Un bout de Russie au Japon

Deux sœurs orthodoxes, une Russe et une Ukrainienne, vivent, prient et travaillent la terre à la périphérie du village de Matsuo, au Japon. Les locaux les qualifient d’ « êtres célestes ». Reportage de la revue russe historique Rodina.

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Sœurs Magdalina (gauche) et Ksenia. Crédits : Alexandre Yarochenko

Il faut une heure de voiture, par une route rapide bétonnée, pour relier la futuriste Tokyo au couvent orthodoxe de Sofia. Et un bout de chemin encore, sur une route étroite traversant des champs et des bois. Passé le cimetière du village et ses stèles ornées de hiéroglyphes, la route part en serpentant vers la droite – et l’on voit apparaître la coupole de l’église orthodoxe. Sur place : une maison soignée et une rangée de tombes, protégées par des croix…

Ici, dans la préfecture de Chiba, l’archevêque Nikolaï (Sayana) a passé la majeure partie des 94 années de sa vie. Ce Japonais à la formation de sociologue a reçu le baptême orthodoxe dans sa petite enfance. En 1962, il a été ordonné moine et tonsuré à la Laure de la Trinité Saint-Serge. Et il était prêtre, en 2008, quand s’est achevé son chemin de vie terrestre. Au moment de sa mort, monseigneur Nikolaï était le plus vieux archevêque de l’Église orthodoxe russe. Il a laissé au Japon des centaines d’adeptes de l’orthodoxie.

À la place de sa résidence secondaire du village de Matsuo, monseigneur Nikolaï a construit une église et ouvert le couvent de Sofia. Et, au crépuscule de sa longue vie, alors que ses forces l’abandonnaient, le secours est venu. L’archevêque Nikolaï Katsuban, archiprêtre de l’église Alexandre Nevski de Tokyo, a demandé au Patriarcat de Moscou qu’on envoie au vieil évêque des religieuses orthodoxes. Moscou a accepté, et la mère Ksenia, supérieure du couvent de la Nativité, à Oussouriisk, en Extrême-Orient, est arrivée au Japon en 2003.

C’est elle qui vient à notre rencontre. Souriant, elle dit calmement : « Bonjour ».

Le choix d’une infirmière

La Mère Ksenia est née dans la région de Tchernigov, en Ukraine, où sa mère était sacristaine d’une église de village.

« J’ai été nourrie de la foi avec le lait de ma mère, ce qui m’a valu des persécutions à l’école [pendant la période soviétique, ndlr], mais ça n’a fait que me rendre plus forte et consolider ma foi », confie la religieuse.

Infirmière de formation, elle a travaillé quelques années au service de réanimation de l’hôpital régional. Puis, elle est partie pour Serguiev Possad [ville de la région de Moscou qui abrite la Laure de la Trinité Saint-Serge, un des monastères les plus importants de Russie, ndlr] où vivait son père spirituel. Enfin, le jour est venu où l’infirmière a pris l’habit de religieuse et est partie vivre dans un couvent à Oussouriisk.

« Un jour, Monseigneur m’a convoquée et m’a dit que je devais aller servir Dieu au Japon, il a expliqué qu’il fallait aller veiller là-bas sur un vieil archevêque japonais », se souvient la Mère Ksenia.

Elle a accepté ce voyage et est allée suivre des cours intensifs de japonais à l’université d’Extrême-Orient. Sa première impression du Japon : des millions de visages couverts de masques sanitaires.

« Une épidémie faisait rage à l’époque. J’ai compris que les Japonais étaient un peuple extrêmement discipliné », raconte-t-elle, en souriant.

Le couvent, lui, ne respirait pas l’ordre. L’archevêque Nikolaï ressemblait à un enfant désorienté, sa maladie d’Alzheimer progressait à grands pas.

« Dès qu’il avait fini de manger, il cherchait de l’argent partout, pour payer son repas. Le soir, il pouvait se pencher à la fenêtre pour inviter au couvent des hôtes invisibles. Il répétait tout le temps : Entrez, des orthodoxes vivent ici. Nous avons toujours assez de place pour tous », se souvient la Mère Ksenia.

L’archevêque Nikolaï a été enterré à Yokohama. Avant de mourir, il a légué sa maison, le temple et tous les bâtiments qu’il avait construits au Patriarcat de Moscou. Et rapidement, le patriarche Kirill a béni des religieuses pour leur future résidence à Matsuo.

Le territoire du couvent était abandonné, le bambou touffu, couvrant déjà la maison de Monseigneur, entamait sa progression sur le mur de l’église. Tout exigeait du soin, du temps et des mains attentionnées.

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L’archevêque Nikolaï Katsuban. Crédits : Alexandre Yarochenko

Deux sœurs

La religieuse Magdalina est une femme souriante derrière ses épaisses lunettes, aux traits orientaux.

« Les Bouriates sont passés par là », explique-t-elle en plaisantant.

Elle a passé son enfance dans la ville d’Amoursk, en Extrême-Orient. Ses parents, diplômés de la faculté d’art graphique, passaient leurs journées et leurs nuits à l’école où ils enseignaient.

Dehors, c’étaient les années 1990, la jeune fille achetait des livres et lisait tout ce qui lui tombait sous la main, de l’Évangile à la littérature occulte.

Son chemin vers l’orthodoxie a des airs de labyrinthe confus : elle a étudié au séminaire protestant, voulu devenir peintre, fréquentait la bohème…

Quand elle a annoncé à ses parents sa décision de devenir religieuse, elle a rencontré une vague de protestation, des larmes et de l’incompréhension. Mais la foi l’a emporté. En 2003, elle a été ordonnée religieuse et, un an après, est partie au Japon servir Dieu et les hommes.

Sœur Magdalina a 18 ans de moins que sœur Ksenia. Et depuis 13 ans déjà, elles s’éclairent d’une bougie pour deux, dans leur cellule monastique.

Le silence de ces lieux n’est rompu que par le bruit des avions qui s’envolent et atterrissent à l’aéroport Narita du Grand Tokyo. Tout autour est japonais : l’architecture des maisons environnantes, les champs, où même le foin est empilé d’une façon particulière. Et, seule, la croix orthodoxe soutient le ciel. Ah, et le chat du couvent, aussi, qui répond au si familier : « Vassia, viens ici ! »

« Notre journée commence à quatre heures. Nous prions jusqu’à six heures, puis nous avons deux petites heures de libres. Et après, les occupations suffisent pour la journée », expliquent les religieuses.

Dehors, règne un ordre idéal, l’herbe est coupée, les kakis brillent de leur orange mûr. L’église est tranquille, l’intérieur est décoré avec soin, les nombreuses fenêtres donnent beaucoup de lumière. Le temple a quelque chose de familier et d’infiniment chaleureux pour le cœur. La maison étincelle de propreté et réchauffe l’âme de son ambiance douillette. Les murs sont couverts de photographies de l’ancien propriétaire, l’archevêque Nikolaï, un vieux piano se souvient encore de ses mains…

En dix ans de vie au Japon, les religieuses ont gagné le respect illimité de ceux qui les entourent.

« Pas loin du couvent, il y a une clinique familiale. Les médecins refusent de nous faire payer, ils disent que nous sommes des êtres célestes », confient les sœurs.

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Couvent orthodoxe de Sofia, au Japon. Crédits : Alexandre Yarochenko

Parmi les leurs

Elles accueillent souvent des invités. Des Russes vivant et travaillant au Japon, et des Japonais orthodoxes. Les villageois du voisinage sont devenus des amis, et leurs meilleurs conseillers en matière de travail du jardin et du potager.

« Les Japonais sont un peuple observateur, ils nous ont surveillées longtemps. Mais peu à peu, ils nous ont acceptées comme faisant partie des leurs », explique Mère Ksenia.

Le crépuscule approche. Tout en nous parlant de leur quotidien, les religieuses nous offrent un délicieux repas, avec un pain noir, odorant, qu’elles font elles-mêmes. On sent combien le fait de communiquer en russe leur manque, combien elles ont envie de parler et d’écouter…

Là où la route fait un angle, nous nous sommes retournés. Les sœurs faisaient le signe de croix dans notre dos pour nous bénir.

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