Les Femmes de Lazare

Les éditions Les Escales ont publié en 2014 la traduction, par Bernard Kreise, du roman de Marina Stepnova Les Femmes de Lazare. Un chef-d’œuvre.

mode soviétique URSS
Mode soviétique. Crédits : archives

Les Femmes de Lazare, de Marina Stepnova, c’est une fresque historique… Non, une saga familiale. Quoique… peut-être un roman d’amour, celui du grand A… Le roman de Marina Stepnova est tout cela à la fois. C’est un roman russe – c’est-à-dire universel. Un roman de la Russie comme espace où tout est à son comble, comme miroir grossissant du réel où s’affrontent et s’embrassent, aussi chaotiquement qu’harmonieusement, tous les extrêmes : spatiaux, temporels, humains…

Les Femmes de Lazare, c’est d’abord une ruse – l’histoire d’un personnage central sans qui rien n’existe mais qui existe peut-être moins que tous les autres, qui n’a pas de chair, ou si peu. Lazare Lindt, c’est l’archétype du génie – mathématique, forcément. C’est un petit Juif ukrainien pouilleux, réchappé du grand broyeur de la misère pour incarner la pensée vive, brillante – et cynique, et amorale. C’est aussi l’histoire d’une Union soviétique qui se dessine en filigrane, comme une rumeur de fond, naturellement – comme toujours la grande Histoire traverse les petites existences. Le royaume du socialisme des débuts, les élans révolutionnaires sincères des enfants bien éduqués de l’Ancien monde – et la médiocrité de brutes de campagne propulsées au sommet en un clin d’œil. Tout à la fois.

La créativité de Lindt qui explose grâce au soutien sans faille du débonnaire Tchaldonov, son enseignant qui l’admire et le recueille. L’inventivité, la joie de vivre, la bonté simple et immaculée de Maroussia, épouse de Tchaldonov, qui a accepté la Révolution pour ne pas laisser en Russie les tombes de ses ancêtres et les concombres salés. Et dans le même temps, la bassesse, l’obséquiosité, le désir de revanche des petits fonctionnaires. Le pire et le meilleur mêlés en un monde, en un temps – en un seul être, parfois ; comme dans la vie.

Femmes de Lazare Stepnova
Les Femmes de Lazare de Marina Stepnova aux éditions Les Escales

Les années 1930 et les pénuries, le marché noir, l’oppression du conformisme – et tout à la fois l’autodérision salvatrice et la foi puissante, indestructible, toujours. Et puis, survient la guerre, qui reloge les Tchaldonov à l’autre bout du pays parce que l’État soviétique chérissait ses savants plus que tout au monde. La guerre, ce « vaste cortège effroyable » qui fait tomber les orgueils avec les bâtiments, qui aplanit et dénude, remet toute chose à sa place. Une guerre menée par des milliers de paysans que la mort ne pouvait effrayer plus que leur rude existence, marchant au front défendre leur terre – concrète – et non seulement par peur des fusillades de l’arrière. La guerre en évacuation, et Maroussia l’infertile qui recueille, dans sa grande demeure privilégiée, tous les bambins des miséreux pendant que Lindt et son mari inventent la bombe atomique soviétique. L’après-guerre, ensuite – probablement la plus glaçante des périodes, le triomphe des sans-cœur, le règne des petits et des envieux, l’ère où même l’immense talent ne sauve plus personne. Enfin, c’est le déclin, prévisible, puis l’effondrement de l’URSS – et les froidement folles années 1990, où les anciens seigneurs se maintiennent, plus libres et les dents plus acérées que jamais. Et toujours, traversant l’histoire, des êtres à part qui évitent la fange en se contentant d’être ce qu’ils sont, naturellement – lumineux, simples, aimants.

Parce que décidément, Les Femmes de Lazare est un roman d’amour. Un amour qui libère et qui porte, qui désire et accompagne la réalisation de l’être aimé, plus puissant que tous les motifs de tous ceux qui aiment. Il est mis à mal, l’amour, il est éprouvé – combien de rencontres ratées, de coups de foudre inopportuns et de prises de conscience tardives ; combien d’échecs et de découragements. Il balbutie, l’amour, il jaillit sans être payé de retour – Lindt aime Maroussia qui n’a pour lui que de la tendresse, puis Galina Petrovna, qui le haït de lui avoir volé sa jeunesse. Celle-ci, incapable de la moindre générosité, manque de le faire sombrer, l’amour, dans la frustration et l’amertume. Mais sa petite-fille, Lidotchka, malmenée par l’existence autant qu’on peut l’être, finira par le repêcher, l’amour, au terme d’une épreuve ultime – grâce à un type bon, tranquille et fou d’elle, et surtout grâce à la force du sentiment d’ancêtres fantômes qui lui veulent du bien. Car l’amour du roman de Marina Stepnova est un amour qui rapproche au-delà du temps et de la mort, un amour-réseau, une toile d’araignée – aussi fine que solide – qui relie tous les êtres. Et l’amour lacéré, exsangue, finit par triompher en un happy end aux antipodes d’Hollywood. Comme dans la vie.

Les Femmes de Lazare, c’est une écriture brillante. Une forme qui épouse génialement le fond. Tantôt majestueuse, biblique, tantôt légère et aérienne – toujours exactement vraie. Une écriture qui aime en connaissance de cause. Tendre, précise. Juste, débordante de chair. La tragédie et l’immense joie mêlées, le rire à travers les larmes – comme dans la vie.

Merci, et chapeau bas.

La traduction de Bernard Kreise des Femmes de Lazare, de Marina Stepnova est disponible en librairie. Éditions Les Escales, août 2014, 448 pages.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *