Kadyrov fait combattre ses enfants et se met Emelianenko à dos

La polémique autour de la participation de trois fils du leader tchétchène Ramzan Kadyrov à un tournoi de MMA à Grozny, le 4 octobre, ne cesse de s’envenimer entre partisans et détracteurs des « combats d’enfants ». Décryptage.

Combats de MMA.
Ramzan Kadyrov fait combattre ses enfants sur le ring. Crédits : Fight Club Akhmat / Vkontakte.

Une salle comble, un Ramzan Kadyrov pétillant et une diffusion en direct sur la chaîne sportive Match Boets : le tournoi Grand Prix Akhmat battait son plein, mardi 4 octobre – à la veille de l’anniversaire du leader tchétchène.

Pour l’occasion, les organisateurs avaient invité trois petits Kadyrov – Akhmad, 10 ans, Zelimkhan, 9 ans, et Adam, 8 ans – à monter sur le ring face à des adversaires tout aussi jeunes. Si le combat avait officiellement un caractère « d’exhibition », les jeunes garçons se sont battus comme des grands, encouragés par un public adulte, et survolté. Les trois fils du dirigeant tchétchène ont d’ailleurs, sans surprise, remporté leur combat. Les vidéos de leurs exploits ont été publiées le lendemain sur le compte Instagram officiel de leur père, plus fier que jamais. « Akhmad a mis son rival KO en 14 secondes. Félicitations ! », a commenté Kadyrov.

« Bravo ! », « De futurs champions ! », « Mashallah ! », pouvait-on lire dans les réactions à la publication.

La nouvelle n’a toutefois pas provoqué le même engouement au sein de l’Union nationale russe de MMA. Le directeur de l’organisation, le champion Fedor Emelianenko, élu « meilleur combattant MMA de tous les temps » par le magazine Sherdog en 2011, a vivement critiqué l’événement dans un post publié sur son compte Instagram, le 5 octobre. « Ce que les gens ont vu hier, c’étaient de vrais combats, écrit-il, avant de rappeler les règles officielles de la discipline : Les enfants âgés de moins de douze ans doivent monter sur le ring avec un casque, des protections et un t-shirt. Ils ne peuvent pas combattre au MMA selon les mêmes règles que les plus de 21 ans. Or, les combats en question se sont déroulés selon des règles s’appliquant aux adultes professionnels et ne convenant absolument pas aux enfants, reprend le président de l’Union nationale de MMA. En fait, les moins de 12 ans n’ont même pas le droit d’assister à des combats d’adultes ! Mais là, nous avons vu des gamins de huit ans se battre sous les yeux d’adultes joyeux… Participer à des combats faits pour des adultes peut nuire gravement à la santé d’un enfant. Ce qui s’est passé hier à Grozny est inacceptable et injustifiable ! », conclut-il, hors de lui.

Emelianenko VS Kadyrov

Dès lors, l’affaire tourne au véritable combat de poids lourds. Les partisans du clan Kadyrov prennent vivement à parti Emelianenko. Et tous les coups sont permis. « T’es qui, toi, pour nous juger ? », lance notamment Abouzaïd Vismouradov, président du club de MMA Akhmat, à Grozny, où s’entraînent les fils Kadyrov. « Ton heure est venue de partir. Tarlouze », renchérit Aboubakar Vagaev, champion tchétchène d’arts martiaux mixtes. « Il faudra répondre de chaque mot prononcé à l’adresse de mes neveux », s’énerve Adam Delimkhanov, cousin de Ramzan Kadyrov et député de Tchétchénie à la Douma d’État. « Tu ferais mieux de t’occuper de ton frère, il en a davantage besoin. Ça le sauverait de la drogue et de la violence », ose Magomed Daoudov, président du parlement tchétchène. [En septembre 2015, le frère de Fedor Emelianenko, Alexander, également combattant, a été condamné à quatre ans et demi de prison pour violences sexuelles, ndlr].

Face à cette fureur tchétchène, plusieurs voix officielles sont venues à la rescousse du président de l’Union de MMA. Le ministère russe des sports a annoncé qu’une enquête serait ouverte pour « violation des règles de participation des enfants de moins de douze ans ». Le porte-parole du président, Dmitri Peskov, a demandé aux organes de contrôle de vérifier la légalité de ces « combats d’enfants ». Plus modérée, la toute nouvelle déléguée aux droits de l’enfant, Anna Kouznetsova, a pour sa part noté que « les coups étaient réels » et qu’il fallait déterminer les « conséquences » de ce type de combats pour la santé des enfants.

Ramzan Kadyrov est finalement sorti de son silence jeudi 6 octobre au soir, rappelant que sa république menait un important travail d’éducation de sa jeunesse. « Nous élevons des patriotes et des défenseurs de la Russie. Fedor, vous avez tort ! Les preux russes ne se conduisent pas ainsi ! », a-t-il proclamé sur son compte Instagram. Le lendemain, néanmoins, le leader tchétchène a fait légèrement marche arrière en demandant, toujours sur son réseau social préféré, de « cesser les insultes » personnelles contre Emelianenko.

Exception tchétchène

Si les combats des petits Kadyrov sont majoritairement mal perçus en Russie – un sondage organisé par le portail spécialisé Sports.ru indique que 91 % des 51 839 répondants sont contre –, de nombreuses voix soulignent qu’il s’agit de la Tchétchénie – et donc d’une situation toute particulière.

« Je suis contre ce type de combats mais c’est une spécificité de la république. Là-bas, on élève des guerriers dès la plus tendre enfance », soutient ainsi Alexandre Zagorski, speaker russe populaire qui animait le tournoi Akhmat 2016, cité par RBC.

« À chaque pays, ses traditions, estime pour sa part Aram Gabrelianov, président de la holding News Media. Aucun enfant n’a été blessé et n’aurait pu être blessé lors de combats à Grozny, car ce sont les traditions. »

C’est d’ailleurs au nom de ce même respect des traditions, selon le directeur de Sports.ru, Dmitri Navoch, que la partie tchétchène attend aujourd’hui des excuses publiques de Fedor Emelianenko. « C’est toujours ce qui se passe en cas de conflits touchant Ramzan Kadyrov. On s’empoigne en coulisses mais on s’excuse face à la caméra. Même si en l’occurrence, le président de l’Union n’a rien dit d’insultant. Il a simplement rappelé qu’il existait des règles et des lois, et s’est soucié de la santé des enfants », a-t-il déclaré au site d’information russe Current Time.

Fedor Emelianenko n’a d’ailleurs pas l’intention de s’excuser. Jeudi soir, l’ex-champion de MMA a même republié son message, accompagné d’une photographie de lui, souriant. Round 2 en perspective.

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