Staline : il est de retour

Jeudi 6 octobre, après trois semaines d’existence, la mairie de Sourgout a finalement démonté le monument à Staline, installé en toute illégalité sur les quais du fleuve Ob. Comment la capitale de l’or noir a-t-elle vécu ce règne ? Le Courrier de Russie a enquêté. Reportage.

Sourgout Staline
Monument à Staline à Sourgout. Crédits : Thomas Gras/LCDR

Je sais qu’après ma mort, on apportera sur ma tombe beaucoup de saletés mais le vent de l’Histoire les dispersera sans pitié : la petite plaque en plastique doré portant la citation du leader soviétique, censée orner la stèle de béton blanc supportant le buste, elle, n’a pas résisté à la brise sibérienne. Elle s’est envolée et repose sur un petit parterre de roses. Revanche de mère Histoire ? « Non, c’est la super glue qui n’a pas tenu », répond en souriant Denis Khanjin, 27 ans, coordinateur du projet d’installation, avant de sortir un tube de colle. « En deux semaines d’existence, le monument a reçu tellement de soutien matériel que nous devrions bientôt pouvoir lui offrir une vraie plaque », précise-t-il aussitôt.

Nous sommes le 30 septembre : Staline trône encore fièrement, alors, sur le Nouveau Quai de Sourgout, comme s’il avait toujours été là. Après avoir dépoussiéré la dalle, Denis s’arrête un instant sous le regard sévère de Joseph Djougachvili. Pas de quoi impressionner le Sibérien. Denis Khanjin aime vraiment Staline : « Il est le symbole d’une Grande Russie indépendante. Il a remporté la Seconde Guerre mondiale et consacré sa vie au bien de son peuple. Il lisait au moins un livre par jour et travaillait jusque tard le soir », énumère-t-il, entre autres vagues fragments historiques.

Staline Sourgout
Denis Khanjin dans le reflet de la plaque comportant la citation de Staline, à Sourgout. Crédits : Thomas Gras/LCDR

S comme Staline

Denis est tombé dans la marmite stalinienne en 2009. Technicien de formation, il avoue ne s’être jamais intéressé à l’histoire jusqu’à son adhésion à l’organisation patriotique russe Jeunesse travailliste de Sibérie, dont l’un des objectifs est la lutte contre l’alcoolisme chez les jeunes. Le Sourgoutien range alors la bouteille et, l’« esprit sobre », comme il dit, rattrape le temps perdu, en s’engouant notamment pour l’Histoire sans barrières sur Internet. « La dépendance économique, politique, les francs-maçons… quand tu te fais une image globale, tu comprends beaucoup, et surtout à quel point des mythes sont créés afin de détruire notre pays », affirme-t-il.

L’une de ces « légendes » s’avère justement être l’étiquette de scélérat collée sur le front de Staline. En 2015, Denis fonde l’association Esprit russe, qui vise à promouvoir et défendre la culture russe ethnique, et s’attaque, avec ses compères militants, au thème de la réhabilitation du Petit père des peuples. L’idée d’un monument, évoquée pour la première fois le 9 mai de la même année, dans le cadre de la célébration du 70e anniversaire de la Victoire contre les nazis, ne sera concrétisée qu’un an plus tard. « C’est l’escalade des tensions en Ukraine qui nous a poussés à prendre des mesures pour la conservation de notre histoire et contre sa réécriture », explique-t-il.

Le 9 mai 2016, l’organisation lance une campagne de crowdfunding, espérant rassembler 150 000 roubles (environ 2000 euros). La somme est récoltée en trois semaines. Et, le 30 mai, une esquisse du projet est proposée à la mairie. « Nous avons déposé un dossier complet et une proposition de lieu, car moins les fonctionnaires pensent, mieux on se porte », plaisante Denis. Sans réponse de l’administration municipale – c’est du moins ce qu’ils affirment –, les activistes décident de passer à l’action et installent par leurs propres moyens le monument, sculpté par un artiste d’Ossétie du Nord, sur les bords de l’Ob. « Officiellement, les autorités ont trois mois pour répondre à ce genre de demandes. Passé ce délai, nous avons pris les devants, en faisant attention à ne rien endommager lors de l’installation (ci-dessous) », se félicite Denis.

V comme victime

Le Nouveau Quai de Sourgout est un lieu excentré, situé dans les faubourgs orientaux de cette ville de Sibérie, peuplée de quelque 320 000 habitants. Le monument y est seul au monde. Dans un périmètre de 400 mètres à la ronde, on trouve un parking en terre battue, de vieilles grues, une poignée de pêcheurs et… une seconde… un panneau indiquant : « Lieu prévu pour un monument aux victimes des répressions politiques ».

– Ce n’est pas un peu provocateur de mettre Staline à 30 mètres de ce futur monument ?, demandé-je.
– Nous ne l’avons vu que le jour de l’installation, répond Denis avec assurance.
– Sérieusement ?
– C’est une coïncidence. Il est si discret que nous ne l’avions jamais vu.
– Sérieusement ?
– Nous avons choisi ce lieu car il nous convenait, c’est d’ici que partaient les hommes pour le front lors de la Seconde Guerre mondiale. Et puis, ce n’est pas comme si nous avions pris leur endroit.

« Leur », c’est l’ONG Notre mémoire, qui défend les intérêts des familles des victimes des répressions staliniennes. Pavel Akimov, le directeur, m’explique au téléphone que le lieu abritait autrefois l’usine municipale de conditionnement de poissons, fermée en 2004. « De nombreux travailleurs déportés y travaillaient et y vivaient. Leurs descendants vivent désormais à Sourgout », raconte-t-il.

Selon les données de l’organisation, Sourgout comptait 30 243 déportés en 1932, dont 9 296 femmes et 11 402 enfants de moins de 16 ans. Environ 700 descendants de ces « travailleurs spécialement transférés » vivent aujourd’hui dans la ville.

– Et que pouvez-vous dire sur l’apparition de Stal… ?, tenté-je.
Niet, niet, niet ! Je ne veux pas en parler. Biiip, biiip, biiip.

Staline monument sourgout
Avant-plan : « Lieu prévu pour un monument aux victimes des répressions politiques ». Arrière-plan : le monument de Staline. Crédits : Thomas Gras/LCDR

Denis préfère parler de son côté de « travailleurs volontaires ». Le jeune homme n’aime pas non plus la formule de « victimes politiques ». « C’est une légende, ces 40 millions de personnes réprimées. Et quoi encore, toute la Russie l’était, peut-être ? », interroge-t-il.

– Le chiffre de 26 millions sort le plus souvent…, interviens-je.

Le Sibérien fait une pause, prépare sa réponse, puis se lance dans une longue tirade : « Staline était un homme fort, il a remis de l’ordre dans le pays. L’URSS avait besoin d’une poigne ferme à l’époque. Ce sont les hommes de Trotski qui sont à l’origine des purges. Staline y a mis fin. Et en réalité, c’est lui qui est devenu la victime des répressions politiques de Khrouchtchev et de sa politique de déstalinisation », assure-t-il.

– Mais…
– L’exil en Sibérie était une chose positive. De prison, tu ressors plus criminel que tu n’y es entré, alors qu’en milieu naturel, tu peux être rééduqué.
– Et…
– Staline aussi était un ancien prisonnier, un bandit. Et c’est au bagne qu’il a pris conscience de la Justice. Il a parlé avec des chamanes, de jeunes Sibériens – pour devenir ensuite l’une des principales figures politiques de la Russie.
– …
– Poutine est une sorte de deuxième Staline mais plus moderne. Et nous soutenons sa politique.

Politiquement incorrect

Le 4 octobre, l’affaire a finalement cessé de faire sourire la mairie de Sourgout. À l’issue d’une réunion spéciale, les autorités municipales ont décidé de mettre un terme à cette histoire – qui a, depuis, fait tout le tour de la Russie – en ordonnant le démontage du monument. D’autant qu’à en croire Alexeï Fokeïev, directeur du département chargé de l’architecture et de la construction de la Ville, son administration avait bien communiqué son refus dans une lettre envoyée le 22 juillet aux activistes. « Nous leur avons demandé de trouver un autre endroit mais ils ne nous ont jamais répondu. L’installation de ce monument constituait une infraction manifeste aux règles d’urbanisme de la ville », a-t-il déclaré au Courrier de Russie.

Denis, pour sa part, estime que l’affaire n’est pas close et appelle tous les donateurs à porter plainte pour « démontage illégal ». « C’est une mauvaise décision pour la mairie, car le monument était largement soutenu par les habitants », souligne-t-il.

Le buste de Staline était effectivement accepté par la majorité de la population de Sourgout. Et à la question de savoir si la ville doit le garder, on vous répond ici : « Qu’il reste, désormais ! Staline a tout de même gagné la guerre. » Des voix se sont néanmoins élevées contre la statue, et des opposants ont même entaché à deux reprises le buste avec de la peinture rouge durant la première semaine.

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Arrière du buste de Staline entaché de peinture rouge. Crédits : Thomas Gras/LCDR

Un sondage organisé au sein d’un des principaux groupes Vkontakte de la ville, O, Surgut !, confirme ces observations : sur 6 824 répondants, 63,5 % se déclarent pour le maintien de la statue, 18,3 % sont contre, 11 % n’ont pas d’opinion et 7,2 % se disent curieux de l’issue de l’affaire.

Des chiffres encore corroborés par un récent sondage national du Centre Levada, organisé en mars 2016, qui met en lumière une amélioration de l’opinion des Russes sur le dirigeant soviétique. 54 % des répondants soutiennent aujourd’hui que l’homme politique a joué un rôle positif dans l’histoire du pays, contre 52 % en 2015.

Pour Alexeï Grajdankine, directeur adjoint du Centre Levada, l’augmentation du capital sympathie de Staline auprès des Russes s’explique par les tensions opposant actuellement le pays à l’Occident. « Pour une majorité de Russes, Staline était la personne adéquate pour gouverner le pays durant la guerre, dans un moment critique, quand le pays avait besoin d’une poigne de fer. Et ce besoin se fait de nouveau ressentir aujourd’hui », a-t-il expliqué à Vedomosti.

Sergueï Medvedev, enseignant de sciences politiques à l’École des hautes études en sciences économiques de Moscou, estime quant à lui que les sanglantes répressions staliniennes sont même, pour certains, un motif de respect de la personne de Joseph Djougachvili. « Les gens aiment Staline et apportent des fleurs sur sa tombe précisément parce qu’il a tellement tué. C’est ce que les gens veulent ; inconsciemment, mais ça leur plaît. Souvenez-vous de Crime et Châtiment : Raskolnikov est emprisonné pour avoir commis un meurtre, mais Napoléon a le droit de tuer car il est un grand homme. Dans notre culture, la violence est une preuve de force et de pouvoir », a-t-il soutenu lors d’une conférence à la rédaction de Forbes.

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Le 6 octobre, les autorités municipales de Sourgout ont démonté le monument de Staline et l’ont transporté vers une zone de stockage spéciale. Crédits : VK

Sourgout n’est d’ailleurs pas la première ville de la Fédération de Russie à s’être dotée d’un monument à Staline. En 2015, Lipetsk a installé un buste du leader soviétique près du siège du Parti communiste. Et, à en croire Denis Khanjin, l’épidémie pourrait se propager. « Je reçois tous les jours des messages de personnes souhaitant faire la même chose dans leur ville. Elles nous félicitent et nous demandent conseil. C’est ça, la démocratie : quand les gens agissent par eux-mêmes », conclut-il.

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