« La Russie, comme la France, a raté son explosion démographique »

Anatoli Vichnevski , directeur de l’Institut de démographie de l’École des hautes études en sciences économiques de Moscou, revient, pour Lenta.ru, sur le douloureux héritage de la population russe.

Grands mères
Grand-mères à la campagne en Russie. Crédits : sov-un.livejournal.com.

Lenta.ru : Pourquoi les démographes qualifient-ils la société russe de « marginale » ?

Anatoli Vichnevski : En réalité, ce mot n’a aucune connotation péjorative – c’est le terme scientifique employé pour caractériser le caractère transitoire du sujet étudié. Au XXe siècle, la Russie a entamé la transition difficile et délicate d’un mode de vie traditionnel à une société moderne – et cette transition est toujours en cours. Tandis que la société rurale est très stable et entière, la modernisation et l’urbanisation – des processus qui se sont déroulés très rapidement chez nous – entraînent l’apparition de dizaines de millions d’individus qui ne sont plus des paysans, mais pas encore des citadins. Eux aussi sont qualifiés de « marginaux », d’ailleurs. Et ces couches marginales de la population sont un combustible idéal pour les cataclysmes sociaux, en ce qu’elles sont aisément manipulables et naturellement attirées vers les extrêmes. Regardez nos communistes, qui faisaient récemment encore exploser les lieux de culte, et tiennent maintenant des cierges dans les églises, comme si de rien n’était. Personne n’analyse l’histoire russe du XXe à travers ce prisme du conflit entre la culture moderne et la traditionnelle, alors que c’est précisément ce qui s’est joué. Les cataclysmes révolutionnaires ont libéré l’énergie phénoménale d’une Russie rurale, qui possédait sa culture et ses traditions propres.

Lenta.ru : Peut-on parler de « société urbaine » à part entière dans la Russie d’aujourd’hui ?

A.V. : Jusque dans les années 1990, la population russe était majoritairement constituée de citadins de première génération ou de gens nés et ayant grandi à la campagne. Je pense d’ailleurs qu’une grande partie des problèmes actuels de la société russe sont liés à ce constat : nous avons hérité de nombreux traits de la société soviétique marginale, coincée sur le chemin menant de la campagne à la ville.

Lenta.ru : Nous débarrasserons-nous bientôt de cette marginalité intérieure ?

A.V. : Chaque nouvelle génération urbaine la perd un peu plus. La société russe d’aujourd’hui n’a déjà plus rien à voir avec ce qu’elle était il y a 50 ans.

Lenta.ru : En quoi ?

A.V. : Elle est différente. Peu de gens songent au fait qu’au cours de la Seconde Guerre mondiale, l’Armée rouge était majoritairement composée de paysans. Et cela explique en grande partie notre victoire. Ces paysans en capote de soldat pouvaient s’enfouir sous terre, attaquer des chars à coups de baïonnettes… bref, ils se percevaient comme des rouages de la gigantesque machine militaire de l’État soviétique, comme se percevait jusqu’alors une partie de la communauté rurale. Nous n’aurons jamais plus une telle armée – parce que la société a changé, et, avec elle, la conscience des gens.

Siège de Leningrad
1942 -Siège de Leningrad. Crédit : Wikimedia

Lenta.ru : En 1906, Mendeleïev prédisait qu’à la fin du XXe siècle, la population russe aurait augmenté jusqu’au demi-milliard d’individus… Sur quoi se basait-il ?

A.V. : La science démographique n’en était encore qu’à ses balbutiements à l’époque de Mendeleïev, on comprenait mal les mécanismes modernes de croissance de la population. On ignorait notamment qu’une baisse de la mortalité est inévitablement suivie d’une réduction de la natalité. Et la mortalité, alors, commençait juste à diminuer. Mendeleïev s’est contenté d’extrapoler sur la base des données en sa possession concernant les rythmes de croissance démographique en Russie, sans penser que tout pouvait changer très rapidement. En outre, la Russie se trouvait alors au bord d’une explosion démographique, qui aurait effectivement pu entraîner une hausse rapide de sa population.

Lenta.ru : Autrement dit, nous aurions pu être bien plus nombreux aujourd’hui… mais pas autant que le prédisait Mendeleïev ?

A.V. : Je le pense, oui. L’explosion démographique russe a été stoppée par les pertes démographiques colossales subies par le pays au XXe siècle : les deux guerres mondiales, la révolution, la guerre civile, l’émigration, la collectivisation, la famine et les répressions massives. En fait, nous avons connu une véritable catastrophe démographique.

Lenta.ru : Des pertes irrémédiables ?

A.V. : Si la Russie avait pu éviter cette catastrophe démographique de la première moitié du XXe siècle, sa population aurait pu compter, à la fin du même siècle, 113 millions de personnes en plus. Et si la mortalité de sa population avait diminué au cours du dernier tiers du XXe siècle, comme cela a été le cas dans d’autres pays, ce chiffre se serait élevé à près de 137 millions. De nombreux pays d’Europe ont connu des explosions démographiques de ce type, et se sont ainsi constitué des réserves de « graisse démographique », qui leur sont bien utiles aujourd’hui.

Il y a toutefois une exception : la France, qui a commencé à voir sa natalité diminuer immédiatement après la Révolution de 1789, et n’a pas connu d’explosion démographique depuis. Au début du XIXe siècle, la population française était 1,7 fois supérieure à celle des îles Britanniques (Grande-Bretagne et Irlande), mais dès le début du XXe siècle, cet écart s’était comblé : la France comptait alors environ 13 millions d’habitants supplémentaires, et les îles Britanniques, plus de 25 millions. À l’instar de la France, la Russie a « raté » son explosion démographique – celle-ci a été réduite à néant par les catastrophes du XXe siècle.

Leningrad 1986
Leningrad en 1986. Crédits : Igor Mukhin.

Lenta.ru : Pouvons-nous espérer une seconde chance ? Une nouvelle explosion démographique ?

A.V. : Non, les opportunités de ce genre n’arrivent qu’une fois. Au XXe siècle, la Russie a définitivement laissé passer sa chance démographique. Et c’est très regrettable. Nous avons d’immenses territoires inhabités à l’est de l’Oural. C’est un problème majeur quand un espace aussi gigantesque est occupé par une population relativement peu nombreuse. L’Indonésie et le Nigeria sont plus peuplés que la Russie.

Dans tous les pays à la superficie élevée, les grandes villes remplissent une fonction de centres régionaux de développement et d’attraction, qui resserrent l’État en un espace multidimensionnel unique. Or, en Russie, seules Moscou et Saint-Pétersbourg jouent ce rôle. Moscou et sa région recensent aujourd’hui près de 20 millions d’habitants – soit presque autant que toute la Sibérie, et trois fois plus qu’en Extrême-Orient. Cela représente un peu moins de 15 % de toute la population du pays. Est-ce vraiment normal ?

Lenta.ru : Mais le principal problème n’est pas là, sans doute ?

A.V. : Le premier problème, c’est que notre population vieillit. C’est un problème qui touche de nombreux pays, d’ailleurs – la Chine, par exemple, où le vieillissement est une conséquence de la politique de l’enfant unique. Toutefois, la Russie a ceci de particulier qu’elle connaît un « vieillissement par le bas », dû à une faible natalité, tandis que les pays développés connaissent un « vieillissement par le haut », dû à l’augmentation de l’espérance de vie. L’espérance de vie est significativement moins élevée en Russie que dans les pays développés, en particulier chez les hommes [65 ans pour la population masculine, contre 70 ans en moyenne en 2015, selon l’OMS].

Campagne russe.
Campagne russe. Crédits : foto-history.livejournal.com.

Lenta.ru : À cause de l’alcool ?

A.V. : Les causes sont multiples, complexes, mais en résumé, nous avons raté une étape importante de l’évolution, parfois appelée « deuxième révolution épidémiologique », qui a lieu depuis 50 ans dans la majorité des pays développés. Nous nous en sommes approchés au milieu des années 1960, mais nous avons, ensuite, commencé à accuser du retard. À l’époque, la Russie, à l’instar de l’Occident, a remporté d’importants succès dans la lutte contre les maladies infectieuses. Mais ensuite, les pays occidentaux se sont attaqués aux maladies chroniques, non infectieuses, et ont peu à peu réduit la mortalité due aux maladies cardio-vasculaires et à des facteurs externes – agressions, accidents, etc. C’est en cela que nous avons échoué à les imiter, et depuis de nombreuses années maintenant, nous faisons du « sur place ».

Lenta.ru : Pourquoi ?

A.V. : On peut évoquer des dépenses insuffisantes dans le secteur de la santé, certaines spécificités de notre mode de vie, dont nous ne parvenons pas à nous débarrasser, tel l’alcoolisme, mais aussi, plus profondément, le peu de valeur accordée à la vie dans notre société. Toutefois, ce qui importe, ici, c’est le résultat.

En raison de son incapacité à faire baisser son taux de mortalité prématurée – des millions de femmes et d’hommes meurent alors qu’ils sont encore en âge de travailler –, la Russie continue, depuis plusieurs décennies, à essuyer d’énormes pertes démographiques. Il me semble d’ailleurs qu’il s’agit aujourd’hui d’un des principaux défis de notre sécurité nationale – bien plus important, par exemple, que l’afflux d’immigrés en provenance d’Asie centrale, qui inquiète tant les politiques et l’opinion publique.

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