Pourquoi Anton Vaino remplace Sergueï Ivanov ?

L’administration de Vladimir Poutine a un nouveau chef : Anton Vaino, 44 ans, a remplacé mi-août à ce poste le puissant Sergueï Ivanov. Le journaliste de Kommersant Andreï Pertsev s’interroge sur les raisons de ce remaniement.

Anton Vaino au Kremlin, le 12 août 2016. Crédits : kremlin.ru
Anton Vaino face à Sergueï Ivanov, au Kremlin, le 12 août 2016. Crédits : kremlin.ru

Sous la présidence de Vladimir Poutine, le remplacement du directeur de l’administration du chef de l’État est un phénomène régulier. Depuis le départ en 2003 d’Alexandre Volochine, représentant de la « famille » de Boris Eltsine, les chefs de l’administration présidentielle (AP) ont été remplacés tous les trois ans en moyenne – le poste a été occupé par Dmitri Medvedev de 2003 à 2005, par Sergueï Sobianine de 2005 à 2008, puis par Sergueï Narychkine de 2008 à 2011. Sergueï Ivanov est resté en fonctions plus longtemps que tous les autres : de 2011 à 2016.

Ainsi, sa révocation, d’un côté, s’inscrit dans une tradition : Ivanov était en poste depuis bien plus longtemps que la moyenne. Mais d’un autre côté, cette décision rompt brutalement avec une autre tradition – autrefois, même après leur démission, les chefs de l’AP restaient sur le devant de la scène : Dmitri Medvedev et Sergueï Sobianine sont devenus vice-premiers ministres, Sergueï Narychkine a pris la présidence de la Douma. Ivanov, lui, devient « représentant spécial du président pour les questions environnementales » – ce qui a tout l’air d’un exil, et pas des plus honorables.

Formellement, Sergueï Ivanov a quitté ses fonctions de son plein gré – pour des raisons de santé. Des sources au Kremlin confirment que le départ d’Ivanov peut effectivement être lié à son état, largement sapé par la mort de son fils, en 2014. Poutine a même annoncé que son remplaçant, Anton Vaino, avait été choisi sur les conseils d’Ivanov.

Mais les faits sont têtus : c’est un poids lourd qui a démissionné, et il est peu probable qu’il prétende un jour à des fonctions plus élevées.

Et surtout, la désignation d’Anton Vaino à la tête de l’AP s’inscrit admirablement dans une politique récente beaucoup plus globale de remaniement des cadres. Le président fait de plus en plus attention à ses collaborateurs les plus proches, et s’entoure de gens dévoués et utiles. Les anciens chefs de la sécurité présidentielle deviennent gouverneurs de régions [voir encadré La garde de Poutine], tandis que Poutine désigne à la tête de son administration celui qui, au sein du protocole, répondait de son emploi du temps et réglait directement avec lui des questions utilitaires.

Tous les responsables récemment nommés, à la question « Qu’avez-vous fait pour le président ? », sont en mesure de donner une réponse concrète. Il devient important pour le chef de l’État que tous ceux qui obtiennent de nouveaux postes aient autrefois exécuté des ordres simples, puis rempli des fonctions de plus en plus complexes. Surtout, l’essentiel est que tous les nouveaux directeurs – autant Vaino que les gouverneurs issus des forces spéciales – doivent leur désignation au président personnellement.

Autre aspect non moins important de ce remaniement : il laisse de côté le premier directeur adjoint de l’AP, Viatcheslav Volodine, directeur des relations de politique intérieure. Volodine précisément, supposait-on, aurait pu remplacer Sergueï Ivanov – et il faisait tout pour. Des sources au Kremlin assurent qu’Ivanov et Volodine menaient une lutte d’appareil : le chef de la politique intérieure cherchait à gagner de l’autonomie vis-à-vis du directeur de l’administration.

Mais ces efforts se sont avérés vains : Viatcheslav Volodine ne dissimulait pas particulièrement ses ambitions. Et dès que ces aspirations sont devenues visibles, sa carrière a commencé de se dégrader. Le fonctionnaire n’a pas su cacher que ses efforts étaient intéressés, qu’il cherchait à atteindre un objectif personnel. Et Vladimir Poutine n’aime pas ces sous-entendus. Volodine se présente aujourd’hui à la Douma fédérale, et il est peu probable qu’il restera à l’AP après la désignation d’Anton Vaino (un homme qui, autrefois, travaillait sous ses ordres).

Les compagnons de la première heure, ceux qui regardent Vladimir Poutine comme un égal, sont désormais une charge pour le président. En effet, ce sont eux qui l’ont aidé à évincer du champ politique les oligarques et gouverneurs de l’ère Eltsine – et Poutine veut de moins en moins se sentir redevable à quiconque. La nomination d’Anton Vaino doit rassurer les apparatchiks, bureaucrates et technocrates tranquilles et sans histoire, ceux qui travaillent au vu et au su du président : leur heure est venue.

La garde de Poutine

En août 2016, Vladimir Poutine a désigné à plusieurs postes clés des hommes ayant servi dans le Service fédéral de protection (FSO), dont la première mission est de garantir la sécurité du chef de l’État et du gouvernement.

Evgueni Zinkevitch, issu du FSO, a ainsi été nommé gouverneur de la région de Kaliningrad, après avoir dirigé pendant un an le FSB local. Dmitri Mironov, lui aussi issu du FSO, a pris la tête de la région de Yaroslavl. Plus tôt, en février 2016, Alexeï Dioumine, autre ancien du FSO, avait été nommé gouverneur de la région de Toula.

Tous ces hommes avaient servi dans l’équipe de Evgueni Mourov, directeur du Service fédéral de protection entre 2000 et 2016. Mourov a démissionné en mai 2016 sur fond d’arrestation de Dmitri Mikhaltchenko, un de ses proches, propriétaire de ports et d’usines à Saint-Pétersbourg, accusé de contrebande d’alcool. Depuis, comme le souligne la spécialiste de politique intérieure russe Tatiana Stanovaïa pour Carnegie.ru, on assiste à la dissolution de l’équipe de Mourov et à la désignation de certains de ses membres à des postes de gouverneurs. Parallèlement, une nouvelle équipe du FSO se met en place, sous la direction de Dmitri Kotchnev.

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