Russie – Occident : une histoire d’amour qui n’a pas eu lieu

Le printemps que la Russie et l’Occident ont connu dans leurs relations, au début des années 1990, est loin derrière. Il semble improbable, aujourd’hui, qu’en 1991, le directeur du KGB, Vadim Bakatine, ait désigné aux Américains les lieux où se trouvaient les équipements d’espionnage dans leur ambassade à Moscou. Et pourtant, il l’a fait. Les Américains ont apprécié le geste mais ne se sont pas empressés de rendre la pareille. Ils n’avaient nul besoin de dévoiler aux Russes leurs secrets. Parce que les Russes, à leurs yeux, étaient les vaincus. Ils avaient perdu la bataille. Ils méritaient de la pitié, mais il était hors de question de les traiter en égaux.

Manifestation près de l'Ambassade des Etats-Unis
Manifestation près de l’ambassade des Etats-Unis à Moscou, en 2005. Crédits : Vitali Belooussov/TASS.

C’est pourtant ce que les Russes attendaient de leur part. Car, dans leur esprit, les Russes n’ont pas perdu la guerre froide. Ils ont vécu une transformation de l’intérieur, qui n’était pas la première de leur histoire. L’URSS n’a pas été anéantie par un ennemi, elle s’est effondrée d’elle-même, sous le poids de ses contradictions internes, puissantes, irréconciliables.

Les Russes ont démantelé leur empire eux-mêmes. Ils ont lancé une décolonisation de l’intérieur et ont espéré très sincèrement que plus rien ne les empêcherait alors de construire un partenariat réel avec l’Occident, le modèle, l’exemple à suivre. Les Russes ont renoncé volontairement au pays qu’ils avaient bâti au prix de gros efforts, et ils attendaient une récompense : que l’Occident leur ouvre ses portes et les accueille dans sa famille de nations de premier rang. Mais rien ne s’est passé comme prévu.

L’Occident a choisi de traiter la Russie comme un ennemi vaincu. Certes, il l’a aidée à se reconstruire mais elle n’a plus eu voix au chapitre. Elle n’a eu qu’à suivre ses recommandations, écouter ses conseillers et renoncer, une fois pour toutes, à prendre des décisions indépendantes. Elle a dû renoncer à sa souveraineté et accepter la présence militaire de l’OTAN près de ses frontières, car un ennemi, même vaincu, reste un ennemi. Oui, la Russie, malgré sa main tendue, est restée un ennemi. Elle n’a pas voulu entrer dans le cadre qu’on lui proposait – il s’est révélé trop étroit pour elle. Elle a pourtant bien voulu essayer le vêtement d’un État sans histoires ni ambitions, sauf celle de pouvoir voyager un jour en Europe sans visa. Mais pas de chance : la redingote européenne s’est déchirée sur ses épaules, un peu trop larges.

Les débuts étaient prometteurs mais, hélas, ils n’ont pas connu de suite. Cette histoire d’amour entre la Russie et l’Occident n’a jamais eu lieu. Aujourd’hui, Washington n’hésite pas à mettre la Russie au même rang de menaces que l’État islamique, quand la Fédération se retranche sur ses 17 millions de mètres carrés et balade ses tanks Armata sur la place Rouge.

La Russie est déçue. Au cours des trois cents dernières années, elle a été persuadée, en son for intérieur, de faire partie intégrante du monde occidental. Aujourd’hui, elle n’en est plus aussi sûre. Elle se dit : Certes, autrefois, du temps de l’URSS, nous avions des désaccords fondamentaux avec l’Occident – mais aujourd’hui, nous n’en avons plus. Je ne cherche plus à construire le communisme – j’ai opté au contraire pour la version la plus dure du libéralisme anglo-saxon. Mais l’Occident refuse toujours de reconnaître mes droits et mes intérêts. S’il continue à me repousser ainsi, c’est donc que nos désaccords doivent être d’ordre existentiel. Ce doit être parce que telle que je suis – grande, forte et influente malgré tout –, je représente une menace pour lui ; par le simple fait de mon existence. C’est l’idée qui prévaut aujourd’hui dans l’esprit des Russes, et les pousse souvent à des choix extrêmes.

Dans sa volonté de se séparer définitivement de l’Occident, en qui elle ne voit plus ni soutien ni modèle à suivre, la Russie tente de se comprendre, de trouver ses propres fondements. Elle cherche refuge dans ce qu’elle a de particulier et, en premier lieu, dans sa foi orthodoxe – et vire ainsi inexorablement vers le conservatisme. La nouvelle Douma, que la Russie vient d’élire le 18 septembre dernier, sera, selon toute vraisemblance, plus conservatrice que la précédente. Son président, Viatcheslav Volodine, jusqu’alors adjoint du président de l’administration présidentielle, est connu pour avoir promulgué Anna Kouznetsova, une militante farouche anti-avortement, au poste de déléguée pour les droits des enfants, et Olga Vassilieva, une spécialiste des relations entre l’Église et l’État, à celui de ministre de l’éducation. Mme Kouznetsova a déjà appelé à interdire l’IVG en Russie. Mme Vassilieva a mené sa toute première rencontre en qualité de ministre avec le patriarche Kirill.

La partie conservatrice de la société russe prend de l’assurance. Sa voix se fait de plus en plus audible, et ses adversaires n’ont souvent pas grand-chose à répliquer. Alors que les conservateurs parlent au nom du peuple et n’hésitent pas à faire des campagnes de masse pour promouvoir leurs idées, les libéraux restent cantonnés dans leurs rédactions de journaux moscovites et grognent sur leurs pages Facebook. Alors que les conservateurs s’identifient avec le peuple, les libéraux s’y opposent, gardent leurs distances, soignent leur différence et cultivent le mythe, ancien mais tenace, des « masses barbares ». Pendant que les conservateurs tirent leur légitimité du soutien populaire, les libéraux font les yeux doux à l’Occident, espérant qu’il viendra un jour les délivrer du joug de leurs compatriotes pas suffisamment raffinés. Les conservateurs se disent patriotes ; les libéraux se comportent en administrateurs désignés par l’ennemi sur des territoires occupés. C’est la raison pour laquelle les conservateurs gagnent les élections.

Dans cette situation, si l’Occident ne veut pas que le fossé qui le sépare de la Russie ne se creuse encore, il doit retourner mentalement 25 ans en arrière. Se dire que la Russie n’a jamais perdu la guerre froide et qu’il n’y a aucune raison de la traiter en ennemi vaincu. Qu’il faut au contraire voir en elle un partenaire fort, sachant être loyal et fidèle, et respectueux de la parole donnée.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *