Pourquoi y a-t-il moins de travailleurs étrangers à Moscou ?

Face à la chute du rouble, les travailleurs étrangers quittent Moscou. Des Russes viennent les remplacer, et l’emploi est en hausse. Ce sont les conclusions d’une étude de l’Académie du travail et des relations sociales, effectuée à la demande de la mairie de Moscou. La revue Ogoniok a interviewé l’un des auteurs, Alexandre Safonov. Le Courrier de Russie a sélectionné les principaux extraits de cet entretien.

Travailleur étranger sur un chantier. Crédit : giromondo
Travailleur étranger sur un chantier. Crédit : giromondo
En 2013, l’euro valait entre 35 et 40 roubles. Aujourd’hui, il en vaut 73. Cette chute s’explique par trois raisons : la baisse du prix du pétrole, les spéculations boursières et les sanctions économiques.

Hausse et chute

Alors que le nombre de travailleurs étrangers à Moscou a progressivement augmenté de 2011 à 2013, il a chuté de 12,6 % en 2014, et ne cesse de diminuer depuis.

Secteurs les plus touchés

La grande distribution a perdu plus de la moitié de ses travailleurs migrants (54 %), passés de 133 000 en 2011 à 61 000 en 2014. À la même période, l’emploi dans le secteur a augmenté de 10 %.

La finance a vu le nombre de ses employés étrangers diminuer de 46 % (de 2 500 à 1 300 personnes), avec une hausse de l’emploi dans le secteur de 15 %.

L’enseignement a perdu près de 96 % de professeurs étrangers. Alors que Moscou comptait 2 000 enseignants expatriés en 2011, ils ne sont plus que 80 aujourd’hui.

Pourquoi trouve-t-on moins de travailleurs étrangers dans la grande distribution ?

En cause : la crise économique et le durcissement de la législation sur les migrants en date de 2014. Depuis, le ticket d’entrée sur le marché russe pour les travailleurs non qualifiés coûte plus cher. Ils doivent notamment prévoir 4000 roubles (54 euros) pour la licence obligatoire, les frais du certificat de santé et du certificat de connaissance du russe. Le tout, cumulé aux frais du voyage et du logement, représente souvent une somme insurmontable pour les migrants non qualifiés, dont le salaire moyen en Russie ne dépasse généralement pas 12 000 roubles (164 euros) par mois.

Les grandes chaînes de distribution évitent également d’embaucher des travailleurs étrangers de peur d’avoir des problèmes avec les services de l’immigration. Par ailleurs, le salaire moyen dans le secteur a augmenté (un caissier gagne aujourd’hui environ 30 000 roubles – 410 euros – par mois), ce qui a accru la concurrence et rendu le travail plus attractif pour les Russes, notamment ceux originaires des régions en situation économique difficile. Ce sont eux qui remplacent en grande partie les anciens travailleurs venus d’Asie centrale.

Pourquoi y a-t-il moins de travailleurs étrangers dans la finance et l’enseignement ?

La crise économique a rétréci le marché des services financiers à Moscou, certaines banques ont fermé, et de nombreux travailleurs étrangers qualifiés, voyant leurs revenus baisser, ont préféré quitter le pays.

Les universités se sont également vues dans l’impossibilité de payer les salaires élevés des enseignants étrangers qu’elles invitaient jusque-là, notamment pour les cours de langues, et se sont tournées vers des professeurs russes.

En quoi est-ce positif pour l’économie nationale ?

Les travailleurs étrangers, toutes catégories confondues, étaient à l’origine de l’exode de 10 à 12 milliards de dollars par an. Ces ressources restent désormais dans le pays.

Pourquoi retrouve-t-on, inversement, plus de travailleurs étrangers dans la construction et l’hôtellerie ?

Malgré la crise, ces deux secteurs ont effectivement affiché une hausse du nombre de travailleurs étrangers : dans la construction, il a augmenté de 167 % (de 19 000 à 52 000), et dans l’hôtellerie et la restauration, de 120 % (de 2 000 à 6 000). En cause : la reconstruction et l’aménagement massifs des rues de Moscou initiés par la mairie, et la hausse du nombre d’hôtels. On constate ainsi une augmentation des travailleurs étrangers dans les secteurs les moins rentables, où le travail ne nécessite pas de haute qualification et où les employeurs peuvent économiser sur les salaires.

Pourquoi, malgré la crise, l’emploi est-il en hausse à Moscou ?

En 2011, la population active à Moscou s’élevait à 6 479 000 personnes. En 2014, elle atteignait déjà 6 778 000 personnes. On observe notamment qu’un certain nombre de rentiers se remettent à travailler. Si certains se contentaient autrefois de louer leur appartement pour vivre, aujourd’hui, cet argent ne leur suffit souvent plus. On voit aussi plus de personnes âgées qui continuent de travailler pour ne pas voir leurs revenus diminuer. Avant la crise, le taux de personnes âgées qui travaillaient à Moscou représentait 34 % – aujourd’hui, il est de 36 %.

Non, la Russie ne risque pas une pénurie de main-d’œuvre.

Selon les statistiques officielles, la Russie compte aujourd’hui 4 millions de chômeurs. Entre 2 800 000 et 3 000 000  personnes sont encore au chômage sans être déclarées. En tout, le nombre de personnes sans emploi oscille entre 6 et 7 millions. Si la Russie n’est pas encore à son niveau de 1995 (11 millions de chômeurs), elle a dépassé les chiffres de 2008 (2 millions de chômeurs). La réserve de substitution pour la main-d’œuvre étrangère existe, et elle est très importante.

Pronostics

Le flux de travailleurs étrangers devrait se renouveler dans un avenir proche, mais se tarir à moyen terme. Les pays d’Asie centrale, d’où vient la majorité des travailleurs étrangers de Russie, se modernisent et voient baisser leur taux de natalité. Alors qu’une famille moyenne d’Asie centrale avait 11 enfants dans les années 1980, elle n’en faisait plus que cinq dans les années 2000, et trois aujourd’hui. Le défi principal de la Russie, aujourd’hui, est d’augmenter la productivité de son travail. Elle doit passer à un autre modèle économique, où le travail sera plus productif et où, par conséquent, davantage de personnes seront au chômage.

Combien y a-t-il de travailleurs étrangers en Russie ?

3,1 millions de travailleurs étrangers légaux et autant de travailleurs illégaux (source : École des hautes études en sciences économiques de Moscou)

D’où viennent les travailleurs étrangers en Russie ?

Ouzbékistan (46 %)
Tadjikistan (24 %)
Ukraine (11 %)

Les trois régions favorites des travailleurs étrangers

Moscou et sa région
Région de Saint-Pétersbourg
Région de Ekaterinbourg

Source : rapport du Centre analytique de l’Académie présidentielle pour mars 2016

1 commentaire

  1. Mais oui, l’économe russe va très bien.La démographie est admirable. Très peu d’inflation. Les grandes mesures économiques fonctionnent bien.Moins de banques est un bienfait. Les étrangers étaient là pour saboter tout. C’est pour cela que tout fonctionne s bien aujourd’hui. Saluons ce bel esprit d’ouverture.

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