réalisé l’ensemble du travail graphique et trouvé une représentation pour chacun des 180 monuments recensés. La jeune femme espère désormais que le projet permettra d’attirer l’attention du grand public sur l’art constructiviste : « C’est un héritage dont nous pouvons – dont nous devons – être fiers ! », insiste-t-elle.

Moscou a sa tour Eiffel

Crédits : baklazanas
Crédits : baklazanas

La tour d’émission radiotélévisée Choukhov, de 160 mètres de haut, érigée en 1922 selon les plans du célèbre ingénieur Vladimir Choukhov, a été jugée « accidentogène » dans les années 2000 et condamnée à la destruction. En 2013, le comité d’État pour la télévision et la radio ordonne son démantèlement, face à l’impossibilité financière de mener des travaux de réparation. Cependant, sous la pression de résidents du quartier et d’activistes moscovites et internationaux, en septembre 2014, le Conseil de la Ville accepte d’inscrire l’édifice à la liste des monuments à protéger. À l’été 2015, le ministère russe de la culture décide de ne pas démonter la tour. Des travaux de sauvegarde sont en cours depuis.

La beauté du constructivisme

Si Irina et Alexandre n’ont pas les moyens de s’opposer aux autorités municipales ni au lobby immobilier, ils sont certains de pouvoir mener un combat à leur manière : « Nous pouvons aimer et faire aimer, et c’est déjà beaucoup, disent-ils en toute simplicité. Il faut montrer aux gens la beauté du constructivisme. »

Mais le pari est de taille, la plupart des Russes restant, il faut bien l’admettre, largement insensibles à cette esthétique. Aux bâtiments constructivistes perçus comme « gris et laids », la majorité préfère nettement l’architecture néo-impériale de la période stalinienne. Ces immeubles des années 1930 arborent souvent des plaques commémoratives, quand les monuments constructivistes des années 1920 tombent en ruine. « Staline disait que le constructivisme ne reflétait pas la réalité soviétique, à la différence de son architecture solennelle aux portiques et colonnes, d’or et de marbre », explique Irina. La créatrice est catégorique : Staline a étouffé le constructivisme pour imposer son style, perçu encore aujourd’hui par la majorité des Russes comme l’incarnation par excellence de l’URSS. « Mais l’URSS a connu autre chose avant lui », s’empresse-t-elle d’ajouter.

Pour immortaliser cet « autre chose », Irina a même songé, un temps, à représenter sur la carte les projets d’architecture les plus ambitieux – jamais réalisés. « Mais nous avons finalement renoncé : c’était trop difficile de les matérialiser sur papier », explique-t-elle.

Irina et Alexandre ont également choisi de faire figurer sur leur carte, parmi les représentations des monuments et des rues, des extraits de poèmes d’Alexeï Gastev, peu connu du grand public : « Tout le monde connaît Vladimir Maïakovski, mais d’autres grands noms de l’époque restent dans l’ombre – tout comme les bâtiments emblématiques de la période, constate Alexandre. Nous voulions corriger cette erreur. » Par ailleurs, les 20 motifs géométriques abstraits qui ornent la carte sont inspirés du travail de deux grandes designers sur textile des années 1920 : Lioubov Popova et Varvara Stepanova.

Au fond, c’est avant tout l’esprit d’une époque révolue qu’Alexandre et Irina ont cherché à transmettre – et, pourquoi pas, à faire revivre sous d’autres formes. « L’objectif suprême est de transformer la conscience collective, de la rendre plus démocratique – c’était déjà précisément l’objectif premier, idéologique, des constructivistes ! », concluent les jeunes créateurs.

« Moscou la nouvelle » 
Sérigraphie sur papier, 44 euros.
En vente sur le site www.baklazanas.com

A découvrir !

L’usine automatique de pain du quartier Danilovski

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Bâti en 1932 d’après le projet de l’ingénieur Gueorgui Marsakov, le bâtiment de l’usine, en forme de cylindre, a été conçu pour cuire une quantité maximale de pains. Le circuit de production, avec son système de transport circulaire, permettait de fabriquer 180 tonnes de pain par jour. L’usine, rénovée en 2007, fonctionne encore aujourd’hui, sous le nom de Moskvoretchie, et produit du pain et des pâtisseries.
7, Vtoroï Paveletski proezd Métro Paveletskaïa

La Maison de la culture Compresseur
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Conçue par l’architecte Vladimir Vladimirov, cette Maison de la culture a été construite entre 1927 et 1929 pour les employés d’une usine d’appareils de chauffage fondée en 1869, puis renommée, en 1931, usine des compresseurs. L’ensemble est composé de deux bâtiments carrés, reliés par un couloir. Le bâtiment droit abritait une salle de spectacle de 834 places, et le gauche, une bibliothèque et neuf salles de loisirs. La tour angulaire accueillait une salle de sport et une salle de radio, avec une antenne sur le toit – symbole puissant de la nouvelle culture. Le bâtiment abrite aujourd’hui un magasin de meubles et des bureaux. Le quartier résidentiel qui s’étend aux alentours de l’usine des compresseurs fait aujourd’hui partie du patrimoine architectural, reconnu et protégé par l’État.
28, chaussée des Enthousiastes Métro Aviamotornaïa

L’usine-cuisine de Dynamo
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Ouverte le 4 novembre 1935, l’usine-cuisine était destinée aux employés de l’usine d’équipement électrique Dynamo. Ce bâtiment à trois étages devait symboliser le nouveau mode de vie, où des établissements publics de restauration prendraient le pas sur la routine des foyers, la remplaçant par des repas collectifs faits de plats cuisinés. Si l’usine Dynamo a conservé sa vocation et produit aujourd’hui encore de l’équipement électrique pour les métros, les tramways et les trolleybus, l’ancienne usine-cuisine abrite désormais une cafétéria de restauration rapide, des bureaux et un centre commercial.
17, rue Leninskaïa sloboda Métro Avtozavodskaïa

1 commentaire

  1. Nous ne pouvons pas arrêter la démolition entreprise au profit des grands groupes immobiliers, Mais si , on peut classer les beaux monuments de Moscou.

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